Destins croisés, Israël-Palestine, l’histoire en partage | Marie Bossaert
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Marie Bossaert   
Destins croisés, Israël-Palestine, l’histoire en partage | Marie BossaertL’histoire commence à Birwi, Palestine, en 1912, un peu avant la Première Guerre Mondiale. Abu Ahmad et ses amis s’interrogent sur les projets sionistes et britanniques au Moyen-Orient. L’histoire commence aussi en 1903, à Zdunska Volla, en Pologne. Les enfants Friedman se disputent: les juifs doivent-il rester en Europe, au vu des récents pogroms? Doivent-ils s’exiler, et où? Le livre s’achève en 2009 avec Rachel, l’arrière-petite-fille américaine de Salomon Friedman, engagée pour la paix au Moyen-Orient. Nous suivons ainsi les deux familles sur quatre générations, et voyons leurs membres se rencontrer, s’unir et se déchirer. Nous suivons leurs débats et leurs actions avec attention, en nous y perdant, parfois.

La structure du livre s’explique par le projet initial: l’ouvrage était à l’origine destiné à un public scolaire. Le conflit israélo-palestinien est en effet au programme d’histoire de Première et Terminale, et les professeurs ont parfois des difficultés à traiter une question épineuse, qui divise souvent les élèves. Destins croisés avait vocation à accompagner cet enseignement. Pour diverses raisons, le projet a été abandonné. Le manuscrit est donc resté au fond des tiroirs, avant d’être repris, mais pour un public plus large –adultes compris. Le livre n’y a pas perdu sa dimension fondamentalement didactique, et fort heureusement. Il arrive à point nommé, à un moment où le conflit en Palestine semble sans issue. Mais ce livre n’est pas non plus un manuel d’histoire. La couverture l’indique : c’est un roman.

De fait, il ne s’agit pas ici d’une oeuvre littéraire, poursuivant un quelconque souci esthétique. On pourra d’ailleurs regretter les nombreuses coquilles et les formules parfois approximatives, qui peuvent à l’occasion gêner la lecture. Mais cela ne relève que du détail. Les choix formels de Warschawski visent à une meilleure compréhension de l’histoire qui unit et divise Israël et la Palestine depuis cent ans - une histoire « en partage ».

Ce faisant, l’auteur s’inscrit dans une problématique aujourd’hui centrale, pour le champ universitaire comme pour la société civile: «comment écrire l’Histoire?». L’idée, alors, de raconter l’histoire de deux familles unies et opposées, en faisant du texte une sorte de tissage, est une belle trouvaille. Ces deux familles sont une métaphore très juste des deux peuples, dont les destins sont liés depuis des siècles. Mais surtout – et c’est là un point crucial- en narrant l’histoire des membres de deux familles, à la fois acteurs et victimes du conflit, Warschawski retrouve la dimension humaine de l’Histoire, de cette histoire, qu’à force (chaque jour, aux informations: «trois morts à Gaza, deux roquettes, un attentat-suicide à Tel-aviv...») nous finissons par oublier.

L’une des questions que rencontrent ceux qui écrivent l’histoire est celle de la chronologie. Il s’agit bien de retracer le conflit depuis ses origines jusqu’à aujourd’hui. La solution des « générations » apparaît alors comme un choix habile. L’auteur nous fait suivre le fil du temps, en passant par les diverses étapes du conflit, mais sans coller rigoureusement à la chronologie. Cette formule souple lui permet de remonter parfois dans le temps, ou de raconter « en différé » des histoires simultanées, pour mieux nous donner à voir les différentes pièces du puzzle. Ainsi, le chapitre 4 raconte-t-il la montée du nazisme de 1933 à 1942 ; mais le chapitre 5 revient sur la grande révolte des palestiniens contre l’occupation sioniste, entre 1936 et 1938. Le récit du génocide, dans le chapitre suivant, permet de mieux comprendre l’émigration massive et la création d’Israël (la « catastrophe », pour les Arabes), consécutives à la Seconde Guerre Mondiale. La structure du roman rappelle et clarifie ainsi des données que nous avions oubliées, comme le lien étroit entre les effets de la guerre et du génocide d’une part, et les conditions d’existence de l’Etat juif, d’autre part. Chaque évènement peut ainsi être replacé dans le temps long de l’Histoire.

Les dix-neuf chapitres reprennent tous un moment fort du conflit, raconté à chaque fois sous le prisme d’une situation inventée, vécue par des personnages de papier. C’est ici que se dessine un autre aspect de la question : celui du rapport entre fiction et réalité. Nous l’avons dit, ce livre est à la fois une livre d’histoire et un roman. L’auteur pose les choses clairement dès la préface : « Les personnages sont fictifs, mais ils rencontrent l’Histoire avec ses acteurs réels ». De même, si les propos et dialogues sont le fruit de l’imagination de l’auteur, ils s’inspirent souvent de discours réellement tenus. De très beaux discours, d’ailleurs, comme celui de cette femme israélienne, qui après la mort de sa fille, victime d’un attentat-suicide, appelle à mettre un terme au cycle infini des vengeances. Ses propos sont une reprise presque littérale du courageux discours tenu au Parlement européen par Nurith Peled, mère de la petite Smadar, décédée à Jérusalem en 1997. Le mélange de fiction et de réalité permet paradoxalement de rendre l’Histoire plus vivante, plus abordable –plus compréhensible, plus proche. Il n’induit nullement la confusion, au contraire. L’auteur prend d’ailleurs souvent soin de donner des chiffres, des dates, et des explications succinctes dans les notes de bas de page. Surtout, le caractère fictif des situations et des dialogues permet de mieux comprendre –sans jamais justifier- les ressorts humains de certaines situations, qui la plupart du temps nous échappent. Ainsi, l’attentat-suicide de Rania, jeune arabe douce et cultivée, suite à l’assassinat de sa soeur par un militaire israélien. Et cela, malgré la tentative désespérée de ses parents: «Notre tâche la plus difficile n’est pas de gagner l’indépendance, ni même de conserver notre terre, [...] c’est de sauvegarder notre humanité. [...] Un Etat, c’est ce dont nous rêvons, mais un Etat pour une société déshumanisée ou barbare, à quoi cela servirait-il.».

L’auteur restitue avec une grande délicatesse la complexité des réactions, la diversité des positions, et les oppositions qui traversent chaque camp. Il prétend en effet raconter une histoire une et diverse. Comme il l’explique dans sa préface : « La mode est aujourd’hui de nier la possibilité de raconter l’Histoire, et de la remplacer par des récits [...], parallèles et contradictoires, qui comporteraient chacun sa part de vérités, toutes égales. ». Michel Warschawski, pour sa part, a «fait le pari [...] de ne raconter qu’une seule et même unique histoire des deux peuples». Et c’est un pari gagné: grâce à l’immense place accordée aux dialogues, il réussit à recréer d’une manière unie la mosaïque de points de vue présents dans chaque société. Loin de toute explication monolithique, il montre comment la construction d’Israël ne s’est pas faite avec l’unanimité de tous les juifs, bien au contraire. Que les raisons de l’adhésion sont diverses. Qu’un Palestinien et un Israélien peuvent se battre ensemble contre la colonisation. On comprend ainsi comment, dans une même famille, on peut trouver Léa, militante de gauche fermement attachée à la défense des palestiniens, comme Eitan, fanatique d’extrême droite prêt à défendre corps et âme les atrocités commises par Ariel Sharon. Ou comment un valeureux militaire israélien, Dany, finit par devenir un militant actif de La Paix maintenant, organisation pacifiste, alors que sa soeur, la douce Déborah, se transforme au fil des combats en soldate insensible et cruelle. La polyphonie et les dialogues ont donc une vocation clairement didactique. Mais ils représentent aussi un positionnement fort de la part de l’auteur, qui politiquement et idéologiquement a toujours privilégié le débat et l’échange. Ce qui l’empêche pas, dans cet ouvrage, de pointer fermement des responsabilités –la déclaration Balfour des Européens (1916), germe de tous les conflits ; Ariel Sharon et sa politique sanguinaire ; les divisions internes des dirigeants palestiniens...- sans jamais, pour autant, se faire moralisateur.

Le livre semble donc dessiner dans l’ensemble un tableau juste et mesuré, osons le mot, «objectif». Se pose alors la question de celui qui l’écrit. Pour le non-initié, et qui plus est, pour le Français, souvent pro-palestinien, comment savoir s’il est possible de « se fier » à l’auteur ? Qui est Michel Warschawski ?

D’après Wikipédia française, un «militant pacifiste israélien». D’après Wikipedia anglaise, un «anti-zionist activist». La comparaison des deux versions mérite réflexion: elle nous rappelle combien il est difficile de situer les acteurs du conflit. Michel Warschawski y occupe une position frontalière (un de ses ouvrages s’intitule Sur la frontière ): d’origine française, arrivé en Israël à seize ans, il s’est très rapidement engagé pour la paix entre les deux peuples, et contre la politique de colonisation menée par son pays. Il a toujours travaillé avec les Palestiniens. En 1984, il crée le Centre d’Information Alternative (AIC), destiné à donner une vision «juste» du conflit aux deux parties, et à combattre la désinformation. Destins croisés s’inscrit dans ce souci d’informer, d’expliquer, de donner à comprendre. Autrement dit, de faire un premier pas vers la paix. La volonté de résister et de lutter contre la « politique du plus fort », chez l’auteur, vient pour l’essentiel de ses grands-parents, qui lui ont parlé toute son enfance de l’occupation nazie. Et de fait, le nazisme et sa mémoire occupent une immense place dans le roman. Son grand-père lui avait dit: «Tu as une dette de solidarité humaine». Avec ce livre, assurément, il continue de s’en acquitter.


Destins croisés, Israël-Palestine, l’histoire en partage. Michel Warschawski, Riveneuve éditions, 2009.


Marie Bossaert
(22/09/2009)



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