Militaires israéliennes: la fierté et la honte de faire comme les hommes | Marie Medina
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Marie Medina   

Militaires israéliennes: la fierté et la honte de faire comme les hommes | Marie MedinaCertaines sont fières de défendre Israël comme les hommes, d'autres désemparées face à la réalité de l'Occupation. Pour aucune, le service militaire n'est une affaire anodine. Rencontres avec quelques jeunes femmes qui nous ont raconté leurs expériences - bonnes et mauvaises - au sein de Tsahal.

En Israël, le service militaire est obligatoire : trois ans pour les hommes, deux pour les femmes. La plupart des appelés font l'armée entre le lycée et l'université, c'est-à-dire entre 18 et 20 ans.

Tsahal se targue d'ouvrir 88% des postes aux femmes, y compris dans certaines unités de combat (police des frontières, forces anti-aériennes, artillerie, bataillon d'infanterie Caracal). En revanche, les femmes n'ont pas accès au combat direct, aux unités spéciales, aux sous-marins et à la mécanique des blindés. Et ceci "essentiellement" parce que dans ces unités, leur intimité ne peut pas être protégée, nous explique un porte-parole de l'armée.

"Lors de l'intervention américaine en Irak, on n'a vu aucune fille aller vraiment au combat, y aller avec une arme et tirer. Dans l'armée israélienne, ça existe", souligne Sarit, une sniper au corps fin et aux ongles manucurés.

Un peu plus garçonne malgré ses longs cheveux blonds noués en queue de cheval, Yaël est venue exprès des Etats-Unis pour faire son service militaire. Issue d'une famille juive américaine "très sioniste", elle a immigré en Israël à 18 ans. La jeune femme, qui a "toujours été sportive", voulait absolument intégrer une unité de combat. Elle y a été admise au terme d'épreuves physiques difficiles, où seulement une dizaine de filles ont été retenues sur quelque 150 candidates. Actuellement, elle achève son service au sein d'une unité cynophile, Oketz, qui compte un tiers de femmes.

"Le travail que nous faisons sauve des vies", se réjouit-elle. "Nous sommes les seules filles d'une unité de combat à nous rendre en Cisjordanie". Aux points de contrôle, les soldats d'Oketz et leurs chiens inspectent voitures et sacs à la recherche d'explosifs. Depuis l'année dernière, les filles participent également à des fouilles de maisons. Dans ce cas, c'est un peloton extérieur qui fait appel à l'unité cynophile.

Au début, les soldats des autres unités étaient sceptiques lorsqu'ils voyaient arriver une fille pour l'opération. Mais "nous sommes si bien entraînées, nous travaillons avec tant de professionnalisme que maintenant, ils nous respectent", raconte Yaël. Maya, la responsable d'une compagnie féminine d'Oketz, affirme même qu'à présent, "beaucoup d'unités" demandent que ce soit une fille qui vienne pour trouver la cache d'armes. "Les filles travaillent aussi bien que les garçons alors s'ils peuvent avoir une fille, ils préfèrent (...) Ca rend les choses plus intéressantes", sourit-elle.

Le charme n'est pas l'unique atout féminin. Comme le chien est un animal impur pour l'islam, il est très délicat de l'utiliser aux checkpoints. A en croire Yaël, tous les militaires tentent d'être "aussi respectueux que possible", en demandant par exemple aux automobilistes de sortir le Coran de la voiture avant que le chien ne monte dans l'habitacle, mais les filles font davantage attention à ce genre de choses.

Militaires israéliennes: la fierté et la honte de faire comme les hommes | Marie MedinaIl y a un territoire que les soldates ne foulent pas : la Bande de Gaza. "Nous avons vraiment peur des enlèvements de femmes", confie Maya, en ajoutant que la capture d'un homme est "moins problématique". Elle explique que l'armée préfère cantonner ses soldates à la Cisjordanie, territoire qu'elle contrôle mieux que la Bande de Gaza, aujourd'hui aux mains du Hamas : "Si vous pouvez éviter de mettre les filles en danger et leur faire faire le même travail que les garçons..."

La commandante s'empresse cependant d'assurer que les femmes ne bénéficient pas d'un "traitement spécial" - que d'ailleurs elles ne réclament pas. Selon elle, "si nous avons besoin qu'une fille aille dans la Bande de Gaza, c'est ce que nous ferons".

En fait, trois secouristes féminines servent actuellement dans la Bande de Gaza, à la condition expresse de ne jamais descendre des véhicules blindés qui les transportent. Zohar, Mor et Bat El ont raconté récemment au quotidien "Yedioth Ahronoth" comment elles soignent les blessés israéliens et palestiniens - sans jamais quitter leurs chars.

Sarit aussi a servi dans la Bande de Gaza, comme tireuse d'élite, mais c'était avant le "désengagement" (le démantèlement des colonies juives et le retrait des soldats israéliens, en 2005). La sniper, qui a prolongé son contrat avec l'armée après son service, évite en général de parler de la nature de son emploi lorsqu'elle rencontre des gens, par exemple dans une fête. Même à sa famille, elle en dit le moins possible. Lorsqu'une journaliste lui demande ce qu'elle a l'esprit au moment d'appuyer sur la gâchette, elle répond : "On essaie de ne pas penser à ..." Et elle n'achève pas sa phrase.

"Elle finira sa phrase dans des années", prédit Tamar Yarom, qui a fait son service entre 1987 et 1989, durant la Première Intifada. "Vous ne pouvez pas réfléchir au moment où vous le faites. Sinon, vous ne le feriez pas", souligne la réalisatrice du documentaire "To See If I'm Smiling" ( voir article ).

Pour l'instant, la tireuse d'élite est "fière parce qu'elle est a obtenu ce job et qu'elle peut faire ce que font les hommes" mais cela changera sans doute lorsqu'elle aura un peu de recul, estime Tamar.

Faire l'armée, "cela vous dit des choses sur vous-même que vous préféreriez ne pas savoir", poursuit la documentariste qui a interviewé une demi-douzaine de jeunes femmes ayant servi dans les Territoires palestiniens. "Les dilemmes apparaissent sans prévenir et vous ne les reconnaissez pas comme tels. Parfois, vous ne comprenez qu'après, lorsqu'il est déjà trop tard".

Tamar se souvient de l'armée comme d'une période de "solitude" et d'"impuissance" où elle ne pouvait pas exprimer ce qu'elle ressentait. "Lorsque j'avais 18 ans, je n'étais pas assez forte ou pas assez courageuse".

Inbar, elle, s'est confiée à son frère après son premier jour de service, à Erez, en 2000. Les Gazaouis étaient massés au point de passage dans l'espoir de rejoindre leur lieu de travail en Israël et l'armée maintenait les portes fermées, alors qu'une ouverture avait été annoncée précédemment. Les soldats hurlaient sur la foule qui tentait de forcer le passage. "J'ai été très choquée", avoue-t-elle. "J'ai appelé mon frère pour pleurer. Je n'arrivais pas à croire où j'étais tombée". Lui, qui avait été posté à Erez trois ans plus tôt, lui a alors répondu : "Tu es arrivée à l'enfer sur terre".

La jeune femme se souvient des coups de feu permanents : "On va se coucher au son des tirs". Un soir, l'une de ses amies a trouvé sur son oreiller une balle qui avait traversé la fenêtre.

"On croit vraiment qu'on est dans une situation de guerre", raconte Inbar. Selon elle, l'armée "utilise très bien ce sens du danger". "Vous travaillez sous pression. Ils vous préparent toujours pour des situations de vie ou de mort". Si bien que "c'est presque du luxe de penser aux droits de l'Homme".

Durant deux de ses gardes, Inbar a dû faire face à des attentats-suicide. Elle a par ailleurs perdu trois de ses amis ; deux sont morts au combat à Gaza et un autre dans l'explosion d'une bombe en Israël. "Vous pouvez imaginer ce que ça fait à des jeunes, même si - et c'est le cas de la majorité d'entre nous - on ne déteste pas les Arabes".

Originaire du Nord d'Israël, où est implantée une forte communauté d'Arabes israéliens, Inbar était arrivée à l'armée avec des idéaux égalitaires et la volonté de servir son pays. "Je crois que tout ça s'est tout simplement effondré".

Certes, à l'époque, elle était "très fière" car elle était officier de liaison tandis que "la plupart des filles qui font leur service sont secrétaires". Fière aussi d'être "au coeur de l'endroit le plus dangereux à l'époque". Et elle avait l'impression de vivre une expérience "pleine de sens".

Cependant, ce qu'elle retient de tout cela aujourd'hui, ce sont les blagues sadiques des appelés qui lors des contrôles faisaient semblant de déchirer les permis de passage des Gazaouis. La quasi-dépression nerveuse qu'elle a traversée tout au long de son dernier semestre. Et surtout la déshumanisation des Palestiniens. "Ce n'étaient pas vraiment des gens. C'étaient des nombres".

Inbar travaille maintenant dans le social et son service militaire a eu sur elle une influence indéniable. "Je crois que tout ce que j'ai fait après l'armée a impliqué des Palestiniens".

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Elle a en outre tenu à raconter son expérience, y compris devant la caméra de Tamar Yarom.

La réalisatrice note que les témoignages qu'elle a recueillis pour "To See If I'm Smiling" ne sont pas spécifiques aux femmes. "L'armée est un monde différent, où les normes morales sont différentes, et vous en devenez un élément", relève-t-elle. "On s'attend à ce que les femmes réagissent différemment. Ce qui est surprenant, c'est qu'elles réagissent comme les hommes. Elles aussi sont humaines", trop humaines.


Notes:
Certains prénoms ont été changés pour des raisons de sécurité.
La journaliste a obtenu des entretiens avec des militaires en poste par l'intermédiaire de l'armée, qui a donc choisi ces intervenantes.
Pour recueillir des points de vue différents, elle a contacté d'anciennes soldates par le biais de Breaking the Silence (Shovrim Shtika). Cette organisation rassemble les témoignages d'ex-militaires ayant servi dans les Territoires palestiniens afin de montrer le coût moral de l'Occupation.


Marie Medina
(10/07/2008)

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