Noah is waiting again! | Hiba Fayçal Zoghbi
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Hiba Fayçal Zoghbi   
Noah is waiting again! | Hiba Fayçal ZoghbiLe festival Masrahid (one-man-show) qui s’est déroulé au Centre Théâtrale de Saint-Jean d’Acre fut crée en 1985 pour répondre à un besoin d’autonomie de la direction artistique. Les dirigeants du Centre se sont fixé deux objectifs principaux : œuvrer pour un langage théâtral spécifique et donner à voir des représentations de one-man-show pour le large public. Vingt-deux ans après sa fondation, le Centre a pu attirer des artistes et des troupes issus de toutes les couches d’une société qui veut exprimer sa condition sociale et politique. Le Centre présente ses propres réalisations artistiques dans diverses manifestations locales et internationales. Certaines de ses représentations ont remporté des distinctions internationales.

Onze one-man-shows, dont huit inscrits dans la compétition officielle et trois dans la section découverte, participaient au Masrahid cette année. Le programme comprenait également un programme varié allant de la musique, au chant, cirque et stand-up avec la collaboration de vingt troupes arabes et juives de toutes les régions du pays qui ont donné 45 représentations.

Noah is waiting again
Le changement surgit de l’ennuyeuse épaisseur du silence. Il interpelle le réel et nargue l’inconnu. Le silence est sans identité ; il est une consonance démesurée. Tout se passe comme si, sans raison apparente, le toit s’effondrait sur l’assistance. L’endroit vibre au rythme et aux gestes de l’acteur pris entre les personnages antinomiques qu’il incarne tout seul devant le public.

Ici, j’ai rencontré nombre d’artistes participant au festival et j’ai pu voir plusieurs one-man-shows. Je suis entrée par l’antique portique. Une brise revigorante m’effleura le visage ; elle portait la fraîcheur de la fontaine occupant le milieu du Centre Théâtral, un ensemble de voûtes et de galeries situées en bas de la muraille de Saint-Jean-d’Acre dont une partie fut bâtie du temps d’Ahmed Pacha et Zahir al-Omr et l’autre du temps des Croisés. Dans le hall, je remarquai une sculpture représentant un olivier. Cet emblème du festival sculpté par Firas Roubi a pour titre Noah is waiting again (Noé attend encore). Noé scrute « la réalité encore ». C’était le déluge…C’est encore le déluge… Noé attend encore inquiet mais confiant, insinue l’olivier.


Noah is waiting again! | Hiba Fayçal ZoghbiOusama Masri, « cuistot » du festival :
Outre sa qualité de remarquable homme d’information, Masri (Saint-Jean d’Acre 1959) est un acteur, auteur, et metteur en scène. Il a travaillé dans la presse écrite, présenté plusieurs émissions. Dramaturge, il a fondé nombre de troupes théâtrales et mis sur pied « Tafanine », une agence d’information palestinienne spécialisée dans l’information artistique. On le surnomma « cuistot du festival » parce qu’il a permis en 1992 à l’idée du festival de mijoter et ce avec la collaboration de nombre d’artistes et d’hommes de lettres. Il est directeur artistique du festival depuis quatre années consécutives et explique les critères de sélection, fondés principalement sur la qualité artistique: « Un comité ad hoc a examiné toutes les propositions. Puis nous avons suivi tous les travaux et nous les avons accompagnés jusqu’au festival. Le seul critère adopté par le comité, c’est la conformité aux principes premiers de l’écriture théâtrale. Nous nous gardons d’intervenir sur les textes ou sur les idées. Tous sont libres de choisir ce qu’ils veulent. Le dernier mot revient aux spectateurs. Bien entendu, c’est le jury qui décide des prix. C’est un jury dont l’identité n’est pas révélée et qui est nommé pendant la dernière semaine du festival. Il n’a aucun lien avec la direction du festival ni avec les œuvres en compétition». Chaque année, le montage du festival est toujours difficile : « Les ressources budgétaires sont très limitées. J’aurais préféré que l’on attribuât des prix plus consistants et des subventions plus importantes aux œuvres afin que les créateurs puissent donner le meilleur d’eux-mêmes. Mais le caractère pauvre du théâtre a empreint tout le festival et c’est d’ailleurs, ce que le jury a confirmé ».

« Le roi Lear » dans la bouche du conteur palestinien
Le grand artiste palestinien Lotfi Nwisser s’est vu attribuer un prix d’honneur pour son one-man-show « Le Roi Lear » de Shakespeare dans une adaptation et une mise en scène du palestinien Kamel Al Pacha. Pour sa première participation au festival, Lotfi Nwisser, le conteur palestinien racontant l’histoire du roi Lear, a incarné le défoulement d’une colère psychologiquement et intellectuellement insoutenable. Kamel Al Pacha, le réalisateur aux multiples distinctions locales et internationales, commente : « Ce spectacle essaie d’associer de manière équilibrée et étudiée la personnalité du roi Lear exilé et pourchassé et le conteur palestinien qui a tout perdu et à qui il ne reste plus qu’à s’appuyer sur un texte de la littérature universelle pour raconter le texte de sa propre vie. »

Le texte relate l’histoire du roi Lear expulsé. Le roi, sot et fat, abdique en faveur de ses filles flatteuses et congédie la plus franche, la plus sincère d’entre elles tout comme il congédie Kent son loyal ministre et pâtit de la désobéissance de ses enfants. Un parallèle est établie avec le conteur palestinien poursuivi par les Services Renseignements. Le roi Lear et le conteur finissent par se rencontrer dans le désert de l’illusion et de la douleur pour pleurer ensemble le sort que l’on sait. L’idée a pris corps à travers la collaboration de Kamel Al Pacha et Lotfi Nwisser qui commente : « Lorsque je suis convaincu d’une idée, je m’acharne à la réaliser. Incarner le roi Lear aura été le rêve de ma vie. Il y a vingt ans, j’ai été très ému de voir Sir Laurence Olivier interpréter ce rôle en Allemagne. Mon impatience à jouer ce rôle avait quelque chose de viral. Et j’ai proposé à mon ami Kamel Al Pacha l’idée de ce one-man-show : le drame d’un roi et ses trois filles. Cette trilogie pourrait représenter les trois religions monothéistes, trois Etats ou trois frères. J’ai imaginé que cela pourrait signifier nombre de chefs d’Etats. J’ai surtout pensé à Arafat. J’ai pensé à l’instant des adieux qu’il avait faits à son peuple que la télévision avait transmis. J’avais senti alors que le leader ne rentrerait plus. Le moment des adieux ressemblait à celui où le roi Lear abdique en faveur de ses filles. J’en ai parlé à Kamel Al Pacha qui me comprit et souscrivit à cette folie. » Nwisser est conscient du risque pris en soustrayant un personnage shakespearien central à son contexte et en le confondant avec le personnage du conteur palestinien : « Je considère les choses de mon propre point de vue. Dans ce travail, j’avais l’impression d’avoir nargué l’histoire en exploitant cette pièce britannique car les Anglais sont à l’origine de notre drame. Ils sont responsables de la partition de la région arabe. J’ai mis face à face l’expulsion du roi Lear et celle du peuple palestinien. Mon rêve et celui du théâtre Al Hanine (La Nostalgie) que je dirige est que cette pièce soit joué dans les théâtres anglais et que je puisse recueillir leurs réactions».

« Le gardien de but » âpre critique de la société arabe

Dans la pièce « Le Gardien de but », le personnage principal se trouve victime d’un malaise quelques minutes avant le début du match. Une forte diarrhée oblige la direction de l’équipe à lui chercher un remplaçant. La famille du gardien de but refuse qu’un joueur d’une autre famille prenne sa place car il s’agit d’une fonction uniquement réservée aux enfants de cette grande famille et ce dans la pure tradition arabe de division d’attributions selon les familles et les structures sociales élues sur la base de l’appartenance familiale. Aussi le joueur doit-il être remplacé par son cousin. Acteur au chômage, ce cousin pourra jouer le rôle même s’il n’a ni l’expérience ni les aptitudes lui permettant de faire le gardien de but.

Ce personnage a été incarné par Salem Darwich qui est percussionniste, compositeur : « A ma naissance, j’étais artiste, dit-il, Je n’ai pas pleuré. Mes cris tenaient d’une vocalisation musicale. Tout le monde découvrit ensuite mes dons. ». Darwich enseigne la percussion dans des écoles juives. Son expérience théâtrale se limite à la composition de la musique de certaines pièces. Le Gardien de but représente ses premiers pas d’acteur. Il interprète son rôle comme un acteur de music-hall. Il a contribué à l’écriture ainsi qu’à à la mise en scène avec Dhargam Jwiaa un ami avec lequel il partage les mêmes idées : «Dans notre société, nous n’avons aucun cadre pour nous exprimer. Le plancher du théâtre est désormais notre tribune. Nous nous y adressons au public et lui livrons ce qui nous tracasse. Dans Le Gardien de but, nous avons traité des questions communautaires et familiales dont souffre notre société. Je me souviens de ce que ma mère me disait des relations fraternelles qui régnaient entre les différentes confessions. Aucun fanatisme n’ombrageait ces relations. Aujourd’hui le communautarisme nous ronge littéralement. Je n’ai pas senti que j’étais en train d’apprendre un rôle car je suis partie prenante dans la conception artistique du travail. J’ai introduit dans le texte ma subjectivité. Quelques correctifs que j’ai apportés sont dans le cœur de la problématique posée. J’ai introduit ces correctifs dans le texte de manière harmonieuse. Ce qui nous tracasse Dhargam Jwiaa et moi, a fini par sembler commun aux deux grâce à ce texte élaboré. Je suis la voix et Dhargam l’âme. »
La prestation de Salem Darwich parut en consonance avec le texte dans sa forme emprunté au music-hall, musicale et théâtrale : « J’ai essayé de réaliser une complémentarité entre la musique et le chant. J’ai vibré avec les mots. Le théâtre m’a aidé à exprimer ce qui, dans ma société, me contrariait. J’ai exprimé ce que je ressentais. Je me suis exprimé. Mon dernier mot fut : je suis un homme »

Un soldat israélien accroche un prisonnier entre sa conscience et l’idéologie des siens
Nahd Béchir (27 ans) est diplômé en théâtre et en mise en scène. Il a participé à plusieurs représentations en tant qu’acteur. Il a mis en scène une pièce intitulée Noces de sang. Il s’agit de sa quatrième participation au festival Masrahid. L’année dernière, il avait remporté le premier prix avec son one-man-show Histoire d’un cheval de Tolstoï grâce auquel il a obtenu le prix du meilleur acteur et de la meilleure pièce.

Cette année, il participe au festival avec Le Prisonnier (1948) de l’israélien Samekh Yizhar. C’est une pièce qui essaie de dire l’empêtrement d’un soldat israélien pris entre la loyauté envers les siens et sa conscience. Doit-il agir selon l’idéologie des siens ou avoir une opinion personnelle et être à l’écoute de sa conscience qui le torture après l’arrestation d’un palestinien ? Yizhar dit à propos de son personnage : « Je ne pouvais pas me taire. Se taire, c’est être complice dans ce crime. »

L’histoire se déroule en début d’après-midi : un berger se trouve pris entre les mains d’un groupe de soldats juifs. Ils le conduisent vers leur lointain camp. Le héros s’exprime et montre qu’il est conscient de ce qui se produit : «Ici, la situation est orageuse. Ici, précisément quelque chose sera décidé. Quelque chose, qui, en d’autres circonstances, porterait un autre nom : le destin. »
Il convient de préciser que l’écrivain Samekh Yizhar est l’auteur de Hirbet Hiza qui suscita une grande polémique à sa publication parce qu’elle retrace l’histoire d’un massacre de palestiniens. Yizhar est le premier écrivain à avoir critiqué les groupes sionistes armés dans un style acerbe. Samekh Yizhar ouvrit ainsi la voie au mouvement gauchiste israélien qui n’existait pas alors. Ce qui fait de lui une étape importante dans l’histoire de la littérature israélienne. Nahd Béchir interprétait les deux personnages, pourquoi a-t-il choisi de se mettre dans la peau de l’autre ? « J’ai été interpellé par l’empêtrement du héros, sa faiblesse devant le groupe des autres, son aptitude à prendre une décision émanant de son humanité. L’humanité est ce qui me lie à lui. En préparant le texte, nous avons développé le volet palestinien. Nous avons présenté de manière rapide ses problèmes et son vécu. Nous l’avons présenté de manière exclusivement humaine. Dans ce travail, nous tentons de rapprocher le colon et l’Autre, le Palestinien. Il serait erroné de percevoir l’Autre de manière collective. Il y a toujours des individus qui pensent autrement. Nous essayons de nous rapprocher de notre public. Nous l’exhortons à changer et à agir. Notre travail est un cri par lequel nous demandons à chaque être humain de se comporter selon ce que lui dicte sa conscience et, le cas échéant, à chercher cette conscience perdue ».

Le one-man-show de Nahd Béchir s’ouvre sur un chant accompagné de guitare : « Allez-vous en d’ici, crie la terre ; allez-vous en d’ici crie le lieu ; allez-vous en maintenant…Allez-vous en tous…Allez-vous en. » Ses traits changeaient selon qu’il interprétait le personnage du Palestinien, le parti faible, ou celui du soldat israélien oscillant entre sa conscience et l’idéologie de son appartenance. Il évoluait librement sur scène, marchant avec élégance et une légèreté toute acrobatique. Le spectateur ne manque pas de découvrir que le véritable prisonnier est le soldat qui avait ligoté sa conscience avec l’idéologie du groupe. Il se demande des comptes ; réfléchit profondément. S’adressant à lui-même, il se dit : « Lève-toi et libère cet homme. (L’hésitation l’emporte sur lui) Dois-je le faire ou non ? Il n’y a aucune possibilité d’évasion… La responsabilité te revient entièrement. C’est son droit et ton devoir. (Il se pose des questions et se dit) Voici le moment propice pour que tu sois un homme. Au coucher de soleil, seule la tristesse restera entre nous. Une mince couche couvre la lumière. »

Nakba, mur, mémoire
Le festival vit la participation d’autres pièces comme celle de François Abou Salem, fondateur du théâtre Hakawati (conteur) venu de Ramallah. Abou Salem présenta Une Mémoire pour l’oubli dont il a assuré la mise en scène avec Ameur Khélil sur un texte du grand poète Mahmoud Darwich. Le one-man-show repose sur l’épopée poétique de Darwich qui retrace l’invasion israélienne de Beyrouth en 1982. Une Mémoire pour l’oubli désigne « l’instant du deuil », c’est-à-dire l’instant où l’être réalise la nécessité d’admettre la violence, d’en dépasser les traces et de comprendre enfin la douleur de la disparition. On oublie la mort en y pensant. C’est ce qui nous permet de l’insérer dans la mémoire. A sa représentation à Tunis, on écrivit à propos de cette pièce : « Chevauchant son corps, François Abou Salem monte jusqu’au sommet de la langue. Il court sur scène, livre une bataille avec la fougue et la contenance des grands chevaliers. »

Lors de ce festival, on a pu voir également Horria (Liberté), pièce écrite et mise en scène par Nadhem Charidi et interprétée par Yad Chiti. La pièce porte comme titre le nom du militant Fahmawi Mohamed Chridi (le père du réalisateur). Horria naquit alors que son père était en détention. Le one-man-show est un hommage à son parcours qui offre l’occasion de retracer celui du peuple palestinien depuis la Nakba (expulsion des Palestiniens de leur terre en 1948) jusqu’à aujourd’hui. L’objectif étant selon Nadhem Charidi que la nouvelle génération prenne conscience de l’histoire de ceux qui ont milité pour qu’ils puissent rester sur leur terre.

Elie Benkas s’est distinguée avec Epiphanie au carrefour de Sumakh qu’elle a coécrit avec son réalisateur Khaled Abu Ali. Elle a su tenir en haleine le public et le ravir avec l’histoire d’une incursion dans le cœur d’une universitaire qui est en même temps artiste. Une universitaire qu’on voit fêter son anniversaire avec ses étudiants. Le public aima cette ouverture sur son monde, sur sa vie quotidienne. Il sut apprécier ce mélange entre joie, colère et tolérance. Convoquant ses propres souvenirs, Benkas sut captiver le public.

Soliman Salama se fit remarquer quant à lui avec son one-man-show Résurrection écrit et réalisé par Afif Chibout. C’est une somme de récits du monde et du monde du crime. Salam y incarne les rôles du criminel et du toxicomane engagés, face au public, dans une purification de soi.

Mahmoud Qadeh incarne dans Nostalgie de Rouiy Richkès le rôle d’un personnage cherchant dans la douleur à retrouver son nom perdu, sa famille et son village rasé. Il revoit ses souvenirs devant le public dans une posture où se mêlent sentiments de douleur et de nostalgie, rêves et souvenirs.

Elie Menahem interpréta « Le Passager d’Israël » qui fut précédemment donné au festival Small à l’université de Tel-Aviv (2004) et qui remporta le prix du meilleur spectacle. Ce one-man-show s’appuie sur une projection vidéo faite sur un écran en papier derrière lequel évolue une actrice dans une représentation atypique. Deux réalités se rencontrent autour d’une ligne de démarcation tout aussi absurde que douloureuse. Ce trait traversant Israël est le fruit d’une culture israélienne autosuffisante et hâtive. Disons que cela ressemble à ce mur séparant Palestiniens et Israéliens.

Hiba Fayçal Zoghbi
(traduction de l'arabe Jalel el Gharbi)
(10/10/2007)