Israël est seul | Luciana Castellina
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Luciana Castellina   
  Je suis –très- préoccupée pour tous ces juifs d’origine assez différente qui ont choisi d’être Israéliens. Je partage l’alarme de ces jours-ci (19 juillet 2006) sur le sort du pays qu’ils ont créé. Comment, en effet, un état qui génère tant de haine autour de lui pourra-t-il jamais se sentir en sécurité? Comment pourra-t-il jamais légitimer vraiment son existence, non pas dans les instances institutionnelles où il est plus que reconnu, mais dans la conscience des millions d’arabes qui vivent à côté de lui et qui, pour des raisons analogues à celles de la diaspora juive, se sentent eux aussi solidaires, entre eux, en assumant le problème du peuple que la constitution de l’état israélien a laissé sans patrie ni maison? Comment le gouvernement de Tel-Aviv pourra-t-il invoquer l’application –sacro-sainte- de la résolution 1559 de l’ONU, qui somme le Hezbollah de désarmer, alors que lui-même, depuis un demi-siècle, a ignoré toute autre résolution des Nations Unies, à commencer par la 242, fondamentale, qui lui intimait de se retirer à l’intérieur des frontières de 48? Comment pourra-t-il rendre convaincante sa propre voix accompagnant celle de son tout aussi inconscient allié américain, dans sa revendication d’une intervention armée contre l’Iran, parce que celui-ci prétend posséder un potentiel nucléaire, alors qu’Israël même le possède en violation de toute norme internationale? Comment pourront-ils recueillir une adhésion à la dénonciation des horribles régimes de l’Iran, de Saddam Hussein, des Taliban, quand ils entretiennent d’excellentes relations avec des régimes tout aussi horriblement réactionnaires (à commencer par ceux du Golfe), et face au désastre où l’intervention «démocratisante» des américains a conduit? Comment pourra-t-il réclamer une solidarité contre la menace de Ahmadinejad, du Hamas et du Hezbollah, qui refusent de reconnaître officiellement l’état d’Israël, quand, chaque jour, lui même non seulement piège mais rend risible toute perspective de créer un état palestinien, qui de fait n’existe pas encore, ni ne pourra exister tant qu’on niera à ce bout de terre qui devrait en constituer l’embryon tout attribut de souveraineté, de contrôle de ses propres frontières, économies et ressources, étant exposé au kidnapping et à l’assassinat de ses représentants démocratiquement élus, et réduit à pire qu’un bantoustan dans l’Afrique de l’apartheid ? Comment pourra-t-il obtenir une acceptation réelle de sa propre existence et faire oublier les souffrances et les privations inouïes que la création de l’état d’Israël a imposé à celui qui y habitait sans être juif, si ce n’est avec le courage de réfléchir à leur histoire respective et chercher un compromis avec humilité, sans nier avec arrogance les droits des autres, mais en les reconnaissant et en demandant cependant que les autres aussi reconnaissent les siens ? Comment donc sera-t-il possible d’effacer de la mémoire de ses propres voisins les massacres quotidiens d’innocents, le fait d’avoir réduit la Bande de Gaza à un camp de concentration exposé aux incursions, sans eau, sans nourriture, ni travail ? Comment pourra-t-il se sentir plus fort maintenant qu’il a gaspillé toute sympathie même au Liban. On est effaré, en ces heures, plus encore que par l’indifférence totale envers les victimes, par la cécité et l’inconscience de ceux qui se prétendent amis d’Israël et qui, vivant pourtant ailleurs, devraient donc avoir l’avantage de la clairvoyance que donne la distance. Et qui choisissent au contraire de joindre leurs cris aux cris de la plus irrationnelle, furieuse et primitive réaction ; au lieu de rappeler ce gouvernement à la raison, de le faire réfléchir à l’erreur terrible d’avoir volontairement grillé le meilleur interlocuteur qu’il pouvait avoir, la laïque OLP, et de garder en prison, aujourd’hui encore, ses hommes les plus lucides ; en aidant aussi le peuple israélien à comprendre que la vraie sécurité du pays ne peut être conquise que par la voie politique, en créant des liens sociaux culturels et économiques avec ses voisins, en donnant de la sécurité et non de l’insécurité aux palestiniens. C’est vrai: Israël est seul. Avoir de son côté le pays le plus puissant du monde, et avec lui ses vassaux –médias, gouvernements et entreprises- ne réduit pas son isolement. Ceux qui ont à cœur de sauver cet état devraient en finir avec cette solidarité mortifère, dangereuse et aveugle. Luciana Castellina

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