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  L’écrivain et le voyage, quel lieu pour écrire? | babelmed Le voyage, muse de l’écrivain
Un écrivain saurait-il se dispenser du voyage ? De quoi son art peut-il bien être nourri, sinon de ce qui l’attend une fois le seuil de la porte franchi? Recueils, biographies, romans, essais, quelle que soit la spécificité du corpus, l’œuvre est le témoin d’une confrontation à l’autre, au monde. Peu importe, d’ailleurs que ce monde qu’il décrit soit authentifié historiquement! Réel ou imaginaire, un peu des deux à la fois, il est surtout le monde vécu.
Mais si l’aventure humaine demeure la source inépuisable d’un auteur, celui-ci doit aussi savoir s’en détacher. «On ne peut pas marcher et écrire en même temps» se plait à dire Jacques Lacarrière.
Lui voyage beaucoup. Il parcourt la France à pied, du Nord au Sud. En Grèce, sa vie suit la cadence du quotidien des pécheurs. Mais jamais il n’imagine alors faire d’un périple quelque chose de précis. Il n’a d’ailleurs commencé son journal que lorsqu’il a su maîtriser le grec. Comme si la vie propre à un pays, pour garder son authenticité au regard d’autrui demandait à être réfléchie et contée dans la langue autochtone et pas dans une autre… L’imaginaire doit se nourrir d’un regard multiple, la personne s’alimenter avec d’autres éléments que ceux que ses origines lui ont légués. Le livre scelle une union entre deux cultures. Avant lui, brouillons et carnets sont les premiers pas d’une écriture vers son statut d’œuvre. Ils sont les traces du désir de partager une conception du monde. Un remodelage s’effectue avec le recul de l’écrivain, un temps de maturation que nos invités comparent volontiers à une période de gestation… Le voyage serait-il la femme de l’écrivain ? Il est en tout cas le fruit d’un exécuteur et de son inspiratrice.

L’ écrivain, être isolé ou électron libre?
Qui n’a pas imaginé une seule fois dans son errance, devenir tout d’un coup l’étranger des autres et étranger à soi même? Le voyage, si souvent traité en littérature comme une quête de soi est aussi une fuite. Il nous autorise à nous oublier, passer au degré zéro de sa propre identité pour renaître autrement.
Le voyage peut alors devenir pour l’écrivain un beau prétexte pour donner au temps une autre mesure. On se l’autorise pour briser les codes de la vie sociale, sortir un peu des lois du quotidien. Ensuite il est possible, grâce à la mémoire gardée de ce voyage –et qu’elle soit faussée a bien peu d’importance- commencer la période d’ermitage sans doute nécessaire à l’émergence de l’œuvre. Où peut-on bien trouver la sérénité que requiert l’écriture? A la bibliothèque ou sur la route? Doit-on choisir entre le chemin et le «scryptorium»?
Pour Béatrice Commengé le voyage est d’abord une nécessité. Dans Alexandrie on apprend à marcher pour sortir de l’intériorité. On délaisse les livres pour lever les yeux vers le ciel, accueillir le dehors. Celle qui s’intéresse aux parcours d’auteurs tels que Nietzsche voit dans le voyage le coté indispensable de vivre sous le même ciel qu’un autre pour comprendre et retracer ce qui a pu féconder son imaginaire. Les paysages ont pu changer, la vie évoluer. La lumière elle, ou peut-être l’atmosphère propre à un lieu reste la même, identique à travers le temps. Le voyage permet cette même luminosité sans laquelle l’œuvre ne serait pas.
Nietzsche en Amérique latine, Cendrars le baroudeur…Bien d’autres encore ont donné une part essentielle de l’ailleurs à leurs vies, du même coup à leurs écrits. «Ce qui me plait dans le voyage c’est l’étonnement du retour», Jacques Lacarrière cite volontiers Stendhal dans son Journal D’Italie pour distinguer les deux périodes nécessaires, selon lui au processus de création. Cet étonnement, il le compare à une sortie au théâtre, où l’entracte se pose soudain comme une parenthèse provisoire à l’action dont nous venons d’être les témoins muets. On choisit alors entre l’oubli temporaire ou la mémoire réactive.
Et les oiseaux migrateurs, se sentent-ils chez eux quelque part? L’écrivain ne serait-il pas un de ces explorateurs capables de faire de chaque contrée un peu la sienne? Camille Soler
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