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  La France mérite le respect, Mustafa Kemal aussi.
La France mérite le respect parce que sa société a mené un combat pour la laïcité; son expérience historique montre à quel point cette lutte a suivi un chemin semé d’embûches. La question de la laïcité s’est posée dès le XIVe siècle, en se polarisant souvent autour de la question scolaire. Elle continue à se poser aujourd’hui, en se polarisant encore autour de l’école publique. On a vu s’affronter deux conceptions contradictoires: la première a considéré la liberté religieuse comme un progrès sur le dogmatisme des Églises chrétiennes; la seconde a fini par reconnaître que la liberté de conscience est, en définitive, positive pour la foi chrétienne elle-même.
Historiquement, l’attitude de l’Église catholique n’a d’ailleurs pas été exempte de quelques contradictions. Elle a, dès le début du XIXe siècle dernier, condamné catégoriquement la liberté de pensée, tout en revendiquant la liberté d’enseignement. Certes, le concordat conclu entre Bonaparte et le pape Pie VII en 1801 avait déjà marqué une première étape de la laïcisation, mais ce n’est qu’en 1905 qu’une loi consacre la séparation entre, d’une part, l’Église en tant qu’institution et, d’autre part, l’État et la société civile.
Sans enfermer l’islam dans une spécificité réductrice, une approche comparatiste aurait les avantages de souligner les conditionnements historiques et sociologiques dont le monde musulman fit l’objet en retardant sa laïcisation, en fait une partie de ce monde, si l’on songe aux cas de l’Empire ottoman et de la Turquie, à l’islam balkanique, au monde indonésien et aux sociétés centrasiatiques qui redessinent la carte du monde musulman, et qui soulignent, si besoin est, sa diversité. En fait, la laïcité a-t-elle un sens dans d’autres contextes que français ou d’une manière générale, chrétien, où elle est née et s’est développée?(1)
Mustafa Kemal mérite le respect parce que, après avoir organisé une guerre d’indépendance nationale, il a contribué, sans trop abuser de son pouvoir personnel, à la réorganisation d’une nation à un moment où un empire était condamné à disparaître par le cours de l’histoire, où il était impossible de le reconstituer. Certes l’émergence de la Turquie moderne autour de l’idée d’État-nation, ne s’est pas faite sans heurts, non au détriment d’autres nations ou proto-nations. Mais il faut rappeler que cette idée d’État-nation était de facture européenne, singulièrement française, et qu’à l’époque ottomane elle avait été adoptée par les Grecs, les Serbes, les Roumains, sans parler des Égyptiens.
Est-ce qu’il a commis des excès en troquant le beau fez pour le Borsalino, tout aussi beau, en remplaçant le vendredi, le jour traditionnel de repos chez les musulmans, par le dimanche, comme chez les chrétiens? C’est probable. Mais comment ne pas voir aujourd’hui sa clairvoyance, si dès 1928, il fit enlever la clause constitutionnelle selon laquelle «l’islam est la religion d’État» (c’est encore le cas pratiquement dans tous les pays du monde musulman, comme l’orthodoxie est la religion d’État en Grèce) alors que la religion (ou plus exactement les religions), ne peut (peuvent) être que celle(s) de la société. Dès 1937, c’est-à-dire avant même la France, il fit proclamer la constitutionnalisation de la laïcité. Une telle institutionnalisation n’intervint qu’en 1946 en France. De même, le vote des femmes intervint en 1934 en Turquie, alors qu’il ne fut accepté en France que dans la décennie 1950.
Seulement voilà, la France et la Turquie qui tiennent beaucoup à leur laïcité se trouvent aujourd’hui, semble-t-il, déchirées par la question du voile, appelé aussi le «foulard islamique».
Or les temps ont changé: il est difficile, en 2003, d’envisager la question sous un angle strictement conflictuel, comme en 1905, d’ouvrir les hostilités avec l’islam, surtout dans un contexte international pénible qui est celui du monde que nous vivons. Qu’une fillette de 12 ans, aujourd’hui dans le Haut-Rhin, soit exclue définitivement de son collège avec l’accusation de provoquer «un prosélytisme aggravé et un trouble à l’ordre public», parce qu’elle a refusé d’enlever son voile, c’est un drame pour toute la France, toutes religions et confessions confondues.
Le problème est qu’on ne peut pas demander à la jeune fille marocaine ou turque d’ôter son foulard, islamique ou pas, soumise à des pressions croisées qu’elle est comme on ne peut pas, légitimement, demander au Juif d’enlever sa kipa, au chrétien sa croix, que ce soit à l’université, au collège ou à l’hôpital. C’est intolérant, pire blessant. On ne peut pas résoudre le problème, si problème il y a, avec des interdictions, par des lois ou décrets. Tout cela risque d’aboutir à des résultats contraires à ceux qui sont escomptés, non sans un certain électoralisme: malaise, contournements, contestation, etc., voire à la privatisation des espaces et à des replis communautaires. Ce ne sont pas forcément des symboles ayant une signification politique, ni même ostentatoire et prosélyte: le voile est vu par beaucoup de jeunes filles comme un «acte spirituel» voire «esthétique et pratique». C’est une question de génération, d’évolution des esprits: les changements devraient s’effectuer naturellement. La dignité de la femme s’obtient par l’éducation, le dialogue, sa défense contre la violence.
La tentation semble grande de viser seulement le voile des musulmanes, pour «épargner» la croix et la kipa; ce serait évidemment une discrimination encore plus incohérente, une atteinte encore plus grave à la laïcité. Quelques voix d’élèvent dans l’Église pour aller dans ce sens. Le rapport Stasi ménage les Chrétiens en limitant son interdiction à «la grande croix», en laissant libre la croix (allez savoir quand une croix est grande ou petite) et sans faire de distinction entre grande ou petite kippa, grand et petit voile. Que quelques prêtres disent ouvertement de ne pas sacrifier la croix, «parce qu’on a des problèmes avec l’islam», c’est faire montre d’une intolérance envers une autre religion, alors que ce qu’on attendrait des hommes de foi, serait qu’ils prennent aussi la défense des libertés de ceux qui se réclament d’une autre religion. En outre, il ne serait pas convenable de laisser aux seuls religieux la défense de la liberté de la conscience.
En Turquie, aujourd’hui, les «laïcards», plus kémalistes que Kemal s’acharnent à vouloir démontrer que l’AKP (Parti de la justice et du développement) et al Qaïda, c’est «blanc bonnet et bonnet blanc». Il est à parier que le «novembre noir» d’Istanbul envenimera le débat entre musulmans et laïcistes, déjà existant depuis de longues années, mais polarisé un peu comme en France, autour des symboles comme le voile, l’enjeu devenant maintenant plus sérieux et dramatique.
La montée de l’AKP est moins un phénomène politique que social, éventuellement identitaire; elle met en évidence la réémergence d’un islam enfoui, réprimé et tu; en ce sens, il paraît difficile d’évoquer la "réislamisation" de la société turque, l’islam ayant toujours été présent. De même, il n’est pas possible de poser la question religieuse en termes d’opposition binaire, entre les "laïcs" d’un côté, les "intégristes" de l’autre; il existe des comportements hybrides, sans parler des spécificités des "musulmans" turcs, dont une partie importante, et souvent des femmes, a fait une sorte d’aggiornamento avec la modernité. L’AKP s’inscrit dans cette évolution politique et idéologique, dans un contexte de mutations sociale et culturelle: il s’est émancipé de la tutelle des grandes formations hétéroclites, dans un contexte de libéralisation politique.
L’évolution du système politique compétitif et parlementaire dépend maintenant de l’attitude des «conservateurs musulmans» contraints à déterminer avec clarté les auteurs des crimes et de réagir avec fermeté et mesure contre eux. Mais elle dépend aussi du comportement des laïcistes dont certains ont commencé à faire des amalgames entre terroristes et «islamistes au pouvoir». Le laïcisme – et non pas la laïcité – pourrait en fait exercer une fonction anti-démocratique. La laïcité – ou mieux encore la sécularisation – est une situation de fait, un état historique et sociologique, éventuellement un consensus entre l’État et la société civile, un processus, une synthèse, éventuellement un principe. En revanche on peut prêter au vocable «laïcisme», une dimension de militantisme et de volontarisme, de laïcité de combat, souvent d’un dogme, à côté d’un principe aussi, puisqu’on peut penser qu’il ne pourrait avoir de laïcité, sans une forme de laïcisme. Cette distinction attire l’attention sur un comportement, une attitude, une orientation, voire un trait idéologique. Dans le cas de la Turquie, c’est le laïcisme qui continue à caractériser aujourd’hui encore, le comportement d’une grande partie de l’élite civile et militaire face à une expression politique de la sensibilité pieuse, mais aussi face, tout simplement, à la religion qu’elle a tendance à considérer comme une source d’arriération. Aujourd’hui encore le mot laiklik devenu un quasi-slogan, un mot fétiche, est utilisé pour dénoncer les agissements des «islamistes», plus que pour la défense de son véritable contenu. Aujourd’hui la démocratie ne peut être maintenue manu militari avec une conception rigide et surannée du kémalisme, et nécessite d’être prise en charge par la société avec une remise en question du modèle jacobin, même si cela n’est pas très aisé comme le démontre également l’exemple français.
Le problème est en effet qu’on ne peut pas demander décemment à mesdames Arinç et Erdogan, respectivement les femmes du Président de l’Assemblée nationale et du Premier Ministre, d’enlever leurs foulards, habituées qu’elles sont à les porter depuis longtemps, de participer cheveux découverts aux réceptions et de trinquer une coupe de champagne pendant les dîners de Cankaya, en compagnie du très kémaliste Président de la République, A.N.Sezer, qui a du reste ses raisons de l’être. Il s’agit de leur laisser le libre choix.
Si le Shah d’Iran est brutalement tombé, c’est qu’il faisait aussi déchirer par sa police, les tchadors des femmes pieuses iraniennes dans les bazars de Téhéran et de Shiraz. Heureusement, pour eux et pour nous, messieurs Chirac et Raffarin ne risquent pas un tel bouleversement même s’ils font légiférer une interdiction du voile, en cédant à la véhémence de ceux que René Rémond appelle «les fondamentalistes de la laïcité. Le Parti socialiste, conformément à sa ligne historique, sans vouloir engager un véritable débat, ne bouge pas d’un cran, et votera «la loi de prohibition».
La question se pose aussi certes dans le sens inverse; les «conservateurs musulmans» de l’AKP qui réclament d’ailleurs la laïcité, en demandant qu’on la rediscute sous un nouveau jour, ne peuvent pas contraindre les femmes à porter le voile. Beaucoup de cadres de l’AKP sont d’ailleurs loin d’être exempts de contradictions: demandant la liberté pour le turban, ils ne supportent pas la consommation d’alcool dans les lieux publics, arguant du fait que cela pourrait offenser les croyants.
La France et la Turquie ont-elles du temps à perdre? Elles ont mieux à faire. Elles ont à mettre en avant la sécularisation (un peu comme dans les pays scandinaves) plutôt que la laïcité, étant entendu que leur laïcité a rendu des services à leur sécularisation. Il faut une fois pour toutes laisser les habitudes et préférences vestimentaires aux consciences individuelles. L’avancement en la matière concerne autant, sinon plus, la culture que les institutions. ________________________________________________________________
1) Voir «Laïcité(s) en France et en Turquie», Cahiers d’études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien (dir. J. Marcou et J.-P. Burdy), n° 19, 1995. Semih Vaner
(Directeur de recherche au Centre d’études et de recherches internationales)
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