Dynamiques de l’exil | Rania Samara, littérature arabe
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Rania Samara   
  Cette rencontre, dont le programme a été coordonné par Jocelyne Dakhliya, a réuni des plasticiens, des écrivains, des chorégraphes, des artistes et des universitaires. Elle visait à éclairer les différentes dynamiques créatives de l’exil, leur impact sur l’émergence d’une demande et d’un marché tant dans les pays d’origine que dans les pays d’accueil. Jocelyne Dakhlia a rappelé le grand nombre de créateurs et d’écrivains qui vivent en Occident, assumant plus ou moins bien leur condition d’exilés. Que cet exil ait été volontaire ou imposé, il est considéré par les uns comme un enrichissement culturel du fait même de leur double appartenance, tandis qu’il est vécu par les autres comme une situation de «l’entre-deux», à la limite du confortable.

La matinée a été consacrée à quelques interventions sur la notion d’exil dans la création artistique et ses répercussions sur la production même de ces artistes qui ont été amenés à faire carrière hors de leur pays, soit pour des raisons d’exil politique, soit pour les raisons de facilités offertes à la création artistique dans les pays occidentaux.
Dans sa communication, Silvia Naef (Université de Genève) a exposé la situation des plasticiens irakiens. Elle a surtout étudié les divers aspects de réception de cette production artistique dans les pays d’accueil et y a décelé deux catégories : celle des artistes intégrés dans laquelle la vision artistique est primordiale, réussissant à changer et à enrichir l’œuvre par contact avec le pays où réside l’exilé, et celle des artistes qui continuent à travailler selon les critères de leur pays d’origine, donnant à voir ce que l’on aimait voir, c’est-à-dire une vision exotique, presque destructrice à la longue.
L’intervention de Maud Santini (Université d’Aix-en-Provence) évoque l’exil dans les milieux de la production littéraire arabe et de la traduction. Une dynamique est née avec l’arrivée à Paris dans les années 70 d’un certain nombre d’intellectuels arabes, universitaires ou opposants politiques. Cette ambiance fertile a abouti à la création de l’Institut du Monde Arabe et a donné le La pour la naissance dans son voisinage de plusieurs librairies consacrées à la littérature arabe, en langue arabe ou traduite en français. Par ailleurs, une activité non négligeable de traduction vers le français a été menée dès les années 80 par quelques-uns de ces intellectuels qui se sont avérés très actifs dans le paysage parisien, en tant que véritables «exportateurs de culture».
Salwa Benabda (Université de Paris XIII) a pris ensuite la parole pour analyser le cas des écrivains maghrébins francophones, exilés dans la langue de leur pays d’origine ou dans le pays d’accueil. Elle a évoqué le parcours qui est le leur et qui a été l’occasion de mener une réflexion sur l’altérité, sur «l’éthique de la différence». Elle les considère comme de véritables passeurs qui font entendre en français les différentes voix des langues parlées de cette littérature ainsi que la musique particulière de la langue maternelle qui ne cesse de jouer au sein même de la langue française.
Rabeh Mezouar, programmateur musical, a tracé l’historique de la chanson maghrébine en France et l’engouement qu’elle rencontre actuellement au niveau international. Née dans les cafés des travailleurs immigrés, elle s’est d’abord adressée à la communauté maghrébine de France. Puis, petit à petit, la musique s’est modernisée au contact du pays d’accueil, l’esprit frondeur et la liberté de ton qui ont soufflé sur cette chanson l’ont, en fait, interdit d’antenne dans son pays d’origine. Rabeh Mezouar, analyse ensuite le succès grandissant du Raï au cours de la dernière décennie, depuis que le chebb, aux chansons sulfureuses et subversives, a pris la place du cheikh, le grand maître du chant classique.
Moi-même (Université de Paris III) j’ai étudié la notion d’exil et d’altérité dans la littérature palestinienne moderne. Mon objectif - en analysant l’éventail géographique selon lequel s’est effectuée la diaspora (Europe et Amérique du Nord, Pays arabes, Territoires occupés, Israël), en traçant aussi l’axe chronologico-historique des diverses vagues de cette diaspora (1948, 1967, 1973, 1982 et 1993), et en lisant quelques extraits de prose et de poésie - était de montrer que le thème de l’exil (tour à tour poignant, désabusé ou instigateur) constitue le thème majeur de la littérature palestinienne depuis 48 et que les motifs de ce thème se perçoivent différemment, selon le lieu et l’époque de l’exil.

La table ronde de l’après-midi a réuni intervenants et artistes. Elle a été animée par Nacera Belaza (chorégraphe et danseuse), Dalila Belaza (danseuse), Sepideh Farsi (cinéaste), Mounir Fahmi (plasticien), Magida Khattari (plasticienne), Amir Moghani (traducteur), Amal Saadé (plasticienne) Spojmaî Zariab (écrivaine). Chacun des participants a exposé son expérience et son parcours dans le pays d’accueil, ainsi que ses rapports avec le pays natal. Les débats ont mis l’accent sur la notion d’exil, qui est toujours en action, et sur les étroites corrélations entre «liberté» et «créativité». Enfin, la journée a atteint son point d’orgue, avec le cri de cœur des deux animateurs du débat: Hassan Abbas (IFEAD-Damas) et Oleg Grabar (Université de Princeton): «Vive l’exil!», a dit le premier; «C’est une véritable manne pour l’art et la littérature!», a renchéri le deuxième.

Rania Samara