Revue de presse France-Italie: la difficile coexistence des diversités | Nathalie Galesne, Antonia Naim
Revue de presse France-Italie: la difficile coexistence des diversités Imprimer
Nathalie Galesne, Antonia Naim   

  Revue de presse France-Italie: la difficile coexistence des diversités | Nathalie Galesne, Antonia Naim Voile: obsession, exclusion et juridiction
En France le débat sur le voile islamique continue de faire couler beaucoup d'encres et de diviser les grandes familles politiques, à droite comme à gauche, même si, dans la dernière période, les parlementaires semblent de plus en plus nombreux à demander une loi pour interdire, dans tous les établissements scolaires, le port de signes visibles, ostentatoires et revendicatifs, qu'ils soient religieux, politiques ou philosophiques.

Le leitmotiv de ce courant est que "la laïcité n'est pas négociable". Il reste que, dans les associations et les partis, le débat reste largement ouvert. Le PS semble s’être rallié à l’idée d’une loi, le PCF y reste opposé, les Verts attendent… l’extrême gauche n’en veut pas. Même si parmi les voix qui s'élèvent on évoque de plus en plus la fermeté sur les principes, on récuse tout autant le rejet et l'exclusion, comme pour les deux jeunes filles voilées d'Aubervilliers, Alma et Lila Lévy-Omari, exclues de leur lycée et que la presse, la radio et la télévision ont promu au rôle d’héroïnes. Il faut dire que leur père, qui organise leur défense, est juif athée et communiste et que leur mère est «kabyle et agnostique» comme le rappelle Mouloud Aounit, secrétaire général du MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié des peuples).

Depuis le début de l’affaire, Laurent Levy, père des deux adolescentes, n’a en effet pas hésité à donner sa version des faits. Dans un article publié par Le Monde le 17 octobre, il déplorait qu’un des responsables de l’établissement ait fait croire que ses filles voulaient endosser un voile de type «voile noir recouvrant», alors que celles-ci «ne prétendent absolument pas porter un tel voile à l’école, mais simplement un vêtement, quel qu’il soit, leur permettant de cacher leurs cheveux, leurs oreilles et leurs cou». Cheveux, cou et oreilles qu’on les aurait obligées à montrer jusqu’au jour de leur renvoi de l’établissement. Passant en revue les différents méandres de cette histoire, Laurent Levy dénonçait également l’orchestration médiatique de l’évènement, non pas par ses filles, mais par certains professeurs du Lycée Henri–Wallon: «Ce sont pourtant des enseignants – irresponsables – du lycée Henri Wallon qui ont porté cette histoire sur la place publique et condamné ses deux adolescentes aux feux des projecteurs, avant qu’on ne les condamne à l’isolement scolaire». Laurent Levy concluait son article en condamnant la politisation de cette histoire: "faut-il rappeler que les initiateurs de ce procès en sorcellerie sont précisément des politiques (militants fanatiques et sectaires de lutte ouvrière, ayant reçu le soutien de dirigeants nationaux de la LCR, enseignant dans l’établissement)."

Dans ces mêmes pages du Monde (17 octobre, Horizons-débats),Daniel et Gabriel Cohn-Bendit tentent de cerner les grands enjeux auxquels est confrontée aujourd’hui l’école laïque. Avant d’entrer dans le vif du sujet, ils réaffirment leurs convictions athées, et rappelent que «dans les trois grandes religions monthéistes, juive, chrétienne ou musulmane, il ne fait pas bon être femmes». Pour autant, ils condamnent avec virulence «l’autoristarisme sectaire qui vise à interdire le port du voile dans les écoles publiques». Notant au passage que certaines écoles confessionnelles catholiques sont parfois plus tolérantes à l’égard des autres religions que l’école publique française, les deux frères soulignent que cette dernière se doit «d’accepter tous les enfants avec ou sans voile, avec ou sans kippa, car c’est à l’école d’être laïque et non aux enfants». Insistant sur la crise de confiance que traverse actuellement l’éducation nationale, les deux auteurs poursuivent:«C’est avec les jeunes filles voilées, comme avec tous les enfants issus de milieux intégristes, catholiques ou athées qu’il faut parler, en prenant le temps qu’il faut, parfois des années, et pour cela il faut qu’ils soient présents et non exclus de l’école.»

Egalité des sexes
Une semaine plus tard, le 24 octobre, Le monde publiait un point de vue, radicalement opposé à la position des Cohn-Bendit: celui de Gisèle Halimi (avovate, présidente de Choisir-La cause des femmes). Dénonçant «le désordre et la confusion de nombreux commentaires» et une jurisprudence «hésitante, contradictoire, éparpillée en confettis d’exclusion ou de maintien des contrevenant(e)s», Gisèle Halimi proposait de faire un peu de ménage en revisitant les grands principes constitutionnels de l’Etat français, mis en cause par la récente affaire du voile: le principe de la laïcité (art.2 de la Constitution), celui de liberté de conscience, d’opinion et d’expression (art. 10 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen), ainsi que celui sur l’égalité des sexes (préambules des constitutions de 1946 et 1958). L’article de Gisèle Halimi était en grande partie centré sur ce dernier principe, «parent pauvre de l’argumentation, presque oubliée dans ce foisonnement des débats, elle (l’égalité des sexes) ne semble pas officiellement listée dans les valeurs républicaines». Or cette égalité des sexes serait gravement entravée par le port du voile qui constitue pour l’avocate «un terrible signe d’infériorisation de la femme…(un) enfermement pour se marquer du sceau infériorisant de la charia (polygamie, répudiation, incapacité civile et minorité à vie...). Infériorisation atavique que le voile aide, dans ses plis, à intérioriser. Destin alors tracé, parallèle à celui de l’homme, ne se confondant jamais avec lui. Mais éternellement dépendant de son autorité, de son pouvoir, de sa sexualité. Par le voile la femme est reléguée dans un véritable apartheid sexuel.» En condamnant la religion islamique en bloc, et en réaffirmant sa foi républicaine et féministe, Gisèle Halimi semble ignorer tout contexte, toute anthropologie culturelle qui lui permettrait de relativiser une problématique ô combien complexe. Ce faisant, elle évacue tous les contre-exemples que pourraient lui fournir cet islam progressiste et réformiste, fondé sur l’égalité des sexes, que revendiquent un nombre de plus en plus important d’organisations féminines musulmanes, tout autant attachées à leur droits qu’à Leur religion.

Il y a plusieurs mois, le Le Nouvel Obsevateur faisait le point sur voile et Islam (Marie Lemonnier, mai 2003) en rappelant "Ce qu’(en) dit le Coran", à savoir: "Si le port du voile ne constitue pas un pilier de l’islam, il est, depuis les origines, l’objet d’infinies controverses qui prennent leur source dans trois passages du Coran. La «sourate du hidjab», à laquelle se réfèrent assez paradoxalement les tenants du voile pour toutes, concerne seulement les femmes du Prophète. Le hidjab y apparaît comme un signe distinctif et honorifique: «Quand vous demandez à ses épouses quelque chose, adressez-vous à elles derrière un rideau (hidjab). C’est plus décent pour vos cœurs et pour les leurs. […]» (Sourate 33, les Coalisés, verset 53.)
Une évocation plus explicite du voile se trouve au verset 59, qui élargit la recommandation aux femmes proches du Prophète et à toutes les croyantes. Le jilbab (vêtement ressemblant à la djellaba marocaine) servait à les protéger en les distinguant des esclaves: «Ô Prophète, dis à tes épouses et à tes filles et aux femmes des croyants de ramener leurs voiles (jilbab) sur elles. Ce sera pour elles le moyen le plus commode de se faire connaître et de ne pas être offensées.» (Les Coalisés, verset 59.)
Le troisième texte fixe aux femmes la conduite à tenir pour ne pas exciter la convoitise des hommes: «Dis aux croyantes de baisser les yeux, de sauvegarder leurs sexes, de ne pas exhiber leurs atours hormis ce qui est visible. Qu’elles rabattent leurs voiles sur leur poitrine. Qu’elles ne montrent leurs atours qu’à leurs époux, à leurs pères, à leurs beaux-pères, à leurs fils, à leurs beaux-fils, à leurs frères, à leurs neveux, à leurs compagnes, à leurs esclaves, aux eunuques, aux garçons impubères.» (Sourate 24, la Lumière, versets 30 et 31.). Le Coran ne donne aucune précision quant à la forme du voile ou à la manière de le porter. Seul un hadith (propos attribué au Prophète) précise qu’est considéré comme intime l’ensemble du corps de la femme, à l’exception des mains et du visage". Revue de presse France-Italie: la difficile coexistence des diversités | Nathalie Galesne, Antonia Naim Société et enjeux politiques
Mais ne peut-on cependant s’interroger encore une fois sur les motivations profondes du ministre de l’Intérieur, M. Sarkozy lorsqu’il a relancé le débat sur le voile alors que, comme le dit la sociologue Farhad Khosrokhavar à propos des jeunes filles voilées: «Nous en voyons davantage dans la rue, mais elles ne représentent toujours qu’une petite minorité. Nous avons en France deux fois plus de musulmans que les Britanniques ou les Allemands, mais vraisemblablement moins de femmes voilées qu’eux. La peur de l’invasion qui habite une partie des Français est très liée à la concentration des immigrés dans les banlieues. Ne fantasmons pas sur la déferlante islamique, dont le foulard serait le symbole triomphant! Le retour du religieux est une réalité, l’islam a le vent en poupe, il a souvent l’attrait du fruit défendu. Mais sur le long terme, partout en Occident, c’est la sécularisation qui gagne du terrain» (Le Nouvel Observateur, 15/5/2003).Rappelons qu’en 2002 l’Education nationale française a eu à connaître seulement 129 cas litigieux de port du voile….

Pour revenir au débat parlementaire, le 12 novembre le président de l'Assemblée nationale, Jean-Louis Debré, a proposé aux 31 députés de la mission d'information sur le voile un projet de texte qui prévoit l'interdiction du port de signes religieux et politiques à l'école publique et dans les établissements privés sous contrat avec l'État. Ce document, ainsi que le rapport de la commission Stasi qui doit être remis en fin d'année, devrait «aider» Jacques Chirac à prendre sa décision sur la question du foulard et sur l’opportunité pour le gouvernement de présenter une loi ad hoc. Rappelons que tout ce débat se déroule sur fond de préparation des élections régionales où la menace du FN pèse toujours sur les discours des uns et des autres.

Le quotidien Le Monde qui a eu accès au document préparatoire à cette proposition parlementaire, affirme que "les députés, divisés à l'origine, partageraient désormais une "volonté d'agir" unanime dans le sens d'une loi prohibant "le port visible de tout signe d'appartenance religieuse ou politique (...) dans l'enceinte des établissements scolaires", selon les termes de la proposition de loi à inclure dans la loi d'orientation de 1989 sur l'éducation. Leur évolution apparaît parallèle à celle des "sages" de la commission Stasi, dont le champ n'est pas limité aux établissements scolaires, et parmi lesquels l'idée de légiférer paraît gagner du terrain" (Le Monde, 12/11/2003)

Auparavant, un sondage de l'institut CSA réalisé le 29 octobre et paru dans le Figaro Magazine le 8 novembre, révélait que une majorité de Français (55 %), plus nombreux à droite (62 %) qu'à gauche (53 %), se montre favorable à une loi interdisant tout signe religieux apparent (voile islamique, croix ou kippa) à l'école.

Pour Mouloud Aounit, la polémique sur l'exclusion des deux filles d'Aubervilliers "révèle la complexité des situations. En effet, il existe des raisons diverses de se voiler, ce qui demande un traitement au cas par cas. Une loi interdisant les signes religieux, dans le contexte actuel d'islamophobie, apparaît comme une loi d'exception à l'égard de la seule religion musulmane. Elle serait ressentie comme une stigmatisation supplémentaire pour les populations concernées. (…)Pour notre mouvement, la laïcité est aujourd'hui essentiellement menacée par l'existence, au sein de quartiers économiquement sinistrés, d'établissements scolaires qui sont de véritables ghettos sociaux, pépinières des replis communautaires et faire-valoir des intégristes. C'est là un problème structurel autrement plus important pour l'avenir de l'école de la République que les incidents liés au foulard qui ont baissé de moitié en huit ans, selon les statistiques du Ministère de l'éducation". (Marianne, 27/10/2003)

Parmi les intellectuels les réactions sont multiples. Un appel nommé "Oui à la laïcité, non aux lois d'exception", signé entre autres par des universitaires comme Etienne Balibar, Jean-Luc Einaudi, Numa Murard, par des militants associatifs et des ONG telles que le MRAP, la Ligue des droits de l'homme etc, publié par le quotidien L'Humanité en juillet dernier, donnait déjà un avant goût des opinions. "Il est à nouveau question, dans le débat public, d'une loi très "stricte" visant à "redéfinir" l'application du principe de laïcité à l'école. Cette loi s'apparente à une loi d'exception, construite sur mesure autour du foulard islamique. Personne n'est dupe : c'est le foulard qui est à l'origine du débat, et c'est lui qui serait seul touché par une loi, même si celle-ci se présentait comme "générale". Ce foulard recouvre des réalités diverses, et nous avons des appréciations diverses, voire divergentes, de sa signification; mais nous sommes tous d'accord pour estimer que... l'exclusion est la pire des solutions. Nous ne sommes pas des "partisans du voile"; nous sommes simplement partisans d'une école laïque qui ouvre à l'émancipation de tous, et non à l'exclusion... Mais, que le foulard soit l'objet d'un choix ou qu'il soit imposé, on ne peut pas considérer la jeune fille voilée comme coupable, et ce n'est en aucun cas à elle de "payer". Dans tous les cas, c'est en l'accueillant à l'école laïque qu'on peut l'aider à s'émanciper, en lui donnant les moyens de son autonomie, et c'est en la renvoyant qu'on la condamne à l'oppression. Nous refusons aussi la focalisation sur le foulard islamique parce qu'elle s'inscrit dans un mouvement d'ensemble qu'il est urgent d'enrayer: la colonisation de tous les espaces de la vie sociale par des logiques punitives".

L’opinion d’un intellectuel arabe
Et les intellectuels de culture musulmane, qu'en disent-ils? Abdelwahab Meddeb, professeur de littérature comparée à l'Université Paris X, auteur du livre, La Maladie de l'islam aux Éditions du Seuil (2002), affronte le problème de manière plus globale par une remise en cause féroce des formes d’intégralisme générées, selon lui, par l’autoritarisme des pays arabes: «L’islam ne peut continuer à mettre le mal sur le compte des autres, le mal est à l’intérieur de nous. Il est temps de faire notre auto-critique, dit-il dans l’entretien accordé à Fabio Gambaro pour le quotidien italien La Repubblica (du 9 octobre dernier). Le mal, c’est cet «intégrisme qui se fonde sur une interprétation littérale et simpliste du Coran, une interprétation qui n’admet aucune discussion car elle se présente comme éternelle et absolue. Pour les intégristes, le texte doit être appliqué à la lettre, sans être contextualisé. De cette manière la religion devient folie, pratique la jihad, coupe les mains, lapide et impose le voile aux femmes. On assiste aujourd’hui à une terrible régression (...) et on oublie ainsi tous les débats, parfois très violents que nous avons connus. C’est cette tradition critique que nous devons récupérer contre l’intégrisme archaïque et obscurantiste».
Abdelwahab Meddeb s'était également adressé aux jeunes filles voilées depuis les colonnes du magazine Elle, en février 2003. "Je n'aime pas le voile. Il représente pour moi le signe de l'infériorité féminine et de l'offense faite aux femmes. Aux jeunes filles qui disent avoir choisi de se voiler, je répondrai qu'elles sont sous influence. En se voilant, elles croient participer à la souveraineté d'une identité. (…) A ces jeunes filles qui se voilent je dirai d'abord que leur geste est régressif. Faut-il leur rappeler qu'il a existé, dans l'histoire de l'islam, un processus de dévoilement qui a commencé dès la fin du XIXe siècle? Un pamphlet écrit par l'Egyptien Kacem Amin (1891) reconnaît dans le voile un signe d'avilissement et exhorte les femmes à se détourner du fichu qui les réduit à la réclusion. Et son message a été entendu. Un mouvement féministe est né avec ses porte-voix, comme Houda Sharawi. Celle-ci a suscité et dirigé en 1926, au Caire, une manifestation de femmes qui, dans un geste théâtral, ont toutes ôté leur voile en public. Moi-même, qui suis issu d'une famille de théologiens, j'ai assisté dans mon enfance, à Tunis, dans les années 50, au dévoilement des femmes de mon milieu social traditionnel et conservateur. Une telle évolution me paraissait irréversible. Ma surprise fut grande lorsque j'ai assisté au revoilement des femmes dans Paris, la ville des Lumières et de toutes les libertés. (…) Sous sa forme actuelle, le voile apporte à l'islam une sorte de "nihilisme" du corps dont l'économie n'appartient pas à son génie. Alors que le voile traditionnel , dans la pluralité de ses manifestations, est en correspondance avec l'esprit des Mille et Une nuits".

Voile-crucifix: regards croisés
Quelques semaines après la crise du voile en France, le « séisme du crucifix » secoue toute la péninsule italienne. Le scandale, c’est ce verdict rendu par le juge Mario Montenaro qui donne raison à Adel Smith. Citoyen italien, d’origine égyptienne, résidant dans un village des Abruzzes, Adel Smith s'est récemment converti à l’islam.Il demandait depuis plusieurs mois à la justice d’ordonner le retrait du crucifix accroché dans la classe de sa fille. Revue de presse France-Italie: la difficile coexistence des diversités | Nathalie Galesne, Antonia Naim Pour Umberto Eco, qui s’interroge sur ce que signifie «Etre laïque dans un monde multiculturelle», les récents épisodes du voile comme du crucifix ne sont que les symptômes d’un phénomène plus vaste (voir les pages cultures de la Repubblica du 29 octobre consacrées à la laïcité et à la tolérance). Les flux migratoires qui traversent l’Europe depuis plusieurs décennies, ont modifié son paysage humain, sans que celle-ci ne soit parvenue à digérer toutes ses diversités de manière indolore: «La polémique qui s’est ouverte sur le crucifix dans les écoles, écrit-il, est un épisode de cette transition conflictuelle, tout comme l’est du reste la polémique sur le tchador en France. L’aspect douloureux de cette transition, c’est qu’elle ne génère pas seulement des problèmes politiques, juridiques, et religieux, mais qu’elle fait entrer en scène des pulsions passionnelles sur lesquelles on ne peut ni légiférer, ni discuter.» En bon sémiologue, Umberto Eco démontre comment la machine signifiante des symboles religieux est erratique et relative, la laïcisation du crucifix en est la preuve: «des crucifix outrageusement incrustés de pierres précieuses dorment sur les décolletés des pécheresses et des courtisanes (… tandis que) les adolescentes portant des chaînes ornées de crucifix, se promènent dans la rue nombril à l’air». Toujours à propos de symboles que dire des pays, tels que la Tunisie ou la Suède, qui brandissent sur leur drapeaux l’emblème de l’islam ou de la chrétienté tandis qu’ils revendiquent leur laïcité.
Aucun cadre juridique, nous explique Eco, ne peut imposer la laïcité dans les mentalités: «L’école française est rigoureusement laïque et pourtant les grands courants du catholicisme moderne ont fleuri précisément dans la France républicaine, à droite comme à gauche, de Charles Péguy à Léon Bloy, de Maritain à Mounier (…). Eliminer les symboles religieux à l’école n’a aucun effet sur la vitalité religieuse. Dans les université de notre pays (l’Italie), où le crucifix a été retiré des amphithéâtres, des groupes entiers d’étudiants adhérent à «Liberazione e comunione» (organisation catholique).
Umberto Eco poursuit son raisonnement en invitant les uns et les autres, en particulier Adel Smith, au respect des us et coutumes plutôt qu’à une revendication rigide des dogmes religieux ou laïques (propos très proches des idées énoncées par Daniel et Gabriel Cohn-Bendit): «L’intégration d’une Europe toujours plus peuplée d’étrangers, affirme Umberto Eco, doit advenir sur la base d’une tolérance réciproque (…). L’éducation des enfants dans les écoles du futur ne doit pas être fondée sur l’occultation de la diversité, mais sur des techniques pédagogiques qui induisent à comprendre et à accepter la diversité (…). Inutile de faire des exercices de jurisprudence ou de droit ecclésiastique sur ce qui appartient à l’anthropologie culturelle. Il faut savoir respecter les zones d’ombres, pour beaucoup réconfortantes et accueillantes, même lorsque celles-ci échappent aux feux de la raison».

Nathalie Galesne, Antonia Naim