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  Rencontre avec Daniel Pennac | babelmed A l’occasion de la parution de son dernier roman Le dictateur et le hamac, chez Gallimard, nous avons rencontré Daniel Pennac, au moment de son passage à Rome.

Monsieur Pennac, avec la série des "Malaussène", vous nous avez sédentarisé à Belleville, votre dernier récit nait, à l’inverse, d’un voyage.
Oui, un voyage au Brésil, en 1978. Ma première femme avait obtenu un poste de professeur de sociologie à l’Université de Fortaleza. Je l’ai suivie après avoir démissionné de mon poste de maître auxiliaire. Comme je n’avais rien de précis à faire là-bas, j’en ai profité pour regarder autour de moi, apprendre le portugais et …pratiquer le hamac.
J’au eu le coup de foudre pour ce pays, j’aurais pu y vivre, mais je n’y suis jamais retourné. D’ailleurs, le livre est plus d’évocation que de témoignage ou de souvenir.

Qu’est-ce qui vous a le plus touché dans ce pays?
J’ai passé deux années dans le sertao brésilien, une région pauvre et aride. J’ai aimé les nuits de solitude, les rythmes, la respiration de ce pays, l’attente de l’eau, la langue, très métaphorique, très imagée, les superstitions. Et puis la population cabocla, métissée d’Indiens et de Portugais: des gens calmes, silencieux, mais dont l’histoire prouve que, quand ils se foutaient en rogne, il fallait vraiment compter avec eux.

D’où nait l’idée du roman?
Je pense à ce roman depuis 1979, lors de l’aventure qui nous fit atterrir en catastrophe, deux amis chimistes, ma femme et moi, à Teresina, capitale du Piaui. Le soir, nous sommes sortis de l’hôtel pour nous promener et, sur une place ronde, sous un réverbère, nous avons vu deux types accoudés à leur bicyclette qui regardaient la télévision. C’était La ruée vers l’or, le film de Chaplin, exactement la scène de la danse des petits pains; nous avons regardé ensemble le fin du film. Nous riions des mêmes choses alors que nous n’avions aucun code culturel en commun: ils ignoraient ce qu’étaient des ballerines, et nous ce que c’est de crever de faim. Ce moment de communion inattendu m’a profondément marqué, et je me suis dit que cette scène était un cœur battant pour un livre à venir. Et l’occasion d’élucider la question de la puissance universelle de l’art.
Rencontre avec Daniel Pennac | babelmed Ce livre est-il aussi un hommage au cinéma?
Je ne suis pas cinéphile, parce que je n’ai pas assez de mémoire pour me rappeler les titres, les noms, etc. Ce qui me passionne dans les films de Chaplin est l’universel de son ironie, qui naît dans l’univers des affamés; son coté subversif qui nous raconte la brutalité de l’argent et la vulgarité des riches. Je trouve qu’il fait rire notre meilleur coté.

Et c’est son film qui vous a suggéré le thème du sosie?
S’il l’on veut, il s’agit d’un thème qui parcourt tous mes livres: celui des doubles qui s’interposent entre soi et le réel, qui font écran.

Le bouc émissaire, par exemple…
Oui, il fait écran entre la mauvaise conscience collective et la réalité. C’est une barrière pour la société, les institutions ou les individus qu’ils posent entre eux-mêmes et leurs responsabilités. Pour le dictateur, le sosie est un bouclier qui le protége de ses angoisses et de ses risques.
En particulier, l’idée d’écrire une histoire de dictateur gigogne m’est venue après avoir lu un texte qui raconte l’histoire d’un sosie de Staline, un Ukrainien que le dictateur fit tuer. Métaphoriquement, il est facile pour les dictateurs de se trouver un sosie, car ils ressemblent à tous ceux qui ont votés pour eux ou les ont suivis.

Donc, ce serait l’histoire d’un voyage au Brésil, d’un dictateur, de Chaplin, des sosies, et l’histoire d’un livre aussi?
Oui, ça m’intéressait de mettre le lecteur vis-à-vis avec la matière du roman – les personnages, les péripéties – et de l’amener à la construction du livre avec moi, y compris les techniques et les pièges du récit. Tout le roman est construit sur les relations trompeuses entre la réalité et la fiction, qui font partie de la littérature, mais aussi de notre vie. A mon avis, nous avons tous le besoin de raconter et d’écouter les histoires, il n’y a que le romanesque qui rend la vie vivable. Mais, comme me le reproche Sonia dans le roman, je réclame aussi «une dose de réalisme».

C'est-à-dire?
Ne pas être dupe de ses propres mythologies. Lara Rossi
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