Eva Joly: “La France est malade de son élitisme” | Nadia Lamarkbi
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Nadia Lamarkbi   
Eva Joly: “La France est malade de son élitisme” | Nadia LamarkbiLa polémique autour du discours de Nicolas Sarkozy à Grenoble, et particulièrement les déclarations concernant la déchéance de la nationalité, a créé une ambiance délétère. Quel sens donner aux amendements de la loi sur la sécurité intérieure, consécutifs à ce discours?
L’erreur est de penser que ces textes vont modifier la réalité et que nous avons sans cesse besoin d’encore plus de lois répressives. Nous avons déjà eu ce débat lors de l’abolition de la peine de mort. L’idée que vous risquez de perdre votre nationalité parce que vous assassinez un policier n’a rien de dissuasif, car les meurtriers encourent déjà trente ans de prison en droit pénal ou perpétuité avec une peine incompressible de trente ans.
On imagine mal qu’au moment de porter le coup fatal, l’assassin va penser à la perte de sa nationalité. Ce discours de Grenoble renvoie à une idée colo-niale, voire colonialiste. Il distille l’idée qu’il y aurait différentes catégories de citoyens. Ceux qui sont nés en France de parents français, de préférence à Neuilly, peuvent s’attaquer à la brigade financière tout entière, qu’ils ne perdraient pas la nationalité. Et, il y aurait les autres. Nicolas Sarkozy parle de “Français d’origine étrangère”, soit 20 à 30 % de la population. Donc, il s’adresse à la plupart d’entre nous.
La France d’aujourd’hui est bridée, colorée, et cela malgré la volonté du président. Il y a eu un mélange des cultures et c’est la réalité. Résister à cela n’est ni réaliste ni responsable, mais populiste. Pour justifier cette politique raciste et xénophobe, Nicolas Sarkozy répond à Jean Daniel sur son blog que “s’il ne faisait pas lui-même ce qu’il fait, dit-il, ce serait Marine Le Pen qui serait amenée non seulement à le préconiser mais à le faire elle-même”. C’est le même type d’argument que ceux qui disent: si ce n’est pas nous qui revenons sur les acquis sociaux, ce sont les Chinois qui vont le faire. C’est absurde.

Pourtant, la nomination de membres issus de la diversité au gouvernement et les discours qui les ont accompagnés, ont été perçus comme un signe d’ouverture…
Des conseillers ont dû expliquer à Nicolas Sarkozy que la France est multi-colore. Il semble ne jamais quitter ses beaux quartiers de Neuilly ou de Paris. Mais chassez le naturel, il revient au galop.

Quelle est la place de la mixité à Europe Ecologie? Y aurait-il des personnes issues de la diversité à des postes clés dans votre éventuel futur gouvernement?
Je m’estime moi-même issue de la diversité par mon âge, mes origines sociales et mon parcours. Mais c’est vrai qu’on a fait le reproche à Daniel Cohn-Bendit (tête de liste Europe Ecologie aux élections européennes) d’avoir mis une femme blanche en numéro deux avec lui sur la liste, et d’avoir manqué une occasion très symbolique. Cela dit, une liste, par définition, c’est quelque chose de collectif. Nous avions Karima Delli en qua-trième place et elle siège au Parlement européen aujourd’hui.
Nous avons une politique volontariste et je suis consciente de l’importance de la question. Dans mes visites programmées, par exemple, avec Stéphane Gatignon, le maire de Sevran, je lui proposerai de me présenter le vivier des associations dans sa -ville. Nous souhaitons mettre en avant les potentialités. Mais je pense qu’il faut aider à cela. En Norvège, la promotion des femmes, par exemple, a été un acte d’affirmation politique. En France, aussi longtemps qu’il n’y avait pas de loi sur la parité, les femmes étaient moins représentées qu’au Bangladesh!

Vous proposez donc une certaine forme de discrimination positive à l’américaine?

Les problèmes de discrimination ne sont pas propres à la France. Il faut transposer ce qui a été fait ailleurs avec succès à la situation actuelle. Je pense que l’ affirmative action américaine pourrait être un atout. Lorsque l’on constate des déséquilibres, il faut prendre des mesures pour les corriger. En Norvège, un système d’accompagnement a été mis en place pour suivre les personnes dès leur plus jeune âge. C’est un processus qui dure quelques années. Aujourd’hui, les règles sur la parité ont tellement bien marché que ce sont les hommes qu’elles protègent.

Toujours à propos de la loi sur la sécurité intérieure, faudrait-il remettre au goût du jour la police de proximité?

Cette police est essentielle car elle permet la prévention de la délinquance. Lorsque j’étais magistrate à Evry, dans une ville-nouvelle ayant des problèmes de délinquance graves, de désinsertion, j’ai connu un système où il y avait des policiers qui faisaient de la prévention. J’ai vu cette police-là disparaître. Nous avions aussi l’assistance éducative, qui enquêtait sur la famille du mineur, par exemple, et qui assistait aux audiences du tribunal. Mais au nom de l’efficacité, on l’a rendue de moins en moins obligatoire. A l’époque, on ne pouvait pas juger un mineur s’il n’y avait pas un rapport sur son éducation, sur son environnement social. Aujourd’hui, cela ne se fait plus. La charge de travail a été alourdie dans les tribunaux alors que le personnel n’a pas augmenté en nombre. Le traitement des dossiers est de plus en plus superficiel.

Faut-il un dispositif spécifique pour les banlieues et les zones où la délinquance se concentre?

La situation dans les banlieues est multifactorielle. Tout part du sentiment d’appartenance, ou plus précisément de non-appartenance. On ne peut pas exiger le respect et la mise au garde-à-vous des jeunes alors que les discours à leur encontre sont de plus en plus stigmatisants. C’est le sentiment d’appartenir à la communauté qui pousse au respect. Aux Tarterêts ou ailleurs, c’est ce sentiment qui fait défaut. Mais répondre à ces problèmes uniquement en envoyant des cars de CRS ne permet pas de favoriser ce sentiment d’appartenir à une communauté nationale.
C’est un énorme chantier que de rattraper tout le mal qui a été fait. La reconstruction de l’image de soi comme partie intégrante de la communauté nationale est un passage obligé. Du temps et beaucoup d’efforts seront nécessaires. J’ai l’exemple d’une expérience réussie à Roubaix. Dans un CES, le taux d’échec était phénoménal. Le proviseur a commencé par changer l’environnement immédiat en arrangeant les locaux. Puis il a passé un contrat de partenariat avec un orchestre de Lille. Il a monté un opéra avec cet orchestre. Il a introduit la culture dans l’établissement et il a associé les mères à la confection des costumes. Les résultats scolaires des élèves sont devenus excellents parce qu’il a réussi à créer de l’intérêt autour de l’école en faisant comprendre qu’elle n’était pas l’ennemi mais un élément d’épanouissement et d’intégration.
C’est la preuve qu’il faut des projets ambitieux et positifs, qu’il faut travailler tous ensemble et sur des cercles d’excel-lence. On ne doit pas faire les choses contre les gens. Il faut apprendre à mieux les comprendre plutôt que d’envoyer des cars de CRS pour arrêter deux jeunes et les relâcher le lendemain.

Cette expérience est belle, mais est-elle généralisable? Vos projets ne sont-ils pas idéalistes?
Nous pensons que les idées de l’écologie politique portent en -elles du lien social. Les gens des centres-villes ne connaissent pas ceux de la périphérie et inversement. Il y a plus de musulmans que de protestants en France, et pourtant certains continuent de les stigmatiser en bloc. La première réponse contre ces crispations est l’école. Nous proposons de mettre le paquet sur l’éducation, de réduire le nombre d’élèves par classe, etc. C’est un paradoxe que ces 8 millions de logements équipés construits depuis les années 50 dans un immense effort de lutte contre la misère et les bidonvilles soient dans un tel état de délabrement.
Cette politique faisait l’admiration de tous, notamment des Etats-Unis. Je suis née dans un appartement où il n’y avait pas de toilettes et ces barres représentaient un progrès. Mais à l’époque, on n’avait pas réfléchi à ce qu’est une ville. C’est le danger des décisions politiques -prises sans mise en perspective. Je crois à l’intelligence collective, au travail en groupe. Il faut travailler avec les compétences des gens, là où ils sont. Il faut que les personnes vivant dans ces barres aient accès aux mêmes services publics et culturels qu’ailleurs. Il faut repenser la ville.
Certains disent que s’intéresser au sort des quartiers n’apportera aucune gloire car les gens qui y vivent ne votent pas. Mais c’est une question centrale. La principale maladie française, c’est son élitisme. C’est de penser que seuls ceux qui sont allés à l’ENA ont droit à la parole ou peuvent se présenter aux élections. C’est l’ignorance du monde qui nous entoure. L’Allemagne, par exemple, n’a pas cette conception. Commencer comme coursier et finir comme PDG est très courant. En Norvège aussi, le fils de paysans peut devenir ambassadeur. En France, c’est quasiment impossible. Il faut revenir à une éducation qui forme des citoyens dignes et sûrs de leur bon droit.

Il faut donc repenser les choix de société. Que proposez-vous?

L’un des budgets prioritaires est celui de l’éducation. Mais il s’agit aussi de répartir les richesses équitablement. C’est un énorme chantier. L’écologie politique propose une société basée sur le lien social plus que sur la consommation. C’est en cela que l’écologie politique est plus intégrante. Penser que demain sera comme aujourd’hui, avec le même accès aux ressources et à la vie facile sans avoir à partager est une erreur. Cette attitude, néo-coloniale, mène droit dans le mur. Le monde, avec ses limites physiques, ne peut pas nourrir 9 milliards d’humains avec le standard de vie occidental.
L’essor de l’Occident s’est fait sur l’esclavage, le colonialisme et un accès privilégié aux ressources et cela continue encore au-jourd’hui. Il faut aider les gens de bonne volonté qui donnent toute leur importance aux droits de l’homme. Que pensait celui qui a abattu le dernier arbre sur l’île de Pâques ? Il pensait qu’il pourrait manger son repas chaud et au final, c’est toute la population qui en est morte. Le sursaut de l’intelligence collective peut nous sauver. Penser que les hommes ne sont motivés que par la cupidité, c’est les sous-estimer. C’est le regard que nous portons les uns sur les autres qui détermine nos actions.

Que vous inspire l’expression “immigration choisie”? Faut-il régulariser les sans-papiers actuellement en grève?

J’ai déjà soutenu des groupes de sans-papiers pour leur régularisation. Ils sont là et ils font partie de notre économie. D’ailleurs, souvent, c’est leur employeur qui demande leur régularisation, donc s’y opposer est une posture idéologique antiéconomique. -Cette expression “immigration choisie” ne veut rien dire. Nous sommes dans une période de grandes migrations. Nous devons traiter les immigrés avec humanité. Nous ne devons pas continuer à voir en eux des délinquants et des criminels.
La criminalisation de l’immigration est une conception faussée du monde. Je suis persuadée que la plupart des gens veulent rester là où ils sont nés, mais dans des conditions de vie acceptables. C’est faute de développement que certains risquent leur vie sur des barques au risque de disparaître. Le premier devoir est d’arrêter cette hémorragie.

Soutenez-vous la proposition du groupe Vert pour le vote des étrangers?
Oui. Lorsqu’ils habitent dans une commune, ils doivent participer aux élections municipales, comme les autres citoyens.

Propos recueillis par Nadia Lamarkbi
(16/10/2010)
Eva Joly: “La France est malade de son élitisme” | Nadia Lamarkbi Interview publié
dans le n° d’octobre
du Courrier de l’Atlas .

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