Qui est donc Gérard Oberlé? | babelmed
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Qui est donc Gérard Oberlé? | babelmed
Bibliographe de renom, œnophile, latiniste, amateur de rades louches et de poètes baroques du Grand Siècle, Gérard Oberlé est un érudit inclassable et gourmand qui nomadise depuis 40 ans. Un personnage comme on les aime: bon vivant, érudit, iconoclaste, généreux et grand voyageur. Après une vie mouvementée (légionnaire, prof de latin et de grec, «mauvais garçon» en Angleterre, pilote d’avion, libraire expert en livres anciens, éditeur de poésie…), Gérard Oberlé, bibliophile le plus réputé de France, est devenu auteur de polars.

Il a créé un héros à son image, porté sur le bon vin et la manière d’accommoder les poulardes. Son premier roman, Nil rouge (prix René Falet 2000) est le fruit de nombreux séjours passés en Égypte. Le second, Pera Palas, se déroule en Turquie. Il vient de publier Palomas Canyon, qui nous emmène en Arizona, à la frontière mexicaine. Ses derniers ouvrages ont été publiés aux éditions Le cherche midi.
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Vous étiez à Alep durant un mois, qu’elle était l’objectif de ce voyage?
A Alep j'ai esquissé la première version d'un roman qui se passe sur le plateau lorrain. Un homme vieillissant retourne sur ce territoire après une longue absence. C'est son "voyage d'hiver" ponctué par le cycle de mélodies de Schubert. Ultime voyage d'un écrivain qui, revivant sur les lieux de son enfance des souvenirs qu'il croyait effacés comprend que toute sa vie, toute son œuvre furent marqués par cette genèse rurale, primitive, souvent cruelle mais riche d'émotions, de colères.

Donc Alep ne sera pas le sujet de ce roman. La ville aura-telle tout de même l’ occasion d’être le lieu d’un prochain polard?
Pour écrire un roman qui se passerait à Alep, il me faudra y retourner une fois libéré du roman lorrain. J'ai rédigé trois romans avec le même personnage, des faux "polars" qui se jouent en Egypte, Turquie et Arizona. Alep me parait un décor on ne peut plus fastueux pour une quatrième aventure.
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Nous pouvons parler après ce mois alépin d’une expérience alépine?
Pour un type de mon genre qui fonctionne beaucoup sur le registre de la nostalgie, Alep s’est révélée une expérience extraordinaire. Je ne me prononcerai pas beaucoup sur la société chic de la cité, qui ressemble au gratin bourgeois de partout, avec cependant quelque chose de terriblement suranné qui est à la fois grotesque et émouvant. On a l'impression que quelque chose s'est arrêté à Alep depuis plusieurs dizaines d'années, que ce pays a été oublié, et ce décalage en fait tout le charme.

Par goût, je recherche plutôt la compagnie du peuple et des artistes que celle de la bourgeoisie. La classe populaire d'Alep m'enchante. Elle ressemble aux gens que j'ai connus dans mon enfance après guerre: chaleureux, gais, actifs, hospitaliers, généreux, pudiques. Contrairement à l'Egypte, à la Turquie et au Maghreb, la population ici n'a pas été corrompue par le tourisme industriel, une des plus grandes pollutions qui soit. Le bakchich ne fait pas partie du code civil du petit peuple. La corruption et les trafics d'influence se jouent dans des sphères sociales et économiques que je n'ai guère fréquentées pendant mon séjour. Quant aux artistes et intellectuels arabes que j'ai croisés ici, écrivains, musiciens, peintres, professeurs, ils m'ont témoigné des sentiments tellement fraternels qu'aujourd'hui je considère que j'ai une famille à Alep. Sans même avoir goûté la confiture de roses, je suis pourtant certain d'y retourner, tel Ulysse dans l'île de Djerba chez les lotophages.

Un grand gourmand réputé en France et chroniqueur de musique que vous êtes, il y avait quoi à déguster et écouter dans cette ville .. une cuisine riche et une musique encore authentique.
La cuisine m'a enchanté. Evidemment pour un gastronome de type omnivore et passionné par la cuisine inventive moderne, le répertoire alépin paraît un peu lassant au bout d'un temps. Si je reviens je ferai moi-même la cuisine de temps en temps pour accommoder les produits locaux aux recettes franco-italo-chinoises qu'il me plait de confectionner chez moi.
Quant à la musique, j'aimerais approfondir mes connaissances en compagnie d'un spécialiste, aussi bien la musique liturgique que celle de salon.

Vivre dans un pays arabe même pour une période limitée cela vous tente?
Depuis mon adolescence je suis passionné par les pays arabes, fasciné par leur civilisation, leur langue que je trouve d'une beauté et d'une intensité poétique stupéfiantes. Régulièrement j'éprouve le besoin d'aller décrasser mon cerveau européen au contact de cette société, de préférence traditionnelle et rurale. La vulgarité et le cynisme sont totalement absents dans ces pays, loin des villes.
Si pour une raison ou une autre je devais quitter un jour la France, je serais incapable d'aller vivre en Amérique, en Asie ou en Afrique Noire. En revanche, je pourrais sans doute refaire ma vie au Mexique (les Mexicains étant les arabes de l' Amérique), en Egypte, en Syrie ou dans les montagnes du Maroc.

Avez vous lu des textes d’écrivains arabes avant de découvrir Alep et la Syrie?
Enfant, j'étais fasciné par les récits des Mille et Une Nuits. Je connais mieux l'ancienne littérature arabe et persane que les auteurs contemporains. J'ai beaucoup fréquenté les poètes comme Firdousi, Asadi, Khayyam, Attar, Roumi, Saadi ou Hafiz. J'ai également lu des textes anciens de conteurs, récits divers, textes érotiques anciens publiés par René Khawam. Parmi les contemporains j'ai lu presque toute l’œuvre de Mafhouz.

Et la littérature syrienne?
Je m'intéresserais volontiers aux auteurs alépins: Francis Fathallah Marrâche, Maryana Marrache. J’espère pouvoir lire en français Walid Iklassi.

En ce moment de guerre contre l’Irak et des menaces musclées contre la Syrie, qu’elle est votre position?
Si quelque menace impérialiste devait se manifester à l'encontre de la Syrie, je pense que je ressentirais cela aussi cruellement que si j'étais citoyen syrien moi-même. En considérant les stupides amalgames qui se propagent dans certains pays paranoïaques lorsqu'ils parlent d'arabes, de musulmans, d'islam et d'islamistes, je suis extrêmement inquiet pour l'avenir, aussi bien celui du monde occidental que celui des pays arabes.
Je refuse de vivre dans un monde uniformisé, calqué sur un pseudo modèle démocratique à l'occidentale. Les bombes lancées par les Américains et les Anglais seraient donc des bombes démocratiques, balancées pour le plus grand bien et le salut du peuple irakien?

Et je termine avec deux citations adéquates à ce que nous vivons aujourd’hui:
"Les crimes de l'extrême civilisation sont certainement plus atroces que ceux de l'extrême barbarie" a dit Barbey d'Aurevilly.

"...Peut-être même nous retournerons à l'état sauvage et nous irons, à travers les ruines herbeuses de notre civilisation, chercher notre pâture, un fusil à la main. Non! car ce sort et ces aventures supposeraient encore une certaine énergie vitale, écho des premiers âges.
Nouvel exemple et nouvelles victimes des inexorables lois morales, nous périrons par où nous avons cru vivre. La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou anti-naturelles des utopistes ne pourra être comparé à ses résultats positifs". Baudelaire 1862 Salam Kawakibi
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