Claude Krul de la Suisse à Damas | babelmed
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“L’intellectuel”, du syrien Saad Yagan
Claude Krul a été parmi les premiers à traduire la littérature syrienne moderne en français. Dans le café l’Etoile, au coeur de Damas, elle a fait la connaissance de presque tous les nouvellistes, romanciers et poètes syriens des années 70-80. Ce qu’elle en dit constitue un témoignage important pour qui peut donner une idée du climat littéraire qui régnait dans la ville à cette époque.

Depuis plus de 20 ans, Claude Krul vient régulièrement en Syrie. Son périple damascène commence toujours place de l’Etoile, au coeur de la ville, dans cette chambre où ses logeurs lui gardent ses objets comme elle les avait laissés lors de son précédent séjour. Entourée de ses “frères et soeurs de Damas” comme elle aime les appeler, de leurs enfants qu’elle a vus naître et grandir, elle se sent chez elle. Elle est chez elle.
En plus de sa famille syrienne, Claude a fait la connaissance de beaucoup d’intellectuels devenus ses amis. Cette amitié s’est notamment caractérisée par la traduction en français de nouvelles et de poèmes d’auteurs syriens. Car Claude est aussi interprète de conférence, et sa connaissance du français, de l’anglais, de l’allemand, de l’italien et de l’arabe lui permet de se sentir à l’aise dans différentes cultures. Ce n’est pas par hasard qu’elle est suisse, de cette Suisse cosmopolite où coexistent les ethnies et les religions du monde entier.

On dit que tu étais la première à traduire en français des auteurs syriens modernes. Est-ce que c’est vrai?
Presque. Avant moi il y a eu Michel Barbot qui a traduit Colette Khoury, Michel Aflak et d’autres. Ses traductions sont publiées toutes dans la revue “Orient”. Les miennes ont paru hors revues. Elles étaient donc destinées à un public plus vaste.

Mais pourquoi la Syrie? Pourquoi la littérature syrienne?
Il y a une époque, dans les années 50 et 60, où je me rendais en Orient (Afghanistan, Pakistan, Inde) par les moyens du bord, ces cars locaux sans rapport avec les remarquables “Pullmans” qui existent maintenant en Syrie. Je traversais donc la Syrie, et c’est elle je crois qui m’a poussée à apprendre l’arabe. Je me suis donc emparée de manuels de grammaire et de disques, et je me suis mise à l’apprentissage de la langue classique. J’ai fait une licence d’arabe en Suisse mais j’ai aussitôt souhaité apprendre un dialecte pour établir un contact direct avec les gens. Mais quel dialecte choisir? Pour moi, les pays du Maghreb et le Liban n’entraient pas en ligne de compte puisque le français y est une langue trop courante; l’Egypte me paraissait être un pays trop grand… Et comme la Syrie se trouvait sur une route que j’avais moi-même parcourue, la route d’Alexandre le Grand et celle de la soie, mon choix s’est imposé sans réflexion profonde.
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Comment a commencé cette aventure de la traduction d’auteurs syriens?
C’est un roman de Halim Barakat, Le vaisseau reprend le large dont on m’avait parlé à Genève, qui a été l’objet de ma première tentative de traduction de la littérature arabe en français. Puis, le hasard a fait que, ayant été introduite dans le milieu des écrivains par un nouvelliste, Adel Abou Chanab, je me suis particulièrement interessée aux récits courts. J’ai publié la traduction de nouvelles syriennes que j’ai réunies d’une façon très subjective dans une anthologie parue en Suisse au début des années 80 sous le titre Sève et Sable. Celles de Zakariya Tamer ont fait l’objet d’un ouvrage à part, Printemps de Cendres, aux Publications Orientales de France.

Puis il y eut les deux poètes Chawqi Baghdadi et Nazih Abou Afach?
Au début, je n’avais pas songé à traduire la poésie. Mais c’est en m’entretenant longuement avec Chawqi Baghdadi que je connaissais depuis plus de 20 ans déjà, depuis mes débuts en Syrie, que je me suis lancée dans cette aventure. J’y ai pris un plaisir réel car la poésie me paraît beaucoup plus épurée que les textes en prose, et surtout le roman. La transposition de mots, d’expresssions, d’une musique, d’une culture à une autre me fascine. Cette première expérience a été grandement facilitée par le fait qu’une solide amitié me liait à Chawqi, et que je pouvais donc m’adresser à lui sans scrupules pour lui demander des explications sur telle ou telle de ses images.
Il en a été de même de ma deuxième expérience de traduction de poésie, c’est à dire celle achevée l’année dernière avec la parution de Ô temps étroit… ô vaste terre qui est également un choix de poèmes.
J’espère pouvoir continuer dans cette voie.

Mais tu as choisi la voie la plus difficile. En plus, la poésie intéresse moins de lecteurs que le roman ou la nouvelle qui pourrait être plus révélatrice du quotidien, ou même de l’imaginaire d’un peuple. Est-ce que vous n’avez pas pensé à ce phénomène de curiosité occidentale, qui justifie souvent la traduction de la littérature étrangère?
Je sais que la traduction de romans, de nouvelles ou de récits courts serait en fait plus utile pour la connaissance de la Syrie ou d’autres pays en général; mais ce que j’ai essayé de faire dernièrement correspondrait davantage à un plaisir personnel -et même égoïste- qu’aux désirs d’un lecteur potentiel.

Ta relation avec Damas et ses habitants date d’assez longtemps. Avec le regard extérieur qui est le tien, tu as dû certainement constater un changement, une mutation au niveau de la ville, de la société, et surtout au niveau de la vie intellectuelle que tu connais très bien. Est-ce que c’est vrai?
Je pourrais répondre facilement à cette question si je ne venais pas régulièrement chaque année. Damas est pour moi comme une personne que je verrais tous les jours et dont je ne capterais pas les changements de traits sur le visage. Maintenant que je pense à cette question précise et que je m’imagine revenir à mes premières années à Damas, je me rends compte qu’autrefois on marchait sans regarder à droite ou à gauche, que maintenant il y a des feux rouges (respectés ou non), que la ville a grandi, que Souk Al Hamidié est pavé de marbre et bordé de colonnades, que la richesse y est plus apparente qu’autrefois, même si la pauvreté n’a pas disparu…
Tu me parles de la société? Je ne pense pas qu’il puisse y avoir une seule société dans une ville ou dans un pays. Je n’ai pas rencontré uniquement des intellectuels à Damas. Là où je perçois une sympathie réciproque, je vais sans me poser de questions. Comme me le disait mon ami Souheil Chbat, moi je butine plutôt que je n’approfondis. C’est pourquoi je vois mal que je puisse dire quoi que ce soit de systématique sur la vie intellectuelle à Damas, d’autant plus que mes séjours sont depuis quelque temps, plus courts qu’il y a une vingtaine d’années, où je venais pour 3 mois au moins à chaque printemps.
J’ai l’impression que j’ai eu énormément de chance de rencontrer une partie des intellectuels de la fin des années 70 qui habitaient presque tous, je crois, la ville même de Damas, et qui se rencontraient dans un café assez populaire et très proche de mon foyer, le café L’Etoile. A y repenser, il me semble qu’il y avait à l’époque une grande cohésion de pensée, malgré une variété très prononcée dans l’expression de cette cohésion.
Il est vrai que j’ai un peu perdu le contact avec la jeune littérature syrienne en raison de la brièveté de mes séjours actuels, mais je me demande si l’indépendance d’esprit que j’avais cru constater à l’époque existe encore dans cette même mesure. Quand je pense à des nouvellistes comme Hassib Kayyali, Farès Zarzour, Zakariya Tamer, Hani Raheb, Fadel As-Sibaï, Abdallah Abd, je trouve qu’il y a précisément là une variété très éloquente d’une période de recherche authentique.
Une question que je me suis parfois posée est la suivante: est-ce que la disparition de cette cohésion que je croyais avoir perçue à l’époque est due au fait que nombre d’écrivains ont quitté le centre-ville pour aller habiter (dans des conditions certes plus confortables) dans des quartiers nouveaux et éloignés?
Il me semble qu’il y a une vingtaine d’années, le café était une occasion de rencontres fortuites plutôt qu’organisées, ce dont j’ai évidement beaucoup profité. L’on y trouvait toujours quelqu’un à qui parler de son travail en cours, ou de la dernière pièce de théâtre, puisque alors, le Festival de Théâtre de Damas existait encore et attirait un large public. Dans ces cafés de l’époque, chacun avait son ardoise et remboursait ses dettes quand il le pouvait… Mon livre Visages de Damas parle de cette tranche de mon existence qui a donné lieu à mes différentes traductions.
Aujourd’hui, je regrette infiniment de devoir passer devant l’ancien café l’Etoile devenu Algora Café, prétentieux, climatisé, dont le charmant patio au bassin entouré de rochers artificiels a été recouvert d’un toit qui ne laisse pas l’imagination s’évader.
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Saad Yagan, Le café
Cet effet de “modernisation” est général. Il y a deux mois, un ancien café qui était depuis 30 ans le lieu de rencontre des intellectuels à Beyrouth a fermé ses portes pour céder la place à une boutique de prêt à porter. Dans les journaux libanais, il y avait une sorte d’élégie collective de la mémoire qui se perd. On a connu le même phénomène à Damas pour le café Brésil. Mais cette nostalgie est typique de chaque ancienne génération qui se voit métaphorisée par ses propres lieux, et se lamente sur elle-même en pleurant les neiges d’antan…
C’est vrai! Cette “modernisation”, je l’ai vécue très intensément cet hiver même dans une ville où j’ai passé deux ans de ma vie d’étudiante, Florence en Italie, où le rez-de-chaussée des grands et majestueux palais du centre autrefois occupé par des boutiques de livres anciens ou d’antiquaires a été transformé en espaces trop illuminés abritant les articles de la dernière mode et qui semblent vides à longueur de journées. En te parlant de cette dernière expérience, je me souviens soudain de la nostalgie avec laquelle mon grand-père parlait de sa jeunesse à lui, alors que moi, je m’esclaffais! Hanan Kassab-Hassan
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