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  Les regards d’Irène | babelmed Entretien avec Irène Labeyrie de passage dans son pays d’adoption.

Elle vient de rentrer du Gabon où elle est actuellement directrice adjointe du Centre Culturel Français de Liberville. Cette courte visite de Damas lui permet de retrouver sa maison au pied du mont Kassioun, sa fille Salma qui prépare sa maîtrise de géographie, ses amis, dont moi qui la connaît depuis longtemps. C’est la fête, le bonheur des retrouvailles et la joie de faire des projets pour l’avenir. Irène Labeyrie est architecte DPLG de Paris I en France. Elle s’est mariée avec un syrien qui faisait ses études en France, et c’est ainsi qu’elle s’est forgée un destin dans ce pays devenu le sien. A Damas, Irène a travaillé dans des cabinets de projets architecturaux dont Inter G chargé alors de la construction de l’Hôtel Méridien dans cette même ville. Puis elle devient architecte auprès de l’Institut Français d’Etudes Arabes de Damas (IFEAD), à côté de son travail de professeur à la Faculté d’Architecture. Pendant plus de 7 ans elle s’est occupée de l’animation culturelle au Centre Culturel Français de Damas.L’entretien avec Irène n’est pas seulement une occasion d’interroger un architecte sur l’urbanisme et l’habitat de Damas, mais aussi un moyen de voir comment une femme française peut vivre cette expérience de la double appartenance à deux mondes très proches et pourtant très différents.Je suis venue à Damas en 1976 avec mon mari syrien et notre petite fille de 2 ans. Malgré l’éducation ouverte que j’avais reçue dans mon pays, j’étais une petite française toute ordinaire qui ne connaissait rien de ce monde, ni la langue ni les usages. Au début j’étais obligée d’habiter avec la famille de mon mari. C’était une famille de la haute bourgeoisie, assez conventionnelle pour moi. Cela m’a complètement désorientée et j’ai passé un an sans parler, moi qui suis si bavarde d’habitude. D’ailleurs je dois avouer que je suis nulle dans les langues étrangères. Je n’ai jamais pu apprendre à lire ou à écrire en arabe. Je me disais pour me consoler que dans ce pays il y a beaucoup de femmes qui ne savent ni lire ni écrire, et une de plus, ce ne serait pas si grave!! C’est à partir de ce mutisme choisi que j’ai commencé à observer les gens autour de moi. Je les comprenais à travers leurs espaces, à travers leurs visages, leurs gestes beaucoup plus qu’à travers leurs mots. J’ai fini par avoir l’impression de saisir ce que les autres étaient incapables de comprendre. Au bout d’un an j’ai pris la décision héroïque de parler, et d’oublier tout ce que je savais, tout ce qui était automatique en moi. J’ai appris à ne pas porter de jugements sur quoi que ce soit avant de comprendre, et ça a marché.Cela m’a enrichi. Cette manière de passer par le visuel m’a aidée surtout dans mon travail d’architecte. Il est vrai qu’il y a des choses que j’ai récupérées de mon enfance, mais toute la poésie de l’espace, je l’ai apprise ici du fait de cette déculturation. Peut-être que socialement et professionnellement je n’ai rien d’extraordinaire, mais par rapport à mes amis restés en France, j’ai reçu énormément, et j’ai pu avoir une approche de la vie que je n’aurais pu élaborer en restant chez moi.
Une autre chose fondamentale pour moi ont été mes rencontres avec les historiens et les archéologues avec qui j’ai travaillé à l’IFEAD (Institut Français d’études Arabes de Damas). Ils m’ont permis de percevoir les espaces, pas uniquement pour ce qu’ils sont lorsqu’il se donnent à voir, mais de comprendre comment ils sont produits; et en ce sens Damas est un exemple magnifique. Les architectes pensent rarement à tout ce qui précède cette fabrication qu’est l’espace, à tout ce qui fait qu’on crée un certain espace et non un autre. D’ailleurs j’ai toujours eu tendance à minimiser dans la production de l’espace le côté artiste génial qui produit le bâtiment génial. Les regards d’Irène | babelmed Pourtant c’est le rêve de tout architecte. Pas le mien. J’ai renoncé à travailler dans les grandes agences parce que ça m’obligeait à faire le contraire de ce que je voulais faire. J’ai gagné ma vie en faisant d’autres travaux et j’ai gardé l’architecture comme mon jardin secret où je ne suis pas obligée aux renoncements. Et ce village que tu as restauré à Walra, près de Sueida?C’était pour le film de Riyad Chaya. Mon plus grand plaisir est lorsqu’après le film les gens se sont réappropriés ces maisons qui étaient abandonnées avant. D’ailleurs, les rares réalisations architecturales que j’ai faites ont été ressenties par les gens qui utilisaient ces espaces comme un lieu très familier, qui leur donnait l’impression d’être vraiment chez eux. Cela m’a énormément touchée, et j’en suis fière.J’ai fait aussi des travaux de recherche sur Damas à l’occasion d’un travail collectif d’inventaire archéologique à l’intérieur des maisons de Damas. Cela m’a permis de comprendre l’habitat traditionnel dans son histoire.Qu’est-ce qui fait la spécificité de cet habitat?On parle des maisons arabes comme étant des modèles finis, figés et fixes. Mais en regardant bien, et avec un oeil archéologique, on peut se rendre compte de toutes les influences des maisons arabes sur l’architecture. Les Iwans par exemple viennent d’Asie, les maisons à cour c’est une influence romaine, dont on trouve des exemples en Palestine, en Syrie, mais pas en Turquie, ni même au Liban. C’est un modèle particulier qui s’est formé progressivement grâce à la vitalité de cette ville. C’est pourquoi, sous une décoration finie du XIXème, on peut découvrir en grattant des éléments antérieurs qui remontent au XVIIIème ou au XVIIème siècles.
Mais il y a une logique particulière dans l’habitat damascène fortement liée à la vie sociale, notamment dans la relation intérieur/extérieur, privé/public, non?Bien sûr. On le constate dans les appartements construits à partir du premier tiers du XXème siècle. Le sofa qui est l’espace central de l’appartement est une réplique de la cour dans les maisons traditionnelles puisque toutes les pièces donnent sur ce sofa. La cour dans les maisons traditionnelles est un jardin et en même temps un salon d’été. C’est un endroit qui distribue toutes les autres pièces. Cette fonction de la cour éclate dans les appartements puisque le sofa sert de distributeur et de salon à la fois, alors que les balcons reprennent l’aspect jardin qu’on trouvait dans les cours. Les balcons qui tournent autour de l’appartement permettent la communication d’une salle à une autre, et en même temps servent de jardins. On y trouve les plantes et même l’eau. La fontaine de la cour est remplacée dans les balcons par le lavabo qui a toujours intrigué les architectes européens. Il faut aussi remarquer que les premiers à avoir quitté les maisons traditionnelles pour habiter dans des appartements sont des gens qui acceptaient de se montrer. Ils s’asseyaient sur leurs balcons pour prendre le café et même pour recevoir les invités. Cette approche du pays dans ce qu’il a de plus quotidien a-t-il joué un rôle dans ton travail ultérieur au CCF de Damas? J’ai la sensation que tu as su dénicher des talents cachés tout en échappant à l’attendrissement exotique que portent normalement les occidentaux vis à vis des cultures indigènes?C’est une attitude toute personnelle. Quand je regarde une image, je vois son rythme, sa couleur et ses lignes en dehors de l’anecdote de l’image. Cela m’a permis d’éliminer le folklorisme. L’exotisme naît quand on pense que les gens ne sont pas comme nous. Mais se placer à pied d’égalité avec autrui fait tomber tous les mensonges des deux côtes: du côté de celui qui veut épater l’étranger (l’ignorant), et de celui qui prétend s’émerveiller de la culture de l’indigène (le primitif). Quand on arrive à s’écouter réellement, et qu’un rapport humain s’instaure, tout exotisme fout le camp. Cela permet aussi d’éliminer le folklorisme et tout ce respect exagéré du passé parce qu’il est du passé. Les regards d’Irène | babelmed Comment as-tu regardé la Syrie après l’avoir quitté et forte de ta nouvelle expérience à Liberville où tu travailles actuellement?Je vois maintenant avec plus de clarté comment le passé a façonné ce pays. Vivre sur une terre de passages depuis des millénaires a affiné l’art de la cohabitation. J’ai aussi découvert sur la Syrie des choses que je sentais auparavant, mais qui m’apparaissent plus clairement maintenant: tout le travail de l’ombre et des pénombres qu’on trouve dans ce pays, et qui est l’inverse de l’éclatement. Je suis née dans un pays et dans une époque où Le Corbusier instaurait les couleurs éclatantes, la lumière abondante dans l’architecture. C’est pourquoi Damas m’a paru une ville grise et beige, et c’est très doux.Pendant une certaine période tu as choisi d’habiter dans un quartier très populaire. Comment tu as vécu le rapport avec les gens ordinaires en Syrie?C’était après mon divorce. Au lieu de rentrer dans mon pays, je suis allée habiter là avec mes deux filles et on était toutes les trois très protégées comme dans un petit nid. On était tout le temps sous le regard des autres (comme toujours dans les quartiers populaires), mais bien protégées. Je me rappelle que mon beau père m’as proposé de venir m’installer chez eux après mon divorce car je n’avais personne en Syrie. Il voulait que je les considère comme mes propres parents, et ça m’a beaucoup touché. Il faut dire aussi que moi j’ai choisi de m’imprégner de cette culture. C’est donc en toute conscience que je m’y suis plongée et que je m’en suis accommodée. C’est peut-être plus difficile pour mes filles qui ont une biculture imposée. Elles n’ont pas choisi cela, mais en même temps, elles n’ont pas à faire l’effort de comprendre les deux cultures. Elle se déplacent avec beaucoup d’aisance entre Damas et Marseille. Moi, je me sens moi même parce que je me suis fabriquée avec tout ce cocktail.Ce silence pourtant que tu t’es imposée au début, c’était aussi une manière de cultiver ta solitude au milieu de gens que tu ne connaissais pas, que tu ne comprenais pas. Te sentais-tu seule à Damas?Non, pas du tout. Puisque j’ai commencé à travailler dans un cabinet d’architecture dès mon arrivée à Damas, j’ai eu beaucoup d’amis syriens qui sont toujours mes meilleurs amis. Je m’entendais aussi très bien avec la famille de mon mari. Le silence était la phase nécessaire pour entamer ce travail de déculturation et de réappropriation d’une nouvelle manière d’être Hannan Hassab-Kassab
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