«Trop de pression»: le malaise des jeunes en France | Marie Bossaert, Olivier Galland, Génération 98, Bernard Roudet
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Marie Bossaert   
Une jeunesse «en panne d’avenir»
«Trop de pression»: le malaise des jeunes en France | Marie Bossaert, Olivier Galland, Génération 98, Bernard RoudetLes Jeunes Français ont-ils raison d’avoir peur ?(1). Voilà le genre de question que l’on pose au sujet de notre jeunesse. A peine ¼ d’entre eux disent avoir confiance en l’avenir: on ne fait pas plus déprimé en Europe, et il faut s’envoler jusqu’au Japon pour trouver jeunesse plus morose. Au cœur de ce mal-être : le chômage, et les difficultés d’entrée dans la vie active. Selon l’INSEE, 23.8% des 15-24 ans sont sans emploi, contre 9.1% pour la population (3ème trimestre 2009).

Si la crise n’a pas arrangé les choses, ces discriminations sont constantes depuis les années 80. Elles ont entraîné un allongement du temps de stabilisation en emploi, une «insertion» d’environ 3 ans (2).

Qu’on songe aux sacro-saints stages, désormais institutionnalisés, qui fournissent une main d’œuvre gratuite et corvéable à merci, aux entreprises privées comme aux institutions publiques. Premières victimes de la «flexibilité», les jeunes occupent par ailleurs les emplois les plus précaires (CDD, intérim…).

Surtout, les études et les diplômes ne protègent plus du chômage. Claire, 26 ans, diplômée de Sciences Po, bilingue, reçue au concours d’attaché territorial, après de nombreux stages, a mis plus de 10 mois avant de trouver un emploi. Elle se souvient d’ «une période d’angoisse atroce». «Surtout quand tu crois que ton CV est bon.» On touche là à la question, très française, du déclassement, du en partie à la démocratisation scolaire. Ce sont cependant toujours les moins diplômés qui ont le plus de difficultés.

L’enseignement supérieur français ou la fiction égalitaire
«Trop de pression»: le malaise des jeunes en France | Marie Bossaert, Olivier Galland, Génération 98, Bernard RoudetCritiquée de toute part, la démocratisation de l’enseignement supérieur est aujourd’hui au cœur des débats. On lui reproche d’avoir «baissé le niveau», et en même temps, on l’estime insuffisante. Or, si les inégalités persistent, elle a apporté sur le long terme un réel bénéfice aux enfants de familles modestes en termes d’emploi et de salaire (D. Cohen, Une jeunesse difficile )

Le nombre d’étudiants a doublé en 30 ans, pour atteindre en 2009 un total de 2,2 millions, soit la moitié d’une génération. De 1985 à 1995, la proportion de bacheliers est passée de 29 à 63%. L’enseignement supérieur français repose cependant – et c’est là sa spécificité- sur la mise en concurrence, à armes inégales, des filières et des types d’établissement, notamment universités et «grandes écoles». Cette dualité permet au pays de préserver la fiction égalitariste d’un idéal méritocratique (l’université est de fait ouverte à tous, et peu coûteuse), tout en opérant en pratique une sélection impitoyable.

Pour Galland, le malaise des jeunes Français, à déconnecter de leurs conditions économiques «objectives», résulterait d’une crise de ce modèle «méritocratique». Un modèle inefficace et injuste, qui les soumet à la «pression scolaire», à la fois hantise de l’échec et obsession du diplôme. Qui fait des études universitaires une expérience souvent décevante, dont ils se désintéressent.

Cela n’exclut cependant pas une «vie étudiante», partagée aujourd’hui par de nombreux jeunes. Elle se caractérise avant tout par les «sorties» entre amis, auxquels les jeunes attachent une immense valeur.

Une longue période de transition
La jeunesse s’est ainsi prolongée. L’INSEE a étendu sa limite à 30 ans, au lieu de 25. Auparavant, le passage à l’âge adulte se faisait de manière abrupte, par le franchissement simultané de «seuils» : mariage, emploi, maison. La transition est aujourd’hui plus étalée. De plus en plus dépendants, les jeunes s’installent bien plus tard, mais quittent la maison bien plus tôt – souvent juste après le baccalauréat. 3/4 des étudiants sont contraints de travailler. Pour tous, le passage à l’autonomie est devenu «progressif».

La colocation s’est considérablement développée ; de même, la cohabitation hors-mariage, qui concerne 1 couple sur 8, contre 1 sur 35 en 1968. Elle est d’ailleurs la forme principale d’entrée dans la vie commune (9/10). Le rapport des jeunes au mariage a lui aussi changé : il est devenu un choix, non plus une obligation sociale. On se marie moins, et plus tard, vers 30 ans. Le nombre de PACS a augmenté (+77000 en 2006), et concerne désormais ¼ des unions. La dissolution des unions est elle aussi en hausse.

Réussir sa vie personnelle est devenu essentiel. Cela se fait par une «construction graduelle de l’identité».

Des jeunes Français désengagés?
Ce repli sur la vie individuelle s’accompagne d’une prise de distance par rapport à la politique. Près de 2/3 des 15-25 ans ne font pas confiance à nos dirigeants. Ils n’appartiennent généralement à aucun parti, parce qu’ «ils ne s’y reconnaissent pas», et ont des difficultés à se situer sur l’échiquier, même si une majorité (36%) s’estime plutôt à gauche qu’à droite (13%). Ils ne croient pas au pouvoir du vote et sont souvent abstentionnistes, tout en y étant fermement attachés comme pilier de la démocratie.

Mais retrait ne signifie pas apathie. Notre jeunesse est une jeunesse protestataire. Les grèves et les «manif’» en sont des moments fondateurs. Souvent menées en réaction aux réformes de l’enseignement ou à des événements politiques («Le Pen au 2e tour»), elles présentent l’avantage d’être ponctuelles et brèves, par rapport à l’engagement «traditionnel».

Les jeunes se sont par ailleurs tournés vers le monde associatif, dont ils ont une image très positive : 85% estime qu’il peut changer les choses –le chiffre tombe à 42% pour les hommes politiques. Signe, peut-être, de leur souci du concret, du local, par rapport aux systèmes et aux idées générales. Mais la formule «monde associatif» est bien vaste : elle implique aussi bien les clubs sportifs que l’humanitaire ou le soutien scolaire. Et l’épanouissement individuel et amical y est privilégié à l’altruisme et à la solidarité.

Les études sociologiques pointent d’ailleurs souvent l’individualisme de la jeunesse hexagonale.

Entre individualisme et autonomie
Plus exactement, elles soulignent un équilibre particulier : d’un côté, un faible sentiment d’appartenance à la collectivité, de l’autre, une grande ouverture morale pour tous – c’est l’alliance de l’ «individualisme» et de l’ «autonomie». Les jeunes Français sont plus ouverts que leurs parents quant aux mœurs, mais ils réclament plus de régulations. Leur rapport à l’ordre a changé. Ils protestent, manifestent et occupent, certes, mais pour défendre le statu quo ! Qui leur en plus est défavorable ! Ils ont ainsi leur part de responsabilité dans l’absence de réformes du supérieur, chacun pariant sur la débrouille personnelle dans le maintien du système global. La contestation n’a plus rien de révolutionnaire ni de festif, et l’un des traits de notre jeunesse pourrait bien être son «sérieux». Sa résignation. Les jeunes ont le sens des responsabilités.

Ce genre de contradiction apparaît dans leur rapport à l’alcool. «Boire ou conduire, il faut choisir» : la majorité des jeunes ne conduit pas après avoir bu, et refuse de monter en voiture avec un conducteur en état d’ivresse. Mais 44.4% des 20-25 ans (Baromètre santé 2000) «se met une race», «se prend une grosse mine» tous les week-ends. Et tous affirment qu’on boit «pour se défouler», parce qu’«on a beaucoup trop de pression», qu’on est trop «stressés»… Si chacun considère l’alcool comme un (comme LE) moyen de faire la fête, il entrevoit, aussi, un profond malaise collectif.
«Trop de pression»: le malaise des jeunes en France | Marie Bossaert, Olivier Galland, Génération 98, Bernard Roudet
Trop de pressions… (By Mosesxan / Flickr)

«La jeunesse n’est qu’un mot» : une culture commune?
Mais peut-on parler d’une jeunesse, d’une culture, d’une expérience commune à une génération ? La question a été largement débattue par les sociologues depuis les années 60. La différence entre jeunes hommes et jeunes femmes est bien connue: en dépit d’une certaine homogénéisation, les salaires de ces dernières restent plus faibles. Les discriminations raciales, ensuite, sont elles aussi au cœur des débats. Une chose est sûre : la jeunesse française est une jeunesse métissée, et c’est l’une de ses chances. Malgré les tensions, vigoureusement attisées par les politiques actuelles, les jeunes l’ont dans l’ensemble bien compris : ils sont en moyenne plus tolérants que leurs aînés. Mais pour les fameux «jeunes issus de l’immigration», la situation scolaire et professionnelle reste difficile.

Et ce d’autant plus qu’ils cumulent également des désavantages sociologiques et géographiques. Les jeunes des banlieues défavorisées ont suscité de nombreuses études, en particulier suite aux émeutes de 2005. Objet de tous les fantasmes, ils occupent fréquemment le devant de la scène médiatique et politique, qui les réduit souvent à la figure du petit «lascar» au chômage qui traîne dans une cage d’escalier et vole des autoradios, oubliant les militants associatifs, jeunes travailleurs, étudiants, professeurs…

Puis restent les jeunes des campagnes et des petites villes de province, dont on parle si peu. On décrit toujours la «culture jeune» comme un modèle urbain : vie étudiante, sorties, culture, usage d’Internet et ouverture sur le monde… Issus de familles modestes, ils ne poursuivent généralement pas d’études, et peinent à trouver un travail. Ils restent dans leur village, et voyagent peu. Parler de génération Internet, dans leur cas, n’a rien d’une évidence. Leur situation est assez mal connue, et assurément peu prise en compte. Ils font pourtant eux aussi partie des 11.6 millions de 15-29 ans, inquiets pour leur avenir et pour celui de la société.

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(1)Ouvrage d’Olivier Galland sorti en avril 2009.
(2)Enquête «Génération 98», menée de 1998 à 2005.
(3) Les jeunes en France , sous la direction de Bernard Roudet, 2009. Ouvrage collectif qui fait le point sur l’ensemble des questions liées à la jeunesse.

www.injep.fr/

Marie Bossaert
février  2010