Tunis /Paris: le martyre et la phrase de trop | Jalel El Gharbi
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Jalel El Gharbi   
Tunis /Paris: le martyre et la phrase de trop
Farhat Hached
Ni les faits ni les réactions dont il sera question ici ne s’inscrivent dans la polémique opposant Paris et Tunis sur ce que cette dernière considère comme ingérence étrangère et que Paris tient pour des atteintes aux droits de l’Homme en Tunisie. Un véritable différend a opposé les deux capitales. Paris en a référé à ses alliés européens et, fait sans précédent, Tunis a riposté en impliquant l’Union Africaine et l’Union du Maghreb Arabe i.e. le colonel Mouamar Kadaffi, qui préparant son fils à lui succéder au trône ne veut pas entendre parler de critiques ni à son encontre ni même à l’encontre des frères et amis.
Tout commence à Doha. Le 18 décembre 2009, la chaîne Al-Jazeera documentaire diffuse une émission consacrée à l’assassinat du syndicaliste tunisien Farhat Hached, une figure emblématique du syndicalisme et du nationalisme maghrébins. Jamais émission n’aura suscité un aussi vif émoi en Tunisie même parmi les plus francophiles. Rappelons rapidement les faits et leur symbolique. Farhad Hached est abattu le 5 décembre 1952 par La Main Rouge , organisation terroriste qui a également assassiné le militant Hédi Chaker le 13 septembre 1953 et le nationaliste Abderrahmane Mami le 13 juillet 1954. Hached est né le 2 février 1914 dans les îles Kerkenah. D’abord militant de la CGT française, maniant très bien la langue française, ce socialiste ancré dans la culture de son pays opte dès 1944 pour un syndicalisme nationaliste. L’union générale tunisienne du travail (UGTT) voit le jour en 1946. En 1951, elle compte plus de 120 000 adhérents fortement engagés. La jeune centrale syndicale aura très vite acquis une stature internationale grâce aux relations de Hached en Europe et surtout aux USA (c’est lui qui présentera Bourguiba à ses amis américains). La centrale a d’autres atouts: une vision de l’avenir et un programme politique prévoyant la création d’une union syndicale maghrébine regroupant la Libye, l’Algérie, le Maroc et la Tunisie. Hached a surtout un programme pour l’après-indépendance avec un volet économique, social, politique et surtout un engagement pour les libertés fondamentales. Pour nombre de Tunisiens, Hached représente une chance perdue. La Tunisie avait peut-être besoin d’un homme sans allégeances, sans attaches ni régionalistes ni étrangères; Bourguiba était trop attaché à sa région et trop francophile aux yeux de certains. En 1952, Farhat Hached était à l’apogée de sa carrière politique. Le mouvement national, c’était l’UGTT.
Le 5 décembre 1952, il est blessé sur la route de Radès, puis emmené ailleurs pour être abattu à bout portant. L’onde de choc de cet événement s’étendra jusqu’aux USA, en Suède et surtout au Maroc. Aussi bien en Tunisie qu’au Maroc, la résistance armée ne commencera de manière effective et radicale que suite à cet assassinat.
Tunis /Paris: le martyre et la phrase de tropFrançois Mittérand, alors ministre de l’intérieur, rapatrie les assassins dans un avion militaire depuis la base de Bizerte. Ce que confirme l’émission d’Al Jazeera, c’est que le Président du conseil (premier ministre) était au courant. Interviewé au cours de cette émission Antoine Méléro*, déclare «Moi, je trouve cela légitime et si c’était à refaire, je le referais». Pour dire les choses de manière euphémique, la phrase était de trop. Cette déclaration est jugée arrogante à Tunis. Méléro pousse le cynisme plus loin: «Bourguiba savait qu’on allait tuer Farhat Hached et cela l’arrangeait», il laisse entendre également que le «gouvernement tunisien était au courant» (le Bey ?). Ces affirmations sont tenues pour de pures allégations aussi bien par les jeunes historiens tunisiens que par d’anciens syndicalistes comme Filali, comme Ben Salah qui ont participé au documentaire d’Al-Jazeera.
On comprend que l’UGTT ne pouvait pas ne pas réagir. La centrale syndicale semble déterminée à obtenir que les auteurs et les responsables soient jugés. L’UGTT vient d’être suivie en cela par le Conseil de l’Ordre des avocats, par le mouvement Attajdid (ancien Parti Communiste Tunisien) sans compter un vaste mouvement dans l’opinion publique. Quelle que soit l’arrière fond de cette affaire, il est certain que l’image de la France risque d’en pâtir, qu’il s’agit d’un dossier dont l’importance va bien au-delà des derniers remous suscités par «l’ingérence de la France» et que du reste on ne fait pas l’avenir avec l’omission, fût-ce de ce qui n’a plus l’avenir.


*) Auteur d’un ouvrage au titre on ne peut plus explicite: La Main Rouge l’armée secrète de la république , éditions Du Rocher 1997.


Jalel El Gharbi
(28/12/2009)


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