Sarkozy, la Méditerranée et la politique de civilisation | babelmed
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Sarkozy et Zapatero
Pendant que l’Europe et le pourtour méditerranéen s’adonnaient aux fêtes de l’Aïd el Adha, Bayram, Hanouka et Noël, la France continuait de vibrer au rythme intense de son médiatique président.

Dans ce tourbillon français, la Méditerranée est bien présente: visites au Maroc, en Algérie, en Egypte et en Jordanie (assortie de déclarations sur la Syrie et le Liban), visite à Rome pour parler de l’Union Méditerranéenne avec Prodi et Zapatero, sommet supplémentaire avec ce dernier, sans oublier bien sûr la spectaculaire visite de Khadafi à Paris (lequel est aussi passé par Lisbonne et Madrid).

Celui que les médias français appellent souvent «Sarko» (contrairement aux médias britanniques qui semblent préférer «Kozy» et aux italiens qui viennent d’inventer «Berluskozy») a habitué le citoyen français à un déluge de nouvelles quotidiennes. Observé hors de France, ce tsunami médiatique laisse quelquefois perplexe.

Quelle est donc la politique de la France en Méditerranée, si toutefois elle existe ? Sans rechercher un cadre global et cohérent, les plus récentes déclarations du Président français, mises bout à bout, fournissent une certaine image des relations qui s’esquissent entre la France et la Méditerranée. Quelques principes semblent émerger, pas tous très rassurants.

Parler à tout le monde
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Sarkozy et Khadafi
Sous couvert de ce principe, clairement énoncé en décembre puis à nouveau lors de la conférence de presse du 8 janvier, tout le monde est le bienvenu à la table du Chef de l’Etat français, à commencer par le Colonel Khadafi.

Ce dernier, en visite à Paris, s’est comporté comme il fallait s’y attendre (comme le souligne justement une chronique de Fawzia Zouari dans Jeune Afrique): apologie du terrorisme, critique de la politique française sur l’immigration, sur l’Afrique et sur la place des femmes dans la société, déni à la télévision publique de toute discussion sur les droits de l’Homme, tente installée dans les jardins du palais Marigny, visite du Palais de Versailles…

Au-delà de ces extravagances de langage et de comportement, il reste une réalité simple : au nom du «parler avec tous», le Colonel Khadafi s’est vu offrir une spectaculaire opération de réhabilitation sur la scène mondiale. Il y a ajouté, luxe suprême dans notre monde médiatisé, ce poing gauche levé alors que sa main droite claquait dans celle de Nicolas Sarkozy en bas des marches du Palais de l’Elysée.

Les remparts contre l’Islamisme
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Sarkozy et le Roi du Maroc
Les visites au Roi du Maroc et de Jordanie, aux Présidents algérien et égyptien ont, elles, été cataloguées dans la rubrique «aidons les remparts contre l’islamisme». De nouveau, la conférence de presse du 8 janvier était on ne peut plus claire: «Bien sûr il faut soutenir le gouvernement de M. Bouteflika, car personne ne veut un gouvernement taliban en Algérie. Bien sûr il faut aider M. Moubarak en Egypte (…) Qu’est ce qu’on veut là-bas, les Frères Musulmans?». Les Egyptiens apprécieront le «là-bas».

Face à ce discours, il reste une question à élucider : étant donné que, dans l’ensemble des pays arabes méditerranéens, des élections véritablement libres amèneraient au pouvoir des mouvances islamistes, la France et l’Europe en sont-elles à déclarer ouvertement que leur intérêt exige de se passer de démocratie ?

L’écrivain algérien Boualem Sansal a une formule lapidaire pour cette situation : «l’Occident, converti à la realpolitik par la menace islamiste et les soucis d’argent, qui, du coup, ne voit plus dans nos revendications démocratiques que soubresauts de possédés» (in Le Monde daté du 22 décembre 2007. www.lemonde.fr )

Le nucléaire pour tous
La vente (supposée) d’une centrale nucléaire civile à la Libye relève d’une autre nouveauté dans la politique extérieure française : tout pays a droit à la technologie nucléaire (entendez : française) dès l’instant où il renonce à un usage militaire et accepte les contrôles internationaux prévus.

Quel que soit la nature de son régime, les intentions de sa politique étrangère, la prévisibilité de son comportement ?

Une Europe pour protéger
Au cœur de la relation avec le Bassin Méditerranéen, il y a l’Union Européenne. Mais il faudra désormais compter avec une nouvelle inflexion française de la politique européenne, une politique de protection: «L’Europe a été bâtie, imaginée pour protéger, pas pour inquiéter. On peut être parfaitement Européen et mettre l’Europe au service de la protection».

D’ores et déjà, on peut percevoir dans le choix des mots la profonde contradiction qu’il y a entre le concept d’une Europe protectrice agitant l’arme de la «préférence communautaire» et la politique d’ouverture économique au monde poursuivie par l’Union Européenne depuis des décennies.

Une France et une Europe ouverte sur le monde, ou refermées sur elles-mêmes ? Voilà un vrai débat. Mais qui a entendu des échos des débats franco-britanniques sur le commerce mondial, ou des échanges franco-allemands sur la Banque Centrale Européenne peut s’attendre à une Présidence française de l’UE passablement agitée.

Peut être, par ailleurs, qu’une Europe protectrice d’elle-même n’est pas forcément ce que les citoyens du Maghreb et du Mashrek attendent le plus …

Des quotas pour l’immigration

Concernant l’immigration, et au moment où Jacques Attali s’apprête à rendre public son rapport au Président Sarkozy (dans lequel il prône notamment l’ouverture des flux migratoires vers la France), il est désormais proposé de «franchir le pas» et d’instaurer une politique de quotas, qui se situera quelque part entre «immigration zéro» et la «générosité absolue». Faute de plus de détails à ce stade, il faudra attendre un peu pour savoir de quoi il retourne exactement.

Certains observateurs de l’autre rive de la Méditerranée restent cependant sur leur garde, tant il est vrai que l’une des premières innovations du Président français fut d’introduire un «Ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale».

L’Europe est sommée de protéger, une politique européenne de l’immigration est invoquée comme l’un des objectifs de la Présidence française (seconde moitié de 2008), mais en même temps il faudra introduire des quotas. Lesquels ? Contre quels ressortissants de quels pays ? Selon quels critères?

La politique de civilisation

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Sarkozy et Bush
Ce concept, emprunté à Edgar Morin sans que ce dernier n’ait, semble-t-il, jamais eu le moindre entretien avec le Président Sarkozy (ils se sont rencontrés in extremis le 7 janvier 2008, veille de la conférence de presse), couvre à peu près tous les sujets imaginables: «c’est la politique de la vie, (…) c’est la politique qui est nécessaire quand il faut reconstruire des repères, des normes, des règles, des critères».

Cette politique sera, dans un élan qui sonne comme un «urbi et orbi» sur la Place Saint Pierre, promue à l’échelle européenne et mondiale, «non pour imposer un modèle de civilisation, mais pour faire rayonner les valeurs universelles qui sont les nôtres. Nous voulons opposer cette politique de civilisation à la violence, au terrorisme, au fanatisme».

Il reste que la proximité assumée de M. Sarkozy avec le Président Bush et avec les dirigeants israéliens, deux interlocuteurs pour lesquels les «valeurs» doivent être propagées par la force, il est permis de s’interroger sur les objectifs et les moyens d’une telle politique de civilisation.

La politique de civilisation fera rayonner les valeurs universelles qui sont «les nôtres», dit M. Sarkozy. Que recouvre ce «nôtre»? Les pays arabes de la Méditerranée ? Israël aussi ? Quelles sont ces valeurs que «nous» partageons ? Liberté d’expression ? Démocratie ? Lutte contre la corruption ? Un vocabulaire composé des mots «racaille» et «Karcher» ?

Sur les sentiments partagés d’Edgar Morin, on lira le portrait que lui a consacré Le Monde dans son édition du 12 janvier.

L’Union de la Méditerranée
La dernière conférence de presse du Président français ne faisait pas mention du concept d’Union de la Méditerranée. Ou bien la presse l’a-t-elle mal entendu?

Malgré les invocations répétées, malgré les réunions multiples, le concept n’est toujours pas clair aux yeux des spécialistes. Ecoutons Thierry Fabre, qui publie dans le numéro 22 de la revue La Pensée de Midi qu’il dirige ( www.lapenseedemidi.org ) un long article intitulé Nicolas Sarkozy et la Méditerranée, des lignes de faille : «Mais que signifie exactement ce projet d’Union de la Méditerranée ? S’agit-il d’un projet significatif ou d’une noix creuse, d’une orientation stratégique ou d’un nouveau leurre ? Nul ne le sait exactement, et sans doute pas Nicolas Sarkozy lui-même!»

S’est-on par ailleurs demandé une seconde quels sont les moyens d’action autonome de la France et des suivistes pressentis (au premier rang desquels Espagne et Italie)? Aucune décision commerciale ne peut être prise ailleurs que dans le cadre de l’Union Européenne et par ailleurs les disponibilités financières sont celles de l’union Européenne et non plus, depuis longtemps, celles des Etats Membres. Voilà qui réduit singulièrement le champ d’action du pompeux concept d’Union Méditerranéenne.



De ce méli-mélo, difficile à ce stade de tirer une ligne politique très cohérente. A ce propos, les journaliste italiens ont un qualificatif pour certains de leurs politiciens: «il tuttologo», le «toutologue», celui qui parle de tout, sait tout, et promet de tout régler.

Et la culture dans tout cela ? Pas un mot, au point qu’une chronique du Nouvel Observateur (Jacques Julliard, édition du 10 au 16 janvier) (www.nouvelobs.com) parle d’une «inculture assumée». Si vous avez un intellectuel algérien parmi vos connaissances et s’il ou elle était des invités au dîner du Président français à l’Ambassade de France à Alger en décembre, faites-vous raconter la teneur des discussions lors de ce dîner culturel, sans omettre le karaoké final.

Pendant ce temps, la presse people et les éditeurs de livres à sensations se délectent. Rien ne se vend mieux que la rumeur et la révélation, surtout si elles sont fausses. Une autre chronique (Claude Weill, Nouvel Observateur , édition du 10 au 16 janvier), se référant au voyage touristique à Petra, dénonce les excès médiatiques du Président français et moque «la schizophrénie du public, qui s’en fout, bien sûr, comme vous, comme moi, mais qui mate, et qui achète. Regardez les tirages de la presse people».

Un petit livre, bien différent celui-ci, vient de sortir en France aux Editions Lignes ( www.editions-lignes.com ): De quoi Sarkozy est-il le nom? d’Alain Badiou, Professeur de philosophie à l’Ecole Normale Supérieure, et philosophe classé à la gauche de la gauche. Un seul extrait, en contrepoint des thèses relevées plus haut sur la politique de civilisation: «…l’affect négatif est particulièrement violent et misérable. Il se traduit par la peur des étrangers, des ouvriers, du peuple, des jeunes des banlieues, des musulmans, des noirs venus d’Afrique…Cette peur, conservatrice et crépusculaire, crée le désir d’avoir un maître qui vous protège, fût-ce en vous opprimant et paupérisant plus encore. Nous connaissons les traits de ce maître aujourd’hui: Sarko, un flic agité qui fait feu de tout bois, et pour qui coups médiatiques, financiers amicaux et magouilles de coulisse sont tout le secret de la politique». L’auteur semble le premier étonné du succès de ce petit ouvrage (voir Le Monde du 12 janvier).

Au milieu de cette belle agitation, il est bien difficile de se faire une idée des rapports futurs entre France, Europe et Méditerranée. Mais gageons que les mois à venir fourniront quelques occasions d’approfondir le débat.

Rédaction Babelmed
(14/01/2008)

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