Des associations de migrants pour construire | Nadia Khouri-Dagher
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Nadia Khouri-Dagher   
  Des associations de migrants pour construire | Nadia Khouri-Dagher Entourée de ses amies Samia et Mounira, Zoulikha Taouchichet compte la recette de la journée: 729 euros, résultat de la vente de pâtisseries algériennes pendant la Grande fête du Carré-de-Sénart (91). C'est de ce type de ventes, sur des stands lors de fêtes municipales dans la région parisienne, que l'association Source de Vie, qui finance le forage de puits d'eau en Kabylie, tire l'essentiel de son budget.

"Je suis arrivée en France à 17 ans. C'est en retournant en Kabylie après des années que j'ai eu le déclic: c'était l'été, il faisait chaud, et je voyais les femmes attendre des heures à la fontaine. Moi, à Combs-la-Ville, je vivais dans le confort…", nous raconte Zoulikha, mère au foyer, créatrice de Source de Vie, qui compte 250 adhérents, et qui a foré 6 puits dans 6 villages de 1000 à 3500 habitants chacun. Le coût d'un puits est de 4 à 7000 euros: un cadeau pour le village, de la part de ses enfants, expatriés en France…

A l'instar de Source de vie, des centaines d'associations de migrants se sont développées en France ces dernières années, pour prendre en charge le développement d'un village, ou d'une région du pays d'origine. Ces associations ont désormais un nom: les OSIIM, Organisations de Solidarité Internationale Issues de l'Immigration; et elles sont reconnues par les pouvoirs publics, ici et là-bas, comme des acteurs incontournables du développement, par leurs contributions "en nature". Ainsi, le plan quinquennal de la région de Kayes, au Mali, prévoit désormais une part financée par les associations de Maliens de France. Et le gouvernement français a créé en 2002 le FORIM, Forum des Organisations de Solidarité Internationale Issues de l'Immigration, qu'il consulte pour ses politiques de coopération.

Combien sont ces associations de migrants? Le FORIM en recense 700. Mais toutes n'ont pas de statut officiel: Source de Vie, groupe actif depuis 15 ans, n'existe comme association que depuis 2000. Chaque semaine en tout cas, le Journal Officiel en voit naître de nouvelles. Exemples: "Solidarité Mauritanie", objet: "aider au développement d'une région de Mauritanie, appelée Dar el Avia", ou "Ensemble pour les enfants du Ngoma", objet: "acheminement d'une aide matérielle aux habitants de deux villages du Sud-Cameroun". Ce samedi 18 mai 2007, Solimed, l'une des associations de migrants algériens les plus actives, organise un grand concert à Paris, pour lever des fonds pour l'envoi de médicaments et de matériel pour les handicapés en Algérie.

Une solidarité ancrée dans les traditions
C'est 1981 qui donne le véritable coup d'envoi aux OSIIM, avec la loi autorisant les étrangers à créer des associations. Mais avant cela, les migrants, comme partout, s'organisaient déjà informellement. "Des caisses de solidarité organisées entre villageois ont toujours existé dans l'immigration", note Christophe Daum, chercheur spécialiste de ces questions. Par exemple, dès 1964, les premières mosquées sont construites au Mali par des émigrés: une manière pour eux de montrer qu'ils sont restés des "enfants du pays".

Les années 80 coïncident aussi avec deux facteurs. La fin du mythe du retour, avec la fermeture des frontières et le début des licenciements dans l'industrie. L'association "Migrations et Développement", basée à Marseille et active sur le Maroc, s'est ainsi créée en 1986 quand son fondateur, Loussen Jamal, s'est fait licencier par Péchiney, et fut invité à rentrer au pays. Depuis 20 ans, l'association a électrifié 110 villages, créé 26 classes d'école non formelle, 21 auberges rurales, et aidé 400 familles par un projet de transformation d'huile d'olive, d'argan et de safran.

Quel est aujourd'hui le bilan des actions des OSIIM? Une constatation d'abord: certaines régions sont plus représentées que d'autres. Parce que l'Afrique subsaharienne a inventé le crédit coopératif avant la lettre, avec les tontines, ce micro-crédit informel, la région du fleuve Sénégal – Mali, Mauritanie, Sénégal – est celle où les OSIIM sont le plus actives: ces trois pays représentent le tiers des OSIIMS recensées. Les OSIIM de ces 3 pays en sont aujourd'hui à se fédérer en groupements d'associations, pour travailler dans une dimension régionale, telle l'Association Diombougou (Mali), qui regroupe 30 associations villageoises dans la région de Ségala.

Un autre tiers des OSIIM concerne le reste de l'Afrique sub-saharienne. Enfin, le dernier tiers regroupe le reste du monde. Le Maroc et l'Algérie ont suscité de nombreuses initiatives ces dernières années, suite à la démocratisation de la vie civile. Pour l'Algérie, FEDA – Femmes et Développement en Algérie – créée en 1995 et dirigée par Baya Benyahia, est devenu un acteur important pour la création d'entreprises artisanales féminines en zones rurales. L'Amérique Latine suscite aussi des solidarités, et les soirées salsa servent alors à financer la reconstruction d'un village du Pérou ravagé par un tremblement de terre, ou une aide aux enfants des rues de Colombie. Certains pays sont presque absents, pour des raisons politiques, comme la Tunisie, non par apathie civique: mais les associations sont autorisées… si elles sont contrôlées par le Parti! Ainsi il y a quelques années le village de Douiret, dans le Sud tunisien, a vu son projet associatif avorté, alors que l'argent avait été collecté auprès des expatriés, par une circulaire fixant le maximum des cotisations… à 35 dinars (25 euros).

Un quotidien amélioré
Le premier impact des OSIIM est d'améliorer le quotidien des populations, et dans certaines régions le travail de ces associations se voit à l'œil nu: centres de santé, écoles, puits, magasins coopératifs, barrages, cultures maraîchères, se multiplient en pays berbère marocain ou en terre kabyle d'Algérie, et dans les villages des panneaux portant le nom des associations responsables en attestent.

Les OSIIMs font aussi naître de nouvelles dynamiques sociales, dans des sociétés jadis marquées par de fortes rigidités sociales, en donnant l'accès aux décisions, à des groupes autrefois marginalisés: jeunes, femmes, descendants d'esclaves, etc… En outre, si elles n'ont pas appris aux populations à s'organiser, les OSIIM leur apprennent à réclamer leurs droits, à s'organiser formellement, et génèrent ainsi, à leur tour, un fort mouvement associatif local, et une conscience civique: une démocratisation de la vie locale.

Enfin, en France même, les OSIIMs contribuent à changer le statut d'"immigré" en celui d''"acteur", pont entre deux rives. En effet, 20% des OSIIM parviennent à attirer subventions municipales, régionales, voire européennes ou internationales. En outre, beaucoup comptent comme membres des "Français de souche" – parmi les adhérents ou le personnel médical ou technique. Et lors de manifestations, les OSIIMs contribuent à faire mieux connaître les réalités des pays du Sud aux gens d'ici, à susciter dialogues et rencontres entre citoyens d'ici et de là-bas, et à faire émerger une "double citoyenneté" pour les migrants.

Certes, les OSIIMs ne sont pas la panacée aux problèmes de développement du Sud. Elles sont ainsi très inégalement réparties dans les pays: les projets restent concentrés sur les lieux de départ des migrants, laissant de côté d'autres régions du pays. Les OSIIMs connaissent aussi les problèmes de toutes les ONGs: si certaines sont actives, d'autres n'existent que sur le papier. En outre, les OSIIMs sont quasi-absentes des pays où les gouvernements veulent tout contrôler. Mais au total, si l'on retient l'estimation de 15 000 euros de budget annuel d'une OSIIM, les quelque 700 associations draineraient 10,5 million d'euros. Cela peut sembler dérisoire en regard des 2,5 milliards d'euros que représentent les sommes envoyées chaque année par les migrants en France vers les pays du Sud, somme qui pourrait s'élever à 5 milliards si l'on tient compte des envois informels. Mais un fait est certain: le montant des flux envoyés par les émigrés à leur pays d'origine ne cessent d'augmenter chaque année: 8% l'an dernier, selon Western Union, leader mondial du secteur. Parvenir à mobiliser cette épargne dans des projets servant la collectivité, et non seulement un appui à sa famille, sera l'un des grands défis des prochaines années.
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- Les associations solidaires de migrants en quelques chiffres

- On estime à 15 000 euros le budget annuel moyen d'une OSIIM;
- 20% des OSIIM parviennent à attirer des financements externes, pour un montant moyen de 7500 euros;
- Au Sud, 30% des OSIIM ont des accords-cadres avec l'administration nationale ou locale;
- Le nombre moyen de cotisants d'une OSIIM est d'une centaine;
- 2/3 des OSIIM sont situées en Ile-de-France. Nadia Khouri-Dagher
(12/06/2007)