Nacéra Benmarnia: Faire reconnaître les cultures du quotidien des Maghrébins de France | Nadia Khouri-Dagher
Nacéra Benmarnia: Faire reconnaître les cultures du quotidien des Maghrébins de France Imprimer
Nadia Khouri-Dagher   
 
Nacéra Benmarnia: Faire reconnaître les cultures du quotidien des Maghrébins de France | Nadia Khouri-Dagher
Nacéra Benmarnia
Nacéra Benmaria est tombée enfant dans le militantisme associatif: petite fille, elle accompagnait son père très actif dans les organisations algériennes, et servait de scribe aux Algériens illettrés, pour leurs papiers administratifs et les lettres à la famille. A 16 ans, elle s'engage dans l'Union nationale de la jeunesse algérienne, part les étés en Algérie encadrer des colonies de vacances. Aujourd'hui, la quarantaine heureuse, un mari militant comme elle, et quatre enfants, elle préside l'Union des familles musulmanes des Bouches-du-Rhône, qui, comme son nom ne l'indique pas, se bat pour la reconnaissance de la culture des Maghrébins de France, hors culture religieuse. Son dernier succès: avoir créé le festival "L'Aïd dans la cité", premier festival en France dédié aux populations immigrées, qui, chaque année au moment de la Grande fête musulmane, propose concerts, films, animations et rencontres aux habitants de Marseille – ville qui compte 200.000 musulmans sur un million d'habitants. Rencontre dans son QG de la rue d'Athènes, à Marseille.

Qu'est-ce qui vous a motivée à créer l'Union des familles musulmanes des Bouches-du-Rhône?
Nous les musulmans, nous appartenons à la société française, nous sommes complètement Français, et nous voulions participer aux décisions importantes qui se prennent sur les familles en France. L'UFMBR est affiliée au Mouvement familial, une organisation française qui est consultée par les pouvoirs publics dans tous les choix de politiques familiales.

Quelles actions concrètes avez-vous menées?
Quand on parle de la reconnaissance des musulmans de France, c'est toujours par le biais des pratiques religieuses. Par exemple, à Marseille il est question aujourd'hui de construire une mosquée, mais nous, ce que nous voulons, c'est, en plus d'une mosquée, un centre culturel! Pour le Aïd, nous sommes partis du constat que cette fête, comme Noël, est célébrée aussi par ceux qui ne sont pas pratiquants. C'est la fête la plus importante pour les musulmans, et rien n'était fait pour les aider à la célébrer! Un Marseillais sur cinq est musulman, et rien n'était mis à disposition des familles pour le sacrifice du mouton, point fort de la fête. Nus avons mis en place un groupe de travail, avec la mairie, et en 1996, un site d'anciens abattoirs nous a été affecté pour le jour du Aïd, avec des vétérinaires, et un contrôle sanitaire. Avant ça, on allait à la ferme, on égorgeait le mouton là-bas, et on le rapportait à la maison. Il n'y avait pas de contrôle. Aujourd'hui, à chaque Aïd, 5.000 bêtes sont sacrifiées dans ces abattoirs – sur les 20.000 pour tout le département, qui nous a accordé 12 sites temporaires pour ce jour-là. Nous voulions que les familles ne soient plus tracassés par le souci de faire sacrifier le mouton. Et puis, beaucoup pensaient qu'avec le renouvellement des générations, cette pratique allait disparaître, mais nous avons remarqué que quand les jeunes créent une famille, ils perpétuent ce rite. Aujourd'hui, on vient en famille choisir son mouton, trois jours avant la fête, avec les enfants et les grands-parents, et le jour du Aïd, on vient le tuer et le rapporter chez soi. On explique des choses aux enfants, il y a un aspect important de transmission de la culture qui se passe à cette occasion.
Nacéra Benmarnia: Faire reconnaître les cultures du quotidien des Maghrébins de France | Nadia Khouri-Dagher
Comment en êtes-vous venue à créer le festival "L'Aïd dans la cité?"
Pour beaucoup, le Aïd c'était "les agneaux qu'on égorge", "le mouton qu'on tue dans sa baignoire". Nous, on voulait sortir de ces clichés, et donner toute sa place à cette fête, qui est la plus importante dans la culture musulmane. C'est, comme Noël, la fête de la famille, et la fête du partage. Dans la symbolique, le mouton est divisé en trois parts: une pour la famille, une pour les démunis, une pour les autres. Et cet esprit de fête était totalement occulté. Nous avons proposé le projet d'une fête qui inclut tous les habitants de la ville: parce que dans le partage, "les autres", ça veut dire les non-musulmans. Quand j'étais petite, dans notre famille, pour le Aïd, nous allions offrir une épaule d'agneau à nos voisins espagnols ou portugais, qui étaient pauvres. Et puis, il y a une dimension culturelle très forte dans cette fête: par exemple, des plats spéciaux sont préparés pour l'occasion, la panse farcie, ou la tchicha en Algérie, avec les pieds et la tête. Or le patrimoine culinaire, c'est du patrimoine culturel! En 2004, a eu lieu le premier "Aïd dans la cité", sur une semaine. Nous avons eu l'appui de la ville et de la région. Nous préparons actuellement la 4° édition.

Comment se déroule la fête?
Nous offrons des concerts, des films avec débats avec les réalisateurs, des conférences, des expositions, des ateliers pour les enfants, et un thé dansant pour les personnes âgées. C'est comme une kermessse géante! L'an dernier, nous avons fait une exposition sur les tapis, nous avons fait venir un spécialiste d'Algérie, qui a expliqué la symbolique des signes dans le tapis, et deux tisserandes. Pour les lieux, nous choisissons des lieux prestigieux, comme les Docks des Suds, la bibliothèque L'Alcazar, le cinéma Les variétés au centre-ville. On nous disait: "pourquoi vous ne faites pas ça à La Busserie?" (théâtre des quartiers nord, populaires, ndlr). Quand on parle de culture maghrébine en France, on parle souvent de sous-culture, mais nous voulions être présents aussi dans ces lieux importants de la culture marseillaise.

Un pari réussi?
L'an dernier nous avons touché 14.000 personnes. 60 associations se sont jointes à nous, comme l'UNICEF ou des associations juives ou arméniennes de Marseille. Pour les concerts, nous avons fait venir, à côté de chanteurs de variétés du Maghreb, sœur Marie Keyrouz, qui chante des chants religieux chrétiens du Liban: elle a réuni 700 personnes. Oui, pari réussi, car dès la première édition, le public a été très mixte, avec un tiers du public non musulman. Et les gens sont contents: pour tous ces lieux de culture où nous organisons nos manifestations, ils nous disent: "on passait devant et on ne rentrait pas. On pensait que ce n'était pas des lieux pour nous". Par exemple, les Docks des Suds, lieu culturel important à Marseille, nous avons dû faire un travail de communication pour leur expliquer où c'était! Parce qu'à Marseille, on vit ensemble, mais il y a quand même une ségrégation: on ne vit pas dans les mêmes quartiers: il n'y a pas beaucoup de musulmans dans les 4°, 6°, ou 8° arrondissements. Tout ne va pas si bien. Mais tout ne va pas si mal non plus: la météo s'y prête. Nos enfants fréquentent les mêmes plages, et on se retrouve tous dans les stades de foot! Propos recueillis à Marseille par Nadia Khouri-Dagher
(12/06/2007)