Quand les médias français parlent arabe ou berbère... | Nadia Khouri-Dagher
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Nadia Khouri-Dagher   
  Quand les médias français parlent arabe ou berbère... | Nadia Khouri-Dagher Ils seraient quelque 450 en France. Environ 240 radios, 160 titres de presse écrite, et pour le reste: des télévisions, et surtout, de nombreux sites internet, ce média qui monte. Ce sont les médias pluriculturels en France, qui donnent la parole aux Français venus d'ailleurs, et mettent en valeur leurs cultures. Dans un "Répertoire des médias de la diversité", à paraître en mars, l'institut PANOS les a recensés. Etant donné l'importance des populations d'origine arabe et maghrébine en France, les médias qui s'adressent à cette fraction de la population comptent parmi les plus importants d'entre eux.
Aujourd'hui, chaque Français a entendu parler de Beur FM, connaît Berbère TV qui lui est proposée en choix dans le menu des programmes satellitaires offerts par sa télévision; les publicités pour Respect magazine, qui cible les jeunes des banlieues, s'étalent sur les kiosques, à côté de celles pour Gazelle, le nouveau magazine féminin maghrébin, lancé il y a deux ans. Et un nouveau venu vient de faire son apparition, Le Courrier de l'Atlas, qui cible les Maghrébins de France. Le Maghreb et le monde arabe sont désormais installés dans le paysage médiatique français, et représentent en audience les médias "de la diversité" les plus importants, loin devant les médias africains (AMINA, Cité Black,…), latino-américains (Radio latina, America Latina al dia,…), ou asiatiques.

Mais ce qu'on voit moins, et que la récente enquête de PANOS a permis de dévoiler, c'est la multitude de petits médias, radios et aujourd'hui sites internet, qui quadrillent le territoire français, et qui, bien que fonctionnant avec de petits moyens, et souvent à structure associative, et sans publicité, parviennent à faire émerger la parole de ceux que l'on n'entend pas, ou fort peu, dans les médias nationaux; permettent aussi à des millions de personnes d'écouter la musique et les chansons de leur pays; et mettent à l'antenne ou en mots écrits des débats et des points de vue alternatifs aux grands médias. Quand les médias français parlent arabe ou berbère... | Nadia Khouri-Dagher Pour le comprendre, il faut remonter à 1981, date de deux lois décisives: celle qui autorise les étrangers à créer des associations; et celle qui permet la création de radios sur la bande FM. Beaucoup de radios vont alors se créer, à structure associative. Et ces radios vont parfois relayer… les actions et le travail des associations, sur le terrain! C'est en 1981 par exemple que se crée Radio Beur, devenue aujourd'hui Beur FM. La petite radio associative des débuts est devenue aujourd'hui une radio écoutée dans 15 villes de France et cumule 1.6 points d'audience en région parisienne, soit presque autant que France culture. C'est alors que se crée Radio Aligre, qui diffuse à partir du 12° arrondissement, et se donne d'abord un objectif modeste - une communication de quartier, être la voix des populations du quartier, qui compte beaucoup d'immigrés italiens alors – et qui diffuse aujourd'hui dans un rayon de 70 km autour de Paris, ayant accru son audience au fil du temps sans publicité, par la qualité de ses programmes…

Car les médias pluriculturels en France ne sont pas tous des médias communautaires – ceux-ci sont même en minorité. Si en presse écrite les titres ciblent souvent des catégories particulières, à cause de la langue par exemple, espagnole ou chinoise pour ces populations, en radio le résultat le plus étonnant de l'enquête réalisée par Panos est la mise au jour d'un grand nombre de radios qui, partout en France, offrent leur antenne à diverses communautés d'origine étrangère. Sur Radio Rencontre, à Dunkerque, on entend ainsi parler arabe, italien, malien, berbère, ou polonais… selon les heures, et les animateurs. Radio Galère, à Marseille, se présente comme "fière d'accueillir les communautés croate, grecque, arménienne, corse, algérienne, berbère, arabo-andalouse, comorienne, capverdienne, caraïbe, antillaise, africaine, italienne, provençale, réunionnaise, latine…". Sur La clé des ondes, à Bordeaux, on a des émissions en portugais et en espagnol, étant donné l'importance de familles originaires de la péninsule ibérique dans la région. Sur Alternantes FM, à Nantes, à côté des émissions de contes pour enfants en breton, on trouve des émissions en portugais, et un magazine, "Domaine Palestine", diffusé deux fois par semaine. Toutes ces radios citées sont associatives.

Le pluriculturalisme des radios associatives s'explique… par leur vocation même: faisant de la communication de proximité, relayant l'action des associations de quartiers – à qui elles offrent souvent l'antenne, et travaillant en milieu urbain, ces radios locales, à vocation quasi-militante, sont forcément amenées à s'intéresser… aux populations qui vivent autour d'elles. Radio Galère a ainsi une émission consacrée aux Sans papiers; une autre intitulée "Algérie: lutter pour espérer" –identités que l'on cultive au même titre que dans l'émission "La Terre d'Oc". Quand les médias français parlent arabe ou berbère... | Nadia Khouri-Dagher L'autre surprise de l'enquête, c'est la montée en puissance des médias pluriculturels, et notamment arabes et maghrébins, sur le net. Oumma.com; saphirnews.com; afrik.com,etc… (et babelmed en fait bien évidemment partie!): le plus souvent consacrés à une région du monde, les médias sur le net tirent avantage de leur fonctionnalité de "pont" entre ici et là-bas: sur les forums, s'échangent les opinions de ceux qui vivent ici et ceux de là-bas; l'information sur un événement important dans le pays où l'on est né est accessible immédiatement, et sans censure… Et la presse écrite se met aussi à ce média, tel le magazine Gazelle, qui avoue attirer nombre de lectrices du média papier… grâce à son site internet! Et, s'ils ne sont pas toujours connus du grand public, ces médias sont souvent des médias de référence pour les populations concernées. Afrik.com par exemple est devenu le premier site d'informations sur l'Afrique et le Maghreb, recueillant 1,1 million de visites par mois, et ses articles sont repris par de nombreux titres de la presse écrite sur le continent.

"Le boom de ces médias de la diversité correspond à un besoin", explique Abderrezak Larbi Cherif, présentateur-vedette de Berbère TV. "Les gens sont heureux d'entendre leur langue, et de faire connaître leur culture à leurs enfants". L'anonymat de la radio et du net permet aussi à ces populations de débattre de problèmes délicats, par exemple dans les émissions interactives à la radio, qui parlent de violence conjugale, des sans papiers, ou de droits d'héritage au pays. Preuve du besoin de s'exprimer: sur Beur FM, l'émission la plus écoutée est Forum Débats, animée par Ahmed Elkaey. "Nous traitons l'information différemment, explique celui-ci. Nous abordons des sujets que les autres médias n'abordent pas. Et les auditeurs nous appellent de toute la France".

Le problème auquel sont confrontés ces médias est celui de leur structure et de leurs moyens. Fonctionnant avec des armées de bénévoles – exemple, pour Radio Aligre, 80 journalistes-animateurs bénévoles, 7 administratifs-techniciens permanents; une foule de bénévoles et de stagiaire chez Berbère TV, … - ne disposant pas de budgets importants, ces médias peinent parfois à se développer et à se faire connaître au-delà de cercles restreints. Ce que l'enquête de Panos aura permis de révéler, en tout cas, c'est que, parmi les journalistes et animateurs de ces médias, se cachent de véritables passionnés, et des talents qui n'ont rien à envier à ceux des gros médias. Et au total, on se dit que les audiences cumulées de ces 450 médias alternatifs, cela constitue une énorme part d'audience, qui recherche et trouve là des informations que les grands médias nationaux ne lui fournissent pas…
Nadia Khouri-Dagher
(28/02/2007)