Maoual, un art à la fois rupestre et contemporain | babelmed
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Maoual, un art à la fois rupestre et contemporain | babelmed
«En face du travail de Maoual, j'imagine quelquefois les songes et les moments d'arrachement d'un homme de mémoire qui habiterait le voisinage d'une forge ou bien les rives d'un fleuve. Il s'agirait d'un frontalier ou bien d'un migrant qui se souviendrait du blanc éclatant des terrasses de Mogador, de l'art pariétal, des figures de la Crête, des Sumériens et de l'Ancienne Egypte, des graffitis de Brassaï, d'une scène primitive, des dérives des rues d'aujourd'hui et des irruptions des Expressionnistes. Cette sentinelle en mouvement adopterait les traits d'un cavalier de l'orage qui revient parcourir les sentiers d'autrefois. Sa silhouette évoquerait l'ombre d'un pêcheur qui se servirait souplement d'un vaste instrument de capture, une sorte d'épervier.
On pressent la vigilance mais aussi les replis, la distraction rêveuse d'un homme qui ploie et qui parvient à hisser sur le bord d'une grève des choses, des proses, des affinités et des rêves comme ils viennent, des entrelacements, des macules, des brutalités, des amitiés, des étoilements et des empreintes. Au terme de toutes sortes de cheminements et d'aspérités, après d'innombrables tâtonnements, ce personnage se déleste. Il oeuvre lentement, prend des décisions, décante et recompose autrement les trouvailles, les métamorphoses, les soubresauts et les incandescences qui hantent les mailles de son immense filet.
On découvre immédiatement chez cet artiste la bonté et la confiance d'un premier accueil. Une intériorité chaleureuse, des lumières, des éblouissements, une très grande détermination, et pas uniquement des accidents. En dépit de la maturité de ses savoirs et de son imaginaire, on perçoit une sourde anxiété, une faculté d'étonnement voire de stupeur en face des surprises qui déjouent constamment son attente. Ce qui surplombe et traverse ses grands parchemins, c'est sans solennité ni cérémonie outrancière, la mémoire d'un registre inentamable qui ressemble aux premières traces de la peinture, lointainement apparues sur les surfaces des cavernes et des roches. Transparaissent également des lignes brisées, des noblesses, des frayeurs et des ferveurs, l'étrange consanguinité qui associait les plus hautes hiérarchies, l'inextricable moire qui enfermait le destin des bêtes et des hommes.
Ses gravures ne sont pas exactement des multiples. Une planche après l'autre, ses travaux acceptent des côtoiements, des émancipations et des filiations. Une décade plus tard, les reprises des plaques anciennes se modifient et se transmuent, dans leurs tracés ou bien dans leurs teintes. Sur les grandes nappes souterraines du papier se superposent des solitudes, des apparitions, des métissages, des guerres, des parures, des reliefs, des élans vers autrui, des intonations, des violences, des égarements, des tensions et des utopies.
Maoual, un art à la fois rupestre et contemporain | babelmed
Atelier Maoual
Quelque chose s'évide, s'obscurcit ou bien se rétracte, les écritures s'inversent, le travail de l'amour s'interrompt. Des énormités, des blessures et des tueries contrarient l'accouchement d'une merveille. Des cauchemars, des suspensions, et des incongruités brisent le rythme de la fresque, voilent l'irruption d'une tendresse ou bien d'un chant. La volonté d'éclaircissement, la relance d'un souffle et d'une passion qui s'approfondissent, la soudaine fraîcheur d'une aube différente, le souci de mettre toutes les chances du côté de la gravure l'emportent pourtant.
Le peuple des morts qui ombre les vivants, l'histoire qui bégaie, qui déserte, qui rabâche ou bien qui agonise, la perte qui semble irrémédiable viennent s'aboucher, sans rémission mais très doucement, avec le rêve, avec l'enfance, avec le rire ou bien avec la nuit. Sur cette gravure bleutée, des ondes, des rythmes, des écarts, des affrontements, des dieux et des flux surviennent. Les ténèbres ne sont pas hostiles, le ventre d'une femme enceinte laisse discerner de nouvelles énergies, le voyage perpétuel des âmes et des corps. Dans des cadres autrefois noirs et blancs voici qu'affleurent des mutations, des embrasements, des sensualités, des fêtes, des lévitations, des abandons, des distances et des flagrances. Des oranger, des ocres, des indigos, des safrans et des garances.
Au coeur même du tragique, du discontinu et de l'inconsolable qui ne s'évitent pas, s'affirment des réparations et des appartenances multiples, ce qui modèle gratitude et louange, ce qui provoque épiphanie, déchiffrement, modulation, danse et transe. Pas de discours ou bien d'allégorie, mais une profonde écoute. L'aile unique d'un ange, du vertical, du silence, de l'indomptable, de l'irremplaçable ou bien du musical, des points d'appui inattendus, un simple petit pan de mur jaune font rebasculer les perspectives. Une exubérance qui ne se dément pas, de l'humour et de la désinvolture, du raffinement, du hiératique ou bien de la joie qui n'ignorent pas les stigmates, les monstres et les coercitions, refusent de laisser au chaos l'entièreté de la place.» Alain Paire, critique d’art
(03/03/2006)
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