Les nuits d’Alicante, Marseille et Tokyo | babelmed
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"moon-light", M.Bovo-©K.Mennour
Le travail de Marie Bovo s'organise en séries. La première série, exposée en 2003 à la Fiac par la Galerie Roger Pailhas, était composée de photographies nocturnes, paysages ou maisons. La série suivante "borderline", exposée chez Kamel Mennour en 2004 traitait, à travers des clichés et des vidéos réalisées sur des plages, des représentations de certaines limites réelles, de séparation ou de frontières visuelles entre des éléments. Plus récemment, au cours du printemps 2005/2006, elle s'est rendue à Tokyo, dans le quartier mythique favori d'Araki et Moriyama, pour y réaliser une autre série: "chimères" (présentée partiellement par la galerie Mennour à Artbrussels). C’est à partir de ces séries et de plusieurs inédits que s’est peu à peu constituée l’exposition.

Les images de Marie Bovo, fixes ou mouvantes, sont des images de nuit. De cette nuit, grâce à un temps d’exposition prolongée, Marie Bovo tire une lumière très particulière, entre chien et loup, qui est à la fois douce et vibrante. Cette démarche s'est accentuée dans les travaux plus récents. De là les traînées de lumière colorée qui apparaissent finalement dans les clichés réalisés à Tokyo. Le temps de Marie Bovo est un temps lent, patient, bien différent de celui de la perception immédiate. Ses images, bien que réalisées avec des techniques conventionnelles, sont autre chose que des photographies. Une photo se définit habituellement par l'idée d'instant. Au contraire, Marie Bovo vise ce que Hiroshi Sugimoto recherchait déjà dans ses clichés de cinéma, où le temps de pose de plusieurs heures faisait disparaître les spectateurs et le film même, pour ne révéler finalement qu'un lieu dépeuplé en apparence, étrangement lumineux. (Hiroshi Sugimoto. A.Walker1978).

Marie Bovo renvoie par ailleurs souvent à la peinture abstraite expressionniste américaine, par exemple celle de Pollock. Les traces de lumières, courtes et douces de la série des plages, deviennent en effet continues et violentes dans ses Chimères prises à Tokyo. Comme celles de Pollock, les images de Marie Bovo n'ont ni haut ni bas apparent, donc ni début ni fin pour le regard.
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"Plage-(Ko)", M.Bovo -©K.Mennour
Mais à la brutalité de l'américain née de sa technique du dripping, Marie Bovo substitue la rêverie d'un regard fixe et patient. Dès lors, les imposants buildings et leurs reflets répétés ne sont plus inquiétants, mais initient pour le regard une légère et bienveillante ivresse.

Il faut donc se laisser aller à un peu de rêverie, comme le disait si bien Bachelard : “(on) comprendra d’instinct que les images de petite lumière sont des veilleuses intimes. Leurs lueurs deviennent invisibles quand la pensée est au travail, quand la conscience est bien claire. Mais quand la pensée se repose, les images veillent.” (Dans la flamme d'une chandelle, PUF, P7).
Ainsi ces images sont universelles car elles unissent les rêveurs. On pourrait presque avancer que les oeuvres de Marie Bovo sont des oeuvres politiques, initiant comme une République des rêveurs. Si les êtres humains sont absents des séries récentes, ils sont pourtant toujours là de manière implicite. Ce sont d’innombrables anonymes qui sont à la source des lumières qui passent, défilent ou insistent fixement. Isolée dans nuit, parfois au milieu la foule, Marie Bovo n'extrait des gens que de petites lumières, des âmes qui passent. “Le monde va vite, le siècle s’accélère. Le temps n’est plus des lumignons et des bougeoirs” écrivait le même Bachelard. C’est à la vitesse de la lumière que Marie Bovo réalise ses oeuvres, mais cette vitesse est considérée à une autre échelle. Comme si elle retenait un pinceau.

Les spectateurs du 18ème siècle regardaient une peinture comme nous regardons habituellement une photo (comme un témoignage de la réalité, ou comme un portrait), nous devrions parfois regarder une photo comme nous le faisons pour une peinture : comme un ensemble cohérent de formes et de couleurs qui valent pour elles-mêmes, et qui en disent long. Les images de Marie Bovo sont des rêveries nocturnes, où une éternité ivre tient dans un instant. Rédaction Babelmed
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