Chronique de Cannes - 13 et 14 mai: La vie continue…La politique aussi | Mehmet Basutçu
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Mehmet Basutçu   
 
Chronique de Cannes - 13 et 14 mai: La vie continue…La politique aussi | Mehmet Basutçu
Passée cette première phase, les vapeurs cannoises se dissipent peu à peu. Tout en s’émerveillant, se désolant ou s’enthousiasmant dans les salles obscures, le festivalier sort de sa bulle pour s’intéresser au monde qui continue de tourner, toujours aussi mal. Les cinéastes s’empressent d’ailleurs de nous en donner les preuves.

Atom Egoyan se refait une santé, après le malheureux essai historico-politique, que fut Ararat. Avec Where the Truth Lies, il se replonge dans ses thèmes favoris: les faces cachées des individus, leurs ambiguïtés sexuelles, leurs contradictions et leurs dérives quotidiennes, leurs ambitions démesurées, leurs désirs formatés, leurs tourments et leurs efforts de communication voués à l’échec... Bref leurs difficultés de vivre dans une société où les valeurs sont en apesanteur, depuis plusieurs décennies déjà…

Dans le quotidien Le Monde paru le soir même où Atom Egoyan et ses interprètes montaient les marches, un autre cinéaste d’origine arménienne, Robert Guédiguian, signait un article éminemment politique, sur le référendum qui sera organisé en France, le dimanche suivant le palmarès de Cannes. Le réalisateur de l’excellent Le Promeneur du Champs de Mars (2005), sur les dernières années de la vie du Président Mitterrand, est aussi direct dans son article que dans ses films. La politique est affaire de tous, surtout des artistes, semble nous rappeler Robert Guédiguian. Voici quelques extraits de lecture, face à la baie de Cannes, envahie par de luxueux yachts et bateaux de croisière:
Chronique de Cannes - 13 et 14 mai: La vie continue…La politique aussi | Mehmet Basutçu
M. Haneke (© Corbis Sygma)
Les pauvres gens ne s'y trompent pas
par Robert Guédiguian

Grands et petit-bourgeois, paresseusement installés dans leur confort occidental, ont peur de dire non. Ils pensent qu'ils ont quelque chose à perdre; et puis, il faut bien être dans le vent. Les grands bourgeois ont raison. Leur accès à la toute-puissance serait freiné. Les petit-bourgeois se trompent, car l'expérience montre que, dans ce monde voulu instable et précaire, leur confort ne tient qu'à un fil. Ils peuvent, à tout moment, devenir à nouveau les "pauvres gens" du poème de Victor Hugo.
(…)
Les pauvres gens ont raison de ne plus voter. Ils n'ont pas peur de l'économie chinoise, d'une alliance des pays du Sud, du choc des civilisations... Ils ont peur que le monde ne change jamais, que le socialisme n'advienne jamais; ce socialisme "en rupture avec le capitalisme", selon la formule, ce socialisme comme démocratie inconcevable sans un pouvoir qui s'exerce en premier lieu sur la production et la distribution des richesses. En effet, que signifie prendre le pouvoir sans le prendre? A quoi bon l'alternance?
(…)
Les pauvres gens ne s'y trompent pas. Ils savent depuis toujours, comme par instinct, que les bourgeois ne partagent pas leur richesse. Pire, lorsqu'elle s'accroît, leur envie de partager diminue. Ils savent qu'ils n'ont jamais rien obtenu qui n'ait été arraché. Voter non est une possibilité exceptionnelle de dire oui à un autre monde dont nous ne connaissons pas les formes mais dont nous connaissons les principes.
Les pauvres gens doivent voter non à ce référendum pour dire haut et fort qu'ils continuent de rêver d'une France et d'une Europe socialiste, d'un monde socialiste. Pour une fois, à nouveau, voter à gauche.
(Le Monde / samedi 14 mai 2005, page 16)
________________________________________________________________ Ce samedi 14 mai, la pluie est enfin arrivée sur Cannes. Cela convient parfaitement à la grisaille dans la quelle nous plonge Michael Haneke. Son cinéma est toujours aussi efficace. La violence, plus retenue, est cette fois-ci beaucoup plus sourde. La provocation discrète, à bon escient. Le scénario est solidement construit. La complexité du sentiment de culpabilité du personnage principal, un présentateur d’émission littéraire à la télévision, n’a d’égal que la permanence de la soif de justice des démons de son passé…
Daniel Auteuil y est plus que convaincant. Juliette Binoche, une actrice vraie. On serait par ailleurs ravi d’avoir une mère comme Annie Girardot... Michael Haneke est beaucoup moins irritant que d’habitude. Sans doute parce qu’il se met plus à l’écoute de ses personnages. Il est moins péremptoire. La complexité du sentiment de culpabilité et la force du besoin de justice envahissent la salle, resserrent nos cœurs…

La pluie était est aussi bienvenue pour une poignée d’accrédités turcs qui se sont réunis vers 13h ce samedi, pour rendre un dernier hommage au cinéaste Ömer Kavur, au moment même où sa dépouille prenait le chemin du cimetière de Zincirlikuyu, pas loin du quartier où il résidait à Istanbul.

La politique ne nous laisse décidemment pas de répit. Après cette virtuelle cérémonie d’enterrement, je noie ma tristesse dans le champagne, lors du cocktail-déjeuner organisé conjointement par Le Monde, Télérama et les Cahiers du Cinéma. J’y croise un ami grec, Michel Demopoulos, le très cinéphile directeur du Festival de Thessaloniki. Il m’annonce la surprenante nouvelle de sa mise à l’écart, tout comme celle de Théo Angelopoulos, de la direction du Festival, il y a une quinzaine du jour, par le très conservateur gouvernement grec… Que leur reproche-ton ? De ne pas avoir suffisamment privilégié le cinéma grec dans leurs choix!
C’est déjà pas mal, lui dis-je, qu’ils ne vous aient pas reproché, par exemple, d’avoir aimé un peu trop les bons films turcs, ou de ne pas avoir refusé d’inviter les cinéastes macédoines à Thessaloniki.
Les nationalismes se réveillent partout, dangereusement… Et le rempart européen prend l’eau de toutes parts.

Les hommes politiques se mêlent de plus en plus du cinéma. Il faut alors que les artistes se mêlent aussi de la politique, plus que jamais…

Chapeau à Robert Guédiguian, même si la France reste encore l’un des rares pays où les responsables politiques défendent l’exception culturelle, malgré l’asphyxie des différents systèmes de soutien aux activités culturelles, comme en témoigne le conflit des intermittents qui va bientôt souffler ses deux tristes bougies. Mehmet Basutçu
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