La Maison des Passages : des voix pour s’élever contre le repli ordinaire | Maison des Passages, Lyon, héritage des penseurs, mouvement social lyonnais, Bruno Guichard, Nadia Sebihi, Christine Pitiot
La Maison des Passages : des voix pour s’élever contre le repli ordinaire Imprimer
Matteo Mancini   

La Maison des Passages : des voix pour s’élever contre le repli ordinaire | Maison des Passages, Lyon, héritage des penseurs, mouvement social lyonnais, Bruno Guichard, Nadia Sebihi, Christine PitiotA la fois lieu et projet culturels, la Maison des Passages lutte depuis novembre 2006 contre les replis nationalistes, ethnicistes et identitaires, contre les murs qui s’élèvent de toutes parts pour maintenir l’Autre dans un ailleurs “barbare”. Une distance de sécurité illusoire puisque les frontières, les murs et les barbelés sont autant de mailles d’un filet qui laisse inexorablement passer le migrant, le réfugié, l’exilé… Fière de l’héritage des penseurs de la créolisation, la Maison des Passages oeuvre pour un vivre ensemble fondé sur l’interculturel.

 

Un lieu historique du mouvement social lyonnais

Au 44, rue Saint-Georges, entre le local du Bloc Identitaire (http://www.bloc-identitaire.com), mouvement d’extrême droite (1) et l’église catholique intégriste de Saint-Georges, une des rares à célébrer encore le rite en latin, se niche la Maison des Passages, lieu historique du “mouvement social” lyonnais. Au début des années 70, les locaux accueillaient la section lyonnaise du PSU, le Parti Socialiste Unifié né pendant la Guerre d’Algérie. Après cette expérience politique, d’autres formes d’expressions de la société civile s’y succèdent : des premières réunions du mouvement des femmes en faveur de l’avortement, au comité de soutien aux paysans du Larzac, en passant par celui contre la centrale nucléaire de Malville. Au cours des décennies, le 44, rue Saint-Georges a changé de peau à maintes reprises sans jamais abandonner ou renier la filiation avec les engagements politiques, sociaux et culturels qui ont été les siens et qui forgent son héritage.

La Maison des Passages : des voix pour s’élever contre le repli ordinaire | Maison des Passages, Lyon, héritage des penseurs, mouvement social lyonnais, Bruno Guichard, Nadia Sebihi, Christine Pitiot

 

Un regard sur le monde

L’action de la Maison des Passages part d’un constat simple : bien que les pays occidentaux s’acharnent à stimuler et faciliter le flux des marchandises et des services tout en freinant et limitant la libre circulation des personnes, les 25 000 kilomètres de murs qui jalonnent la planète ne suffisent pas à barrer la route aux migrations. Schengen ou Rosarno, tourisme occidental ou exode forcé, pour le meilleur ou pour le pire, la mondialisation provoque la rencontre avec l’Autre. Une rencontre qui suscite deux réactions diamétralement opposées dévoilant deux mondes incompatibles mais qui cohabitent dans nos sociétés.

D’une part, le repli ethniciste et identitaire, dont le symptôme le plus manifeste est la montée des mouvements nationalistes en Europe et dans le monde : du dernier score électoral du Front National au succès de Pegida en Allemagne, de l’assise de la Lega Nord au meurtres commis par les membres d’Aube Dorée, du référendum britannique pour sortir de l’Union Européenne au discours xénophobe et raciste du prochain candidat républicain à la Maison Blanche, de l’extrême droite au pouvoir en Pologne à l’Union Européenne qui joue les Ponce Pilate en confiant à Erdogan le sort de millions de réfugiés de guerre. Un monde qui choisit la voie de la facilité et l’absence de vision, où il n’y a qu’un pas entre l’ignorance et la peur, la haine raciste et la violence.

De l’autre, un monde qui accepte les barbares et la richesse culturelle qu’ils portent avec eux, où les consciences se façonnent au contact de la rencontre avec la diversité, où l’on ne constate pas simplement l’inter-culturalité évidente de nos sociétés, mais où on l’assume et s’en porte garant. Un monde qui accepte la relation qui naît de la rencontre, soit-elle pacifique ou conflictuelle, avec l’Autre : voyage, amour, union, guerre, oppression, migration, cohabitation… autant de facteurs qui changent le visage de nos pays et nos villes occidentales.

Sous l’égide de grands penseurs contemporains, porteuse d’un projet fondé sur les dynamiques de la créolisation et de l’échange, la Maison des Passages place au coeur de son action l’accès à l’Art, aux pratiques artistiques, aux réflexions culturelles : «Le monde, comme l’écrit Patrick Chamoiseau, n’est pas seulement à habiter, il est aussi à inventer.» La mission que s’est donnée la Maison des Passages entend participer à cette invention, faire monde ensemble en laissant toute la place à l’inattendu des rencontres et à la richesse des relations.

//Interventions de Patrick Chamoiseau, Abdellatif Chaouite, Jacqueline Costa-Lascoux, Ahmed KalouazInterventions de Patrick Chamoiseau, Abdellatif Chaouite, Jacqueline Costa-Lascoux, Ahmed Kalouaz


Une programmation de l’inattendu

Forts de cet héritage et de cette pensée dissidente, le président Bruno Guichard, Nadia Sebihi et Christine Pitiot, les deux salariées de la Maison des Passages, font tourner une machine interculturelle, à l’aide des financements de la ville, de la région et de l’Etat, ou le cas échéant, des fondations.

Dans l’espace du Vieux Lyon et dans le cadre des partenariats avec d’autres lieux culturels (notamment les Médiathèques et les centres sociaux), il s’agit d’organiser des manifestations, des échanges, des appropriations, des mouvements, imprégnés des flux multiples des cultures. La petite équipe invente et gère une programmation foisonnante et variée, marquée par une double approche originale de la culture : spectacles et réflexion, recherches universitaire et performances artistiques sont toujours couplés afin que l’art et le savoir nourrissent à la fois le coeur et l’esprit des publics.

Une réflexion sur la catastrophe nucléaire de Fukushima en présence d’une militante anti-nucléaire du japon et d’une géographe sont accompagnées par la lecture du texte de Svetlana Alexievitch sur Tchernobyl, La Supplication ; les enfants de CM2 de l’école Jean Giono du cosmopolite 8ème arrondissement de Lyon, encadrés par Florence Meier de la Cie «La parole de», retracent l’histoire de leur quartier, de leurs familles, de leurs origines culturelles pour répondre à la fatidique question “Qui suis-je?” ; un atelier suivi d’une exposition sur le “quartier-monde” de Vergoin, laisse également place aux vécus et aux héritages de ses habitants (https://www.youtube.com/watch?v=9_88_5XZWSA)… Poésie, lectures, musiques, débats et rencontres, la Maison des Passages fait vivre au quotidien la diversité culturelle des patrimoines de l’humanité. Les échanges, les savoirs, les découvertes et la confrontation des idées et des désirs donnent des outils de compréhension d’un monde globalisé en perpétuelle mutation.

 

Le Collectif pour une politique de la relation

« Nous vivons tous dans des villes-monde, des quartiers-monde, des villages-monde. Ces villes, quartiers et villages sont multiculturels et leurs espaces publics deviennent interculturels… L’interculturel désigne pour nous un enjeu majeur, car nous savons qu’il y a des discours et des pratiques totalitaires qui se positionnent à l’inverse de nos intentions, comme les fondamentalismes religieux, politiques, nationalistes, ethnicistes… » (Extrait du Manifeste Pour une Politique de la Relation, Lyon, 24 Mars 2014).

//Le Collectif pour une politique de la relationLe Collectif pour une politique de la relation


Depuis 2013, se réunit, à l’initiative de La Maison des Passages, un Collectif autour des enjeux de l’interculturalité dans notre monde contemporain. Il regroupe une quarantaine d’associations, de structures, d’individus, d’artistes… de Lyon, Grenoble, Belley, Paris, Saint-Etienne, Roanne… qui se sont retrouvés, dans un contexte de profonde crise sociale et politique, autour de l’idée que le Divers est une richesse et le seul horizon possible de nos sociétés contemporaines.

La Maison des Passages : des voix pour s’élever contre le repli ordinaire | Maison des Passages, Lyon, héritage des penseurs, mouvement social lyonnais, Bruno Guichard, Nadia Sebihi, Christine Pitiot

Ce groupe est à l’initiative du Manifeste «Pour une politique de la Relation» et d’un Livret, ouvrage polyphonique, qui met en lumière les expériences et les pratiques d’acteurs-inventeurs.

Temps fort de la Maison des Passages et de ses partenaires, “Quel monde désirons-nous donc?” a ainsi réuni en octobre dernier au Rize de Villeurbanne, en concomitance avec l’exposition « Sur le chemin des Buers » (2), pour sa deuxième édition, des opérateurs du tissu associatif de la Métropole et des invités internationaux venus du Portugal (Mario Alvès - Centre Interculturel de Lisbonne), du Kosovo (Milos Golubovic - Community Building Center Mitrovica), de Suède (Rami Al-Khamisi, leader du mouvement « Megafonen» ; René León Rosales, chercheur à l’université d’Uppsala), et d’Italie (Cristiana Scoppa et Nathalie Galesne du site babelmed.net). Une manière de confronter plusieurs expériences du vivre ensemble dans des domaines et des pays différents.

Artistes, penseurs et écrivains avaient eux aussi répondu à l’appel. Côté spectacle vivant : trois moments forts avec « Les Réfugiés poétiques », slam revigorants de Myriam Baldus et Corneil M’Bombo ; « Le papillon et la lumière », spectacle musical mis en scène par le collectif de l’Âtre, Entre-Autres et la Tribu Hérisson ; « Les Voisines » une déambulation théâtrale aux accents grumbergiens de la Compagnie Il sera une fois.

Côté débats : l’essayiste Paul Ariès, théoricien de la décroissance(Écologie et culture populaire, éd. Utopia) etle philosophe Olivier Frérot (Solidarités émergentes – Institutions en germe,éd. de la Chronique Sociale) étaient venus présenter leurs derniers ouvrages sur l’incapacité des politiques actuelles à affronter – de l’économie à la culture en passant par l’écologie- les crises qui traversent notre société.

Les écrivaines Cécile Oumhani et Leila Sebbar devaient conclure la manifestation en témoignant de la diversité culturelle - parfois douloureuse, souvent féconde - en acte dans leurs créations et dans leur(s) langue(s).

 

Itinérances Tsiganes

Autre moment important de l’activité de la Maison des Passages : le Festival Itinérances Tsiganes. Pensée et organisée en partenariat avec l’Association Régionales des Tsiganes et de leurs amis Gadgé (http://www.artag-asso.org/), cette manifestation pluridisciplinaire est née en 2006 à la suite d’une rencontre entre la Maison des Passages et l’ARTAG et d'un constat commun: au sein de l’Union Européenne les Tsiganes – Voyageurs, Manouches, Gitans, Sinti, Yéniches, Roms... – représentent la plus importante minorité avec quelques 12 millions de personnes, mais ils restent, aujourd’hui encore, méconnus, non reconnus et trop souvent victimes de préjugés et de discriminations.

Grâce à une programmation qui croise de nombreux domaines artistiques, concerts, rencontres-débats, contes, chants et poésies, arts plastiques, littérature, le Festival Itinérances Tsiganes présente la richesse et la diversité des cultures tsiganes. Les objectifs sont ambitieux puisqu’il s’agit de favoriser les échanges entre populations multiples fondés sur la connaissance, la reconnaissance et le respect de l’Autre ; faire se rencontrer les Tsiganes et les “Gadgé” pour déconstruire les préjugés des deux côtés ; combattre les discriminations dont sont victimes les Gens du Voyage et les Roms ; sensibiliser le public, et en particulier les jeunes, en organisant des interventions dans les écoles, les bibliothèques, les centres sociaux ; favoriser la mobilité et la participation des Gens du Voyage …

//“Le chemin se fait en marchant”, Festival Itinérances Tsiganes“Le chemin se fait en marchant”, Festival Itinérances Tsiganes


Puisse La Maison des Passages continuer de participer à l’invention d’un monde interculturel, un monde de la créolisation, comme l’a si bien décrit le penseur du “Tout-Monde” Édouard Glissant : “Nous vivons dans un bouleversement perpétuel où les civilisations s'entrecroisent, des pans entiers de culture basculent et s'entremêlent, où ceux qui s'effraient du métissage deviennent des extrémistes. C'est ce que j'appelle le "chaos-monde". On ne peut pas diriger le moment d'avant, pour atteindre le moment d'après. Les certitudes du rationalisme n'opèrent plus, la pensée dialectique a échoué, le pragmatisme ne suffit plus, les vieilles pensées de systèmes ne peuvent comprendre le chaos-monde. […] Je crois que seules des pensées incertaines de leur puissance, des pensées du tremblement où jouent la peur, l'irrésolu, la crainte, le doute, l'ambiguïté saisissent mieux les bouleversements en cours. Des pensées métisses, des pensées ouvertes, des pensées créoles. […] La créolisation, c'est un métissage d'arts, ou de langages qui produit de l'inattendu. C'est une façon de se transformer de façon continue sans se perdre. C'est un espace où la dispersion permet de se rassembler, où les chocs de culture, la disharmonie, le désordre, l'interférence deviennent créateurs. C'est la création d'une culture ouverte et inextricable, qui bouscule l'uniformisation par les grandes centrales médiatiques et artistiques. Elle se fait dans tous les domaines, musiques, arts plastiques, littérature, cinéma, cuisine, à une allure vertigineuse…” [1].

 


 Matteo Mancini

13/03/2016

 

 

1 - http://www.rue89lyon.fr/2013/09/30/dans-le-vieux-lyon-les-coups-de-poing-de-lextreme-droite-contre-la-maison-des-passages

2 - Les Buers est un quartier populaire de Villeurbanne. L’exposition qui lui était consacrée au Rize donnait la parole à ses habitants grâce à un parcours multimédia original mettant l’accent sur la diversité culturelle de sa population.