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Roms: l’infernal engrenage des expulsions Imprimer
Nathalie Galesne   

27 août 2015. « Bonjour les amis, j'ai juste le temps de vous écrire ces mots, pour appeler ceux qui le peuvent à accourir auprès de nous. En toute illégalité, plus de cent militaires sont en train de nous jeter à la rue. A ceux qui le peuvent, venez, au moins être à nos côtés dans cette immense détresse, et protester. Nous ne sommes pas des animaux!... » Ce cri d’alarme, c’est Jozsef Farkas, jeune Rom du plus ancien bidonville de la Seine-Saint-Denis qui le pousse, alors que les forces de l’ordre interviennent pour démanteler la Place du Samaritain. La pétition qu’il avait lancée sur les réseaux pour éviter l’expulsion avait obtenu au moment des faits quelques 37 000 adhésions. En vain !

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L’épée de Damoclès qui pendait depuis deux ans au-dessus du plus ancien bidonville d’Ile de France vient de tomber brutalement sur la tête de ses habitants. Comme la plupart des « campements Roms », le Samaritain, situé en pleine zone industrielle de la Courneuve (Seine-Saint-Denis), a été lui aussi démantelé. Ainsi avait tranché la justice à l’issue de la procédure d’expulsion entreprise en 2013 par le maire communiste de la ville Gilles Pilloux. Il y a encore quelques jours, sur la parcelle de 5000 m2 coincée entre l’A86 et la décharge sauvage du bidonville, chacun s’affairait entre les baraques qu’un emboîtement ingénieux de matériaux de récupération s’efforçait de faire ressembler à des logis. Au milieu de cet habitat précaire, réparti en trois rues, trônait une église pentecôtiste richement ornementée. Elle avait été construite il y a sept ans sous l’impulsion de Titel, le chef autour duquel gravitent quelques 80 familles. En tout 300 personnes -dont une centaine d’enfants- vivaient dans les baraquements du Samaritain.

//Photo Yann Merlin, Samaritain, 2013Photo Yann Merlin, Samaritain, 2013

Malgré l’agitation du collectif d’associations, qui avait organisé à la mi-août une conférence de presse pour éviter son évacuation, l’incertitude collait à la peau «  des Samaritains » comme le gris poisseux d’un orage imminent. L’air était devenu irrespirable. Quelques semaines plus tôt, le 9 juillet, c’étaient les familles Roms de la rue Truillot à Ivry sur-sur-Seine, – le plus grand bidonville du Val de Marne-, qui avaient été expulsées au petit matin. Seules une soixantaine de personnes sur ses 300 habitants n’avaient pas encore quitté les lieux au moment de l’intervention des forces de l’ordre devant les membres impuissants du collectif de soutien aux Roumains d’Ivry et de Roeurop 94. Là encore peu de solutions alternatives d’hébergement avaient été proposées par la municipalité aux familles jetées à la rue. Selon Bozena Wolciechowski, adjointe au maire chargée de la lutte contre toutes les discriminations, dix familles devraient bénéficier d’un logement de droit commun, tandis que trente-deux autres devraient accéder à un logement de transition. Des propositions qui sont loin d’apporter une solution de fond « L’hébergement d’urgence ne répond en rien à la situation » reconnaît elle-même l’adjointe au maire. L’Etat qui s’était engagé pour installer sur un terrain de sa propriété des logements transitoires pour dix familles n’a encore rien fait. A l’exemple de l’édile de la Courneuve, le maire communiste d’Ivry sur-sur-Seine, Philippe Bouyssou s’insurge contre le gouvernement et réclame la tenue d’une conférence régionale.

Accusés par les associations de participer à la politique de démantèlement systématique initiée par Nicolas Sarkozy au lendemain de son sinistre discours de Grenoble en juillet 2010, les maires communistes s’en prennent pour leur part au gouvernement qu’ils accusent de désengagement. Car les promesses faites lors de sa campagne par le candidat Hollande avant qu’il ne soit élu président n’ont décidément pas été maintenues. Dans une lettre datée du 27 mars 2012, adressée par ce dernier au Collectif National Droits de l’Homme Romeurope qui l’avait interpellé sur la condition des Roms en France, l’actuel président de la république avait pourtant répondu par une longue missive encourageante dont nous reportons ici les propos les plus saillants :

« (…)la situation de ces femmes, de ces enfants, de ces hommes qui vivent dans des campements insalubres n’est pas acceptable. Je souhaite que, lorsqu’un campement insalubre est démantelé, des solutions alternatives soient proposées. On ne peut pas continuer à accepter que des familles soient chassées d’un endroit sans solution. Cela les conduit à s’installer ailleurs, dans des conditions qui ne sont pas meilleures. (…)

Le droit commun doit s’appliquer à tous. Il ne doit pas y avoir de politique spécifique pour quelque catégorie de population que ce soit, a fortiori sur des bases ethno-raciales réelles ou supposées, contrairement à celle menée par le candidat sortant. Les Roumains et Bulgares, quelle que soit leur origine, sont citoyens européens… ». (1)

L’amnésie semble avoir frappé le gouvernement socialiste, et en particulier son premier ministre Manuel Valls qui rivalise avec « le candidat sortant », Nicolas Sarkozy. Interviewé le 14 mars 2013 sur l’accès des Roms aux villages d’insertion le premier ministre – alors ministre de l’intérieur- va droit au but, divulguant un racisme fondé sur le culturalisme: « Cela ne peut concerner qu’une minorité car, hélas, les occupants de campements ne souhaitent pas s’intégrer dans notre pays, pour des raisons culturelles ou parce qu’ils sont entre les mains de réseaux versés dans la mendicité ou la prostitution, et que les familles désireuses de s’intégrer sont une minorité ».

Manuel Valls peut d’ailleurs se vanter d’un score jamais atteint par le gouvernement précédent. En 2012, 8 mois après avoir pris ses fonctions de ministre de l’intérieur, il obtient le chiffre rondelet de 36 822 reconduites à la frontière dont le tiers sont des ressortissants roumains ou bulgares. Le gouvernement socialiste bat un autre record : celui de l'évacuation des campements roms. Selon le rapport présenté le 14janvier2014 par la Ligue des droits de l'homme et l'European Roma Rights Center, les autorités ont procédé en 2013 au démantèlement de 165 campements sur les 400 recensés en France, expulsant 19.380 personnes, soit deux fois plus qu'en 2012. Des démantèlements considérés par ces associations "injustifiables, inutiles et coûteux",. Cette forte augmentation s’explique entre autres par le fait que certaines personnes ont été déplacées à plusieurs reprises.

Et de fait, du Nord-Pas-de-Calais, à l’Aquitaine en passant par les régions Rhônes-Alpes et PACA, où environ 40 % des évacuations ont lieu, le même scénario se reproduit en série avec la logique implacable des buldozers écrasant tout sur leur passage, cassant, arrachant, défonçant, pliant les caravanes dont les carcasses éparses laissent échapper les objets d’un lieu de vie privé vidé de ces habitants en quelques heures. Mais c’est de loin l’Ile de France qui remporte le prix d’excellence de ce sinistre « nettoyage », avec plus de 60 % de camps évacués. Ces expulsions ont par ailleurs un coût exorbitant. Selon le collectif PEROU (Pôle d'exploration des ressources urbaines), entre frais de gestion, de destruction, d’hébergement d’urgence, la note s’élèverait en moyenne pour chaque démantèlement à 320.000 euros (2). Qui plus est, ces destructions sont totalement inefficaces, puisque les personnes chassées se regroupent à nouveau, parfois à quelques kilomètres seulement du camp précédent. A l’exemple des familles roms de Ris-Orangis qui se déplaceront en septembre 2013 de 800 m dans la commune de Grigny, pour être la encore évacuées. Les propositions de relogement d’urgence faites à une partie seulement des familles lors de ces évacuations représentent un coup faramineux pour une action totalement contre-productive ; il s’agit de nuits d’hôtel sans possibilité de cuisiner, dans des lieux souvent très éloignés de l’école où sont inscrits les enfants. Ainsi tout parcours d’intégration possible- scolarisation des enfants, accès au travail des parents, suivi médical des familles- est continuellement entravé par ces déplacements forcés.

Quand bien même, cela fait dix ans que cette politique demeure inchangée : « En 2005, note Martin Olivera dans « Roms en (bidon)villes », la région Ile-de-France ajoute par exemple un million d’euros à l’enveloppe globale dédiée à l’hébergement d’urgence, spécifiquement pour l’ ‘éradication des bidonvilles’ : il ne s’agit plus de résorber progressivement, mais bel et bien d’éliminer, une bonne fois pour toute. » (3)

//Photo Yann Merlin, Samaritain, 2013 Photo Yann Merlin, Samaritain, 2013

Le nombre des bidonvilles dont on voudrait nous faire croire qu’ils poussent comme des champignons dans les interstices boueux de nos cités, est sans commune mesure avec ceux que comptait la France dans les années soixante. Environ 20 000 personnes vivent aujourd’hui dans des campements informels contre 80 000 en 1960. Un quart d’entre eux sont des Bulgares et des Roumains non Roms. Mais il est préférable de classer la misère honteuse des bidonvilles sous l’étiquette de «question Rom». Ainsi les bidonvilles sont systématiquement désignés comme des camps dont les occupants ne peuvent être autre que Roms. Un véritable arsenal sémantique du Rom contribue à percevoir au travers du prisme de l’ethnie ces citoyens européens pauvres venus pour la plupart de Roumanie et de Bulgarie à partir de 1990, après la chute des régimes communistes. Contradiction majeure puisque toute discrimination fondée sur l’origine ethnique est interdite par la constitution française.

Dans un rapport, publié en septembre 2013, Amnesty International observe : «les populations roms migrantes continuent à être victimes d’expulsions forcées ; elles continuent à être chassées de leurs lieux de vie de façon répétitive sans être consultées, informées et relogées de façon adéquate, en infraction avec des engagements internationaux pris par la France. » (4). Le Comité européen des droits sociaux (CEDS) a pourtant condamné la France à quatre reprises, après avoir constaté que la violation du droit à un logement convenable affectait les Roms de manière disproportionnée. Pourtant le gouvernement français n’en continue pas moins de manquer à ses propres engagements. Le 26 août 2012, sept ministres signent une circulaire interministérielle. Envoyée à tous les préfets, il leur est demandé d’accompagner les populations roms installées dans des « campements illicites » par le biais de diagnostics et d’un suivi social approprié. Au même moment, une mission de coordination "sur l'organisation de l'accompagnement des personnes touchées par l'évacuation d'un campement" est confiée à la DIHAL (Délégation Interministérielle à l’Hébergement et à l’Accèsau Logement), et supervisée par le préfet Alain Régnier.

Malheureusement force est de constater, qu’un an plus tard « les populations roms migrantes continuent à être victimes d’expulsions forcées; elles continuent à être chassées de leurs lieux de vie de façon répétitive sans être consultées, informées et relogées de façon adéquate, en infraction avec des engagements internationaux pris par la France. Aucune garantie effective contre les expulsions forcées n’a été mise en place, et la situation sur le terrain démontre que, dans les faits, les mesures prises jusqu’à présent par le gouvernement sont insuffisantes pour remédier à cette violation du droit international relatif aux droits humains. » (5)

Face à l’absence d’actions d’envergure au niveau national, les politiques municipales sont du même acabit. Pourquoi les maires devraient-ils tailler dans le budget de leurs communes pour accompagner ces populations hyper précarisés quand l’Etat ne leur reconnaît aucun droit et ne fait rien pour elles. Et puis, l’intérêt électoraliste prime. La majeure partie des édiles, à droite comme à gauche, n’a qu’une idée en tête : chasser l’intrus.

Sous l’écheveau des embranchements d’autoroute, dans les no man’s land des zones industrielles, sous le périphérique, dans les bois, ou sur les trottoirs de Paris, Carine Fouteau – journaliste à Mediapart- a arpenté la capitale et les départements de l’Ile de France, en particulier la Seine-Saint-Denis et l’Essonne (l’ancien fief du premier ministre). Elle y a rencontré des élus, des représentants d’associations, des commissaires de police opérant sur le territoire. Et surtout, elle a noué une relation de confiance avec plusieurs familles Roms qu’elle a suivies dans leur errance forcée. En résulte un reportage dense et documenté sur le harcèlement que subissent les Roms. Elle y liste vexations et abus en tous genres ; des contraventions à payer comptant pour des délits tombés en désuétude aux intimidations policières, en passant par l’instrumentalisation des riverains, la tactique est toujours la même : il s’agit de pourrir la vie des occupants de bidonvilles afin qu’ils s’auto-expulsent. La municipalité de Ris-Orangis ira jusqu’à faire poser d’énormes blocs de pierre à l’entrée d’un campement. « Car aux yeux des pouvoirs publics, déplore la journaliste, les Roms ne sont pas des pauvres comme les autres, les Roms ne sont pas des sans-abri comme les autres, ils ne sont pas des familles comme les autres, ils ne sont pas étrangers comme les autres, ils sont en trop. A la manière des Bohémiens d’autrefois, ils transportent dans leur sillage un univers fantasmé de vol, de saleté, de bruit, de violence, qui leur confère une place à part, hors du commun, hors des communes. » (6)

L’auteure de ces lignes pourra être taxée d’angélisme mais le témoignage qu’elle obtient du préfet Alain Régnier, précédemment cité, conforte ses observations : « De toute ma carrière, se lâche le haut fonctionnaire, je n’ai jamais rencontré un tel racisme ordinaire, autant de clichés, y compris dans nos entourages. Le principal problème auquel nous avons à faire est le blocage de la société française. » Sur le bilan de l’action gouvernementale, Alain Régnier ne mâche pas non plus ses mots : « On est encore loin du compte. Nous avançons pas à pas, avec des pas en arrière. Les élus eux sont dans l’immédiateté. Certains font des choses, mais la plupart se défaussent sur leurs voisins. Quant aux préfets, ils se retrouvent dans une situation schizophrénique. On leur demande de mettre à l’abri les personnes démunies qu’ils devront expulser. » (7)

L’autocritique ne fait pas bon ménage avec les hautes fonctions de l’Etat. Au grand regret du monde associatif, le départ d’Alain Régnier est annoncé le 2 juillet 2014, « le préfet des Roms », ainsi surnommé par les médias, quittera ses fonctions quelques mois plus tard.

//Photo Yann Merlin, Samaritain, 2013 Photo Yann Merlin, Samaritain, 2013

On s’en doutera, la politique d’expulsion systématique des Roms vivant en bidonville a un impact déplorable sur leurs conditions de vie. Chaque évacuation accentue un peu plus leur précarisation. Dans les démantèlements dont elles sont victimes, les familles perdent le peu de bien qu’elles possèdent. Ces déplacements signifient aussi recommencer tout à zéro, remplir à nouveau les dossiers administratifs, véritables parcours du combattant pour des personnes qui ne maîtrisent souvent ni la langue ni les codes sociaux de la France. Mais les effets les plus dramatiques, ce sont les enfants qui en font les frais puisque leur scolarisation, sans cesse interrompue, ne peut porter pleinement ses fruits. Les scènes traumatiques vécues lors des expulsions, l’angoisse d’être délogés d’un moment à l’autre produit des troubles de l’attention importants chez ces petits « intermittents de l’école ». L’accès à la santé et à tout suivi médical sont également entravés. D’après un rapport de l’Agence régionale de la santé (ARS), à Lyon, l’ensemble des personnes vivant à la rue aurait une espérance de vie de 51 ans alors que la moyenne nationale française est de 81ans. Un destin cruel auquel n’échappent pas les Roms et non Roms des bidonvilles de l’hexagone.

 


 

Nathalie Galesne

23/09/2015

 

Avec le soutien de :

 Roms: l’infernal engrenage des expulsions  |

 

 


 

  1. Lettre de François Hollande adressée au Collectif National Droits de l’Homme Romeurope, datée du 27 mars 2012. 
  2. Robin Braquet, « Le cinéma s'invite dansbidonville rom de Grigny », Le Monde.fr, 03.07.2014
  3. Olivera, Martin. Roms en bidon(ville). Editions Rue d’Ulm/Presse de l’Ecole normale supérieurs, 2011, p. 14
  4. Condamnés à l’errance. Les expulsions forcés de Roms en FranceAmnesty International, septembre 2013.
  5. Ibid
  6. Fassin E., Fouteau C., Guichard S., Windels A., Roms & riverains. Une politique municipale de la race. La Fabrique éditions, p.72
  7. Ibid., p. 101, 102
 
 
 
 
 
 
 

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