Entretien avec Thierry Fabre, penseur des deux rives | Thierry Fabre, Charlie Hebdo, MuCEM, Fethi Benslama
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Propos recueillis par Nathalie Galesne   

//Thierry FabreThierry FabreThierry Fabre est essayiste, responsable du département du développement culturel et des relations internationales du MuCEM (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée). Commissaire général de l’exposition temporaire d’ouverture du musée marseillais « Le Noir et le Bleu. Un rêve méditerranéen », il est aussi créateur des Rencontres d’Averroès. Pendant dix ans, il a animé la revue littéraire et de débats d’idées La pensée de midi. Entretien.

 

Quel regard posez-vous sur l'attentat perpétré à Charlie Hebdo?

L'attentat perpétré contre Charlie Hebdo est une ignominie, un acte infâme qui provoque en nous, en moi une immense tristesse, un vide, un trou qui ne pourra plus se combler. Par cet attentat contre Charlie, nous avons perdu les plus grands esprits impertinents de ce pays, porteurs de ce devoir d'insolence, d'irrévérence dont nous avons le plus grand besoin.

Mais après l'effet de sidération provoqué par cet attentat, prolongé tout juste après, par le même réseau, par un attentat antisémite, nous avons besoin de penser ce qui advient sous nos yeux. Comment notre époque peut-elle faire naître de tels hommes? Comment cette inhumanité et cette violence sont possibles? Il nous faut chercher à comprendre en sachant que " compréhension ne vaut pas adhésion", comme le disait mon ami Bruno Etienne.

Vous êtes curateur de l'exposition "le Noir et le Bleu, un rêve méditerranéen" qui a accompagné l'ouverture du MuCEM, il semblerait que ce soit le noir qui l'emporte aujourd'hui en Méditerranée, qu'en pensez-vous?

" Le Noir serait en l'homme la part de l'inhumain dont il est lui même responsable", Annie Le Brun voit juste et ce Noir est à l'oeuvre avec une grande force désormais, après la joie, la liberté et l'élan des révolutions arabes. La violence et le chaos sont là, et le pouvoir de la contre-révolution est ascendant, mais attention de ne pas regarder le monde méditerranéen seulement à partir de prisme là. Il s'y passe bien d'autres choses, surtout au sein des jeunes générations qui aspirent au désir de vivre, à Eros bien plus qu'à Thanatos. Le goût de la mort est moins fort que le goût de la vie et c'est mon grand espoir pour l'avenir. La Méditerranée est porteuse de cette faille tragique, de ce gouffre du terrorisme, mais aussi d'un sens de la mesure, d'une célébration de la beauté du monde qui est à l'exact envers de ces attentats et de toutes ces guerres qu'il ne faut pas oublier, au-delà de nos émotions légitimes. Ce qui se passe en Syrie actuellement est comparable à la guerre d'Espagne or tout cela se passe dans une assez grande indifférence.

L'aujourd'hui du Noir n'est pas le seul horizon en Méditerranée...D'autres retournements sont à venir et le pire n'est jamais sur!

Comment la culture peut-elle contribuer à désamorcer la haine et la peur? Et concrètement comment participe le MuCEM à cette entreprise ?

" Pour comprendre l'Autre, il ne faut pas se l'annexer mais s'en faire l'hôte", cette expression de Louis Massignon nous dit quelque chose d'important aujourd'hui. Cet apprentissage de l'Autre, sans renoncement à Soi, est une des façons dont la culture peut agir sur nos consciences et nos imaginaires. Il y a tant d'incompréhensions et de méconnaissances à l'oeuvre, de visions figées, essentialistes qui sont violentes dans leur affirmation et dans la relégation que cela suscite ou légitime.

Comment faire " monde commun"? Cela ne relève pas seulement du politique, dans le sens où le politique c'est ce qui se passe entre les hommes et que l'Etat dispose de la violence légitime, mais du champ symbolique, d'un imaginaire partagé qui inspire et tisse le vivre ensemble, un monde de significations communes.

Il y a de ce point de vue tant à faire, une politique de la connaissance et de la reconnaissance où en effet un lieu tel que le Mucem peut jouer un rôle significatif. La Méditerranée est un lieu d'interactions majeures et une ville comme Marseille, compte tenu de la diversité de ses populations, un champ d'expérimentation où il est sans doute possible de surmonter la haine et de briser la peur.

//Paris, 11 Janvier 2015 -(© Pauline Mancini)Paris, 11 Janvier 2015 -(© Pauline Mancini)

Pouvez-vous nous anticipez la programmation de la rencontre prévue mardi prochain au MuCEM?

Mardi soir au Mucem est dans l'esprit d'une veillée. Un moment d'écoute, d'échange et de réflexion où tous les medias et lieux culturels du territoire sont associés: " Pour Charlie, la liberté et contre la peur"

Comme l'a écrit si justement Paul Ricoeur, " On n'en a jamais fini avec les morts". On leur doit une forme de fidélité, et d'abord aux journalistes et dessinateurs de Charlie.

Cette soirée, prévue entre 18h et minuit, où l'on se donne du temps pour se parler et tenter d'y voir plus clair est prévue autour de quatre moments:

- Un premier moment autour de Charlie, justement, de son rire, son humour, ses outrances parfois et son insolence toujours. Nous montrerons ses " Unes", des documents d'archives de l'INA sur l'histoire du journal et sur les dessinateurs disparus. Un moment de mémoire vive, avec par exemple le dessinateur Slim, qui vient spécialement d'Alger, et qui était un grand ami des dessinateurs de Charlie...

- Le deuxième moment est autour de la liberté, de penser, d'écrire, de dessiner, la liberté de la presse bien sûr, et il y a à ce sujet un besoin de discuter, y compris des questions qui ont fait débat comme les caricatures de Mahomet...

- Le troisième moment est autour de paix et guerre entreles civilisations, de la question de l'islam, de l'islamisme et du djihadisme, avec des spécialistes de la question et des personnes qui vivent ce rapport au politico-religieux à Marseille et au-delà...

- Le quatrième moment sera autour de la peur et de cette puissance qui est entre nos mains et dans nos têtes: " briser la peur" et résister face au vide et à la propagation de la violence et de la haine.

Ce moment sera notamment introduit par le psychanalyste Fethi Benslama qui pilote le cycle de grandes conférences prévues au Mucem, à partir de février 2015 et qui ont justement pour titre " La peur. raisons et déraisons".

Nous sommes exactement là dans le sens de ce lieu, le Mucem, où il s'agit de regarder bien en face la violence et la haine et se donner quelques outils pour la dépasser.

Oui, " briser la peur" voilà une belle façon de résister au vertige du Noir et aux pièges  

Propos recueillis par Nathalie Galesne