Allô identité, bobo! | Jeunes beurs, hôpital Avicenne de Bobigny, réfugiés, guerre, torture
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Nathalie Galesne   

Allô identité, bobo! | Jeunes beurs, hôpital Avicenne de Bobigny, réfugiés, guerre, tortureJeunes beurs revendiquant leur identité de ‘blédards’, bourgeoisie arabe apparemment intégrée, nouveaux arrivés rescapés de conflits qui font rage à quelques heures de Paris… Que de façons de vivre son arabité. A plus forte raison quand la pathologie s’en mêle.

La cinquantaine bien tassée, Mirko est sans doute un des premiers patients à avoir fréquenté la consultation d'ethnopsychiatrie de l’hôpital Avicenne de Bobigny. Adolescent, il y atterrit après s’être violemment interposé entre son père et sa mère. A l’époque, le père de Mirko enrage contre le monde, contre sa femme yougoslave, immigrée elle aussi, contre la France qui lui en a fait baver en Algérie puis à Paris, contre le pouvoir algérien qui a trahi la guerre de libération, contre son fils qui dessine, joue de la guitare, et veut aller à l’université. La plupart du temps il se barricade dans le mutisme et dorlote son rêve de retour au pays. « Les voisins avaient appelé les flics, ses disputes dégénéraient de plus en plus, se remémore Mirko. On a été amenés à se rendre plusieurs fois en consultation. Dans le groupe qui nous recevait il y avait un traducteur, un kabyle de la même région que mon père, alors il s’est autorisé à parler en berbère. Ces moments ont sauvé notre relation».

 

Citoyenneté frustrée

Allô identité, bobo! | Jeunes beurs, hôpital Avicenne de Bobigny, réfugiés, guerre, tortureEn France, il ne fait pas bon afficher ses différences, surtout quand elles appartiennent à une mémoire enchâssée dans un passé colonial, un statut d’immigré à perpétuité et une citoyenneté frustrée. Laïcisme exalté, hantise du voile, discriminations… Au cœur de ses crispations, il est parfois très violent d’apprendre à négocier son identité.

Gabriel est l’enfant d’un couple mixte - père noir catholique, originaire de Côte d’Ivoire, mère blanche. Depuis sa naissance, tout le monde le prend pour un petit maghrébin, et il devient très tôt l’objet de discriminations. Bardé de diplômes, son père est gardien de nuit. Cette regression sociale est une blessure qu’il préfère taire mais que son fils perçoit très bien. Au collège, Gabriel commence à avoir des troubles du comportement, il se fait renvoyer en fin de 5ème. Ses parents l’inscrivent alors dans une école catholique très stricte. Gabriel se rebelle et se convertit à l’islam, une manière de coller à l’image qu’on lui renvoie depuis toujours. Il ne va plus à l’école, mange halal, prie. Son père désespéré craque. Après des pourparlers houleux, Gabriel accepte d’accompagner ses parents à la consultation transculturelle de la maison de Solenn, un espace de santé pour adolescents en souffrance, adossé à l’hôpital Cochin, à Paris. Dans le groupe qui l’accueille, les thérapeutes ne sont pas choisis au hasard. Leur religion, leur couleur de peau ou encore la langue dans laquelle ils s’expriment sont les ingrédients d’une altérité qui va se révéler extrêmement efficace. Deux hommes attirent particulièrement l’attention de l’adolescent : Tahar, psychothérapeute transculturel originaire du Maroc, spécialiste d’anthropologie religieuse, et Issam, originaire d’Afrique de l’ouest. Gabriel demande à Tahar, qu’il suppose musulman, d’expliquer à son père que sa conversion est une expérience qu’il a choisie de manière autonome et qui fait sens pour lui. Un échange s’amorce enfin. Aujourd’hui Gabriel a repris le chemin de l’école, il n’est plus pratiquant tout en se disant musulman et soufi. Il va mieux. Manifestement, le jeune garçon a eu besoin de cette idéalité pour se reconstituer et se réinscrire dans une société où il peinait à trouver ses repères.

 

Allô identité, bobo! | Jeunes beurs, hôpital Avicenne de Bobigny, réfugiés, guerre, tortureTraumatismes de la guerre

Retour à l’hôpital Avicenne de Bobigny, spécialisé dans l’accueil des réfugiés. Guerre, torture, périple dantesque… Les traumatismes de ceux qui viennent consulter sont nombreux. Pour s’en remettre ils devront être capables de résilience. Dans son documentaire « J’ai rêvé d’une grande étendu d’eau » Laurence petit-Jouvet a filmé plusieurs moments de la consultation d’ethnopsychanalyse de Marie-Rose Moro. Nous sommes en 2001, Madame Sabag et ses deux fils, Maxime et Mazen, sont venus s’installer en France à la suite de la guerre du Liban. Avec l’aide d’Issam Idriss, thérapeute soudanais, interprète de l’arabe en français, et d’autres cliniciens, Marie-Rose Moro tente d’analyser avec eux les moments d’hallucination et de violence dont souffre Maxime. Séparation d’avec son père, déchirement familial, traumatisme de la guerre, quel est ce chaos qui le hante?

Face aux désordres et aux mouvements du monde, face à une France métissée, la clinique transculturelle s’interroge et s’ouvre à de nouvelles techniques. Mais cette approche ne risque t-elle pas d’être vaine si l’ensemble des institutions qui structurent la société française ne lui font pas écho ?

 


Nathalie Galesne

 

Article publié dans le n°78 du «Courrier de l’Atlas».

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