«Agir aujourd'hui en Méditerranée»,  ou sortir de l’immobilisme? | Dimitris Kourkoulas, Michel Vauzelle, Samir Dilou, Pablo Elorduy, Sophia Kourkoulakou, Hicham Ezzat, Bassem Youssef, Mathieu Guidère, Philippe Desmazes, place Tahrir, place Sintagma, Puerta del Sol
«Agir aujourd'hui en Méditerranée», ou sortir de l’immobilisme? Imprimer
Marianne Roux Bouzidi   

«Agir aujourd'hui en Méditerranée»,  ou sortir de l’immobilisme? | Dimitris Kourkoulas, Michel Vauzelle, Samir Dilou, Pablo Elorduy, Sophia Kourkoulakou, Hicham Ezzat, Bassem Youssef, Mathieu Guidère, Philippe Desmazes, place Tahrir, place Sintagma, Puerta del SolLe thème choisi pour ces rencontres du quotidien Libération était « Agir aujourd'hui en Méditerranée ». Il aurait pu tout aussi être « Sortir de l'immobilisme en Méditerranée ». Mais la sémantique a son importance et mieux vaut parfois laisser entrevoir l'espoir, surtout quand le panorama est cruellement sombre : le chômage endémique des jeunes en Europe du Sud, des lendemains de révolutions qui déchantent en Égypte et en Tunisie, sans oublier le conflit syrien qui s'enlise dans l'indifférence générale...


Un destin commun mais sans scénario
Pour le panel d'ouverture, uniquement institutionnel, un constat fait cependant l'unanimité : nous partageons un avenir commun dont le scénario reste à écrire. Et d'après Dimitris Kourkoulas, Secrétaire d'État grec aux Affaires Étrangères, deux paramètres stratégiques détermineront cet avenir partagé ; d'une part la capacité de force démocratique des pays arabes à construire des sociétés libres et stabilisées, et d'autre part la crédibilité de l'Union européenne à proposer un avenir et une sortie de la crise. Le soft power de la démocratie parlementaire et de la coopération décentralisée, serait un des outils permettant d'œuvrer dans ce sens pour Michel Vauzelle, Président de la Région PACA. En effet, les élus profitent d'une parole libre, loin des prérequis de la diplomatie, pour aborder les problèmes qui sont souvent les mêmes d'Alger à Marseille.

« Ne pas être d'accord sur tous les points ne nous empêche pas de travailler ensemble » affirme pour sa part Samir Dilou, Ministre tunisien des Droits de l'homme et de la Justice transitionnelle. Ce dernier est tout de même resté assez évasif lorsqu’interpellé par le public sur le droit des femmes et l'extrémisme religieux, il a indiqué que la préoccupation majeure des Tunisiens était la situation économique. « La transition prend du temps et la priorité est de rétablir la stabilité pour attirer de nouveau les investissements et le tourisme» ajoute t-il. Ce à quoi Dimitris Kourkoulas, fort de l'expérience grecque, a renchéri : « On ne passe pas d'une dictature à la démocratie en claquant des doigts, nous en savons quelque chose. Donnons une chance à la transition démocratique en Tunisie ! »

Il est vrai qu'au Nord comme au Sud, les défis face à la crise sont énormes à l'heure où les populismes prennent de l'ampleur. Les récents épisodes de l'agression d'ouvriers saisonniers étrangers qui réclamaient leur salaire en Grèce ou l'arrestation d'une journaliste néerlandaise soupçonnée d'espionnage au Caire font état de crispations délétères, l'étranger devenant le bouc émissaire avec trop souvent la bénédiction d'hommes politiques. Face à ce climat de défiance envers la chose publique, une véritable fracture générationnelle semble s'installer. Pour la première fois en Europe les jeunes sont persuadés qu'ils vivront moins bien que leurs parents et le déclassement est une réalité. Au Sud de la Méditerranée, le contexte est autre mais les défis pour la jeunesse sont encore plus cruciaux en raison du poids démographique.


Du Nord au Sud, une jeunesse en quête de sens

«Agir aujourd'hui en Méditerranée»,  ou sortir de l’immobilisme? | Dimitris Kourkoulas, Michel Vauzelle, Samir Dilou, Pablo Elorduy, Sophia Kourkoulakou, Hicham Ezzat, Bassem Youssef, Mathieu Guidère, Philippe Desmazes, place Tahrir, place Sintagma, Puerta del SolEn Algérie, la génération qui a grandi durant la décennie noire est minée par un quotidien atone et une morosité ambiante. Elle essaie tant bien que mal de trouver sa place dans un pays sclérosé par la corruption et l'inamovibilité de sa classe dirigeante. Le regard croisé entre la sociologue Fatma Oussedik et les jeunes artistes Yanis Koussim et Amina Zoubir était à ce propos éclairant. Alors que la première se remémore ses souvenirs de jeunesse à l'heure de l'indépendance, quand Alger était une ville phare de la lutte anti-impérialiste à la culture foisonnante. Les jeunes eux ne veulent plus regarder en arrière. Blasés de voir leur présent confisqué par des débats sur la colonisation ou le FLN, ils osent s'affirmer en tant qu'individu. Ce que ne manquera pas de leur reprocher une Algérienne dans la salle, déplorant leur « individualisme stérile » comparé à la génération qui pensait au « nous » pour construire le pays d’après-guerre. L'incompréhension persiste dans le dialogue de ces deux générations qui nous décrivent chacune un pays différent.

Alors que sur la rive sud on crie son envie d'individualité car la norme sociale étouffe le « je », sur la rive nord on milite pour une société alternative et contre l'ultralibéralisme qui détruit tout lien social. Quels parallèles peut-on donc faire dans le combat des jeunes activistes, qu'ils se situent place Tahrir, place Sintagma ou Puerta del Sol ? C'est à cette interrogation que Pablo Elorduy (mouvement des Indignados), Sophia Kourkoulakou (artiste engagée auprès des immigrés à Athènes) et Hicham Ezzat (révolutionnaire franco-égyptien) ont tenté de répondre en partageant leur expérience de terrain. Changer le système, devenir acteur de son propre destin, voilà ce qui a poussé des milliers de jeunes dans la rue en 2011 pour réclamer un avenir. Interconnectés grâce aux réseaux sociaux, les Indignados avaient les yeux rivés sur les rassemblements de Tunis et du Caire : « Cela nous a prouvé que c'était possible » s'exclame Pablo Elorduy.

La révolution n'était pas une vocation pour Hicham Ezzat mais s'est imposée d'elle-même lorsqu'il décide de participer à la marche lors du fameux « Vendredi de la colère ». Il découvre alors la solidarité entre manifestants, l'organisation balbutiante et le courage d'un peuple debout contre son dictateur. Le mur de la peur s'était effondré avec pour corollaire une détermination sans faille. D'ailleurs, il suffit de voir la nouvelle liberté de ton incarnée par l'humoriste Bassem Youssef pour se persuader que la révolution a laissée des traces indélébiles. Aujourd'hui le jeune activiste déplore toutefois la situation qui n'a pas évolué : «  En Égypte le système économique est tenu par des cercles restreints et il n'y a pas de redistribution. Le peuple est extenué par l'immobilisme politique et l'absence d'une vision à long terme ». Lassitude donc, mais pas désespoir. Les Égyptiens continuent de se déplacer aux urnes lors des scrutins mais ne sentent pas représentés. Pour beaucoup d'entre eux Morsi serait un Moubarak affublé d’une barbe...


«Agir aujourd'hui en Méditerranée»,  ou sortir de l’immobilisme? | Dimitris Kourkoulas, Michel Vauzelle, Samir Dilou, Pablo Elorduy, Sophia Kourkoulakou, Hicham Ezzat, Bassem Youssef, Mathieu Guidère, Philippe Desmazes, place Tahrir, place Sintagma, Puerta del SolDes médias en crise

Ce sentiment de ne pas être représentés par la classe politique se retrouve également chez les jeunes militants européens. Certes, les contextes sont différents. Ici les démocraties sont installées mais à bout de souffle et peinent à incarner un modèle viable en raison du marasme économique. Et les médias ne sont pas en reste. Accusés ne pas avoir vu venir ces mouvements et ne de ne pas les comprendre, le mea culpa est difficile pour les représentants de la presse écrite réunis autour de la table pour aborder le traitement de l'information. « Les catégories journalistiques sont anciennes et dépassées. Mais en plus de cela nous devons affronter l'érosion du lectorat de la presse de qualité. Or les médias audiovisuels ne font pas le travail de la presse écrite. Nous représentons un véritable enjeu démocratique mais qui dépend de facteurs économiques » estime Nicolas Demorand. Ses confrères Ignacio Cembrero et Avirama Golan confirment cet état de fait qui entrave leur travail : El País délocalise ainsi à Mexico la mise en ligne de ses articles et Ha'aretz n'a plus les moyens de se payer des correspondants à l'étranger. À la crise de la démocratie répond la crise du journalisme... « Pour nous renouveler nous devons proposer un journalisme d'intervention dans la société » conclura l'éditorialiste grec Yannis Pretenderis.

Après le désarroi des journalistes de la presse écrite la veille, la journée du samedi a débuté avec le débat sur Al Jazeera. La chaîne de l'émirat du Qatar, qui ne connaît pas la crise, constitue t-elle un modèle pour autant ? Très populaire dans le monde arabe elle a établi sa crédibilité en étant sur tous les fronts et du côté des manifestants lors des révoltes. « Al Jazeera a donné du courage aux peuples arabes » affirme Randa Habib de l'AFP, même si aujourd'hui son aura tend à diminuer à cause d'un soutien aux Frères musulmans trop marqué, nuance t-elle. Pour l'islamologue Mathieu Guidère, on est passée d'une perception d'un média contestataire « médiactiviste » à une « médiaplomatie » visant à peser sur l'échiquier géopolitique. Tous reconnaissent cependant le professionnalisme des équipes d'Al Jazeera, qui jouit d'une longueur d'avance dans cette partie du monde où la liberté de la presse n'est pas encore acquise. Mais il convient de reconnaître que la fiabilité de ses correspondants et de ses informations est aussi le fruit de moyens financiers quasi-illimités. Seul bémol : on regrettera qu'aucun représentant de la chaîne n'ait été autorisé à venir débattre à Marseille. Peut-être une volonté diplomatique du Qatar de faire profil bas alors qu'il est souvent pointé du doigt dans les médias de l'hexagone...

 

La Syrie, « zone noire » pour l'information

C'est sans conteste la dernière table-ronde sur la situation en Syrie qui a suscité le plus d'émotions. Le reportage photo réalisé en novembre dernier par Philippe Desmazes (AFP) dont il a commenté lui-même les images racontait l'horreur que vivent tous les jours les Syriens. Et devant un tel degré d'atrocité les mots ne suffisent plus. Après deux ans d'enlisement les chiffres donnent le vertige : 70.000 morts et 5 millions de réfugiés dont plus d'un million dans les pays frontaliers.

Comment justifier la frilosité des pays occidentaux qui s'apparente désormais à une non-assistance criminelle lorsque l'on sait que le régime de Damas reçoit des armes de la Russie et de l'Iran ? L'opinion publique reste également réservée et peu mobilisée sur le conflit car la multiplicité des groupes rebelles, dont certains djihadistes comme le Front Al-Nosra inquiète. Et c'est justement sur le manque d'informations que le bât blesse. Comme le souligne Hervé Bar, journaliste à l'AFP en charge de la couverture du conflit syrien « Le paradoxe est que l'on a jamais eu autant de clichés sur une guerre et aussi peu d'information alors qu'elle apparaît comme la première grande tragédie du XXIe siècle et la première grande faillite de la communauté internationale ».

Pourtant aguerri aux terrains les plus difficiles, comme le Rwanda ou la Somalie, ce reporter est resté abasourdi devant la barbarie systématique de l'armée syrienne. Il l'explique par l'intelligence perverse au service de la violence héritée des Moukhabarat (services secrets syriens). Il a témoigné d'une répression aveugle : boulangeries, hôpitaux et mosquées sont bombardées avec l'objectif de faire le plus de victimes possibles. Le mot d'« urbicide » est lâché. Il s'agit du meurtre perpétuel d'une ville. Ainsi, dès qu'une ville est reprise par les rebelles il faut la punir, l'anéantir, la faire disparaitre car elle incarne l'ennemi. Et face aux soldats du régime qui scandent « Vive Bachar, mort au peuple » il n'y a pas d'autre choix que de prendre les armes. C'est ce à quoi s'est résigné le franco-syrien Farouk Mardam-Bey, après avoir cru d'abord en une transition pacifique : « La guerre est une nécessité. Il faut en finir avec cette horreur. Il faut qu'il y ait un vainqueur et un vaincu. On ne peut pas imaginer d'autre perspective que la chute du régime ».

Noyés dans le flot d'informations instantanées dont nous sommes assaillis chaque jour, les morts syriens sont rapidement oubliés. Calfeutrés dans nos vieilles démocraties, on en oublie qu'à quelques heures de vol des hommes combattent avec pour mot d'ordre « La liberté ou la mort », reprenant la maxime des révolutionnaires français.

Après deux jours de débat, il est vrai que le rêve d'une Méditerranée unie, prospère et pacifiée apparaît plus lointain que jamais. Aussi, sa nécessité n'en semble que plus vitale. De Madrid au Caire, d'Athènes à Damas le peuple réclame la liberté et la dignité. Mais ces mots résonnent différemment selon les latitudes, et c'est prononcés en arabe que l'on espère les voir triompher au plut tôt.

 

 


 

Marianne Roux Bouzidi

Marseille, le 23 avril 2013