Rencontre multidisciplinaire autour de féminismes et islams en France | Medhi-Georges Lahlou, Agnès De Feo, Nathalie Galesne, Institut d’études de l’Islam et des sociétés du monde musulman
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Nathalie Galesne   

//Photo de la performance de Medhi-Georges Lahlou. L’artiste assume la même position extatique pendant 7 heures d’affilée et durant  3 jours (Installation «Salât ou autoportrait dirigé» 
2011 Fiac).Photo de la performance de Medhi-Georges Lahlou. L’artiste assume la même position extatique pendant 7 heures d’affilée et durant 3 jours (Installation «Salât ou autoportrait dirigé» 
2011 Fiac).La salle Lombard de l’ISSMM (Institut d’études de l’Islam et des sociétés du monde musulman) était pleine à craquer ce 7 mars 2013. Beaucoup de femmes, de rares hommes, composaient le public venu assister au colloque « Femmes, féminismes et islams en France: regards croisés entre chercheur(e)s, militant(e)s et artistes. Une rencontre originale qui entendait proposer « une réflexion inédite sur la question du féminisme islamique et des femmes musulmanes dans leurs réalités françaises. »

Le matin était essentiellement consacré à un questionnement autour du concept de féminisme islamique. Un concept majoritairement perçu en Occident comme la combinaison de deux termes incompatibles, tandis qu’au sein de la communauté musulmane le mot «féminisme » continue d’être ressenti comme un héritage néo colonialiste. La démarche des féministes musulmanes consiste donc à déconstruire ces notions, tout en replaçant dans leur contexte historique les interprétations des textes auxquels se sont livrés les exégètes pour asseoir et légitimer la domination masculine.

L’approche multidisciplinaire qui faisait toute l’originalité de cette rencontre se concentrait l’après-midi autour de deux recherches : l’artistique et la sociologique. Celle du performeur franco-marocain Medhi-Georges Lahlou et de la doctorante Agnès De Feo (EHESS-CADIS). Malgré des démarches et des expressions pouvant sembler aux antipodes, les travaux du créateur et de la sociologue tournaient autour d’interrogations voisines : comment se construit-on une identité par rapport au genre ou au religieux dans un contexte social, culturel et politique précis ? Comment traiter les représentations qui en émanent ?


Perturbateur de sens

Medhi-Georges Lahlou propose des performances et des installations qui affrontent, non sans une bonne dose d’humour, les identités culturelles (genre, religion, etc.). Enfant, il a vécu 8 ans au Maroc et est aujourd’hui installé en Belgique. On pourra s’étonner que ses oeuvres ne lui aient pas valu plusieurs fatwas, tant l’artiste effectue un véritable travail de sape des stéréotypes et des certitudes dont on sait à quel point ils nourrissent les fondamentalismes de tous bords.

Rencontre multidisciplinaire autour de féminismes et islams en France | Medhi-Georges Lahlou, Agnès De Feo, Nathalie Galesne, Institut d’études de l’Islam et des sociétés du monde musulman

Pour présenter son œuvre en résonnance avec les thèmes du colloque, le performeur avait choisi plusieurs vidéos et images retraçant des introspections qui mettent en scène un détournement d’objets symbolisant le genre ou la religion. Exemple : l’exploit sportif qu’il accomplit et filme en 2009 quand, exhibant un corps musclé, il marche 30 km entre deux lieux culturels au Maroc, chaussé de bottines rouges à hauts talons. « La tension de l’exploit consistait en un dépassement physique du à une bonne dose de testostérone parée d’un emblème de la féminité : les talons. Je voulais me poser le problème des limites et de l’endurance » raconte le performeur, qui n’a de cesse d’interroger également sa double identité religieuse. Ainsi lorsqu’il se se photographie portant un niqab de deux manières différentes, l’une inspirée de l’islam, l’autre –regard rivé vers les cieux- de la chrétienté. « Il s’agit de détournement d’objet et non pas de travestissement » commente Lahlou, qui se délecte dans sa fonction d’artiste perturbateur de sens.

 

Se cacher pour mieux se montrer

Agnès De Feo (EHESS-CADIS), doctorante mène, elle aussi, sur le terrain des sciences sociales, une recherche sur le corps et la religion en France où une loi promulguée le 11 avril 2011 interdit aux femmes le port du niqab. Celles qui enfreignent la loi encourent des amendes allant de 150 à 500 euros. La chercheuse collecte depuis plusieurs années des témoignages de femmes qui ont décidé malgré cette loi de continuer à endosser le voile intégral, souvent contre l’avis de leurs familles. Les courts extraits de son film projetés durant le colloque montrent des femmes revendiquant le droit de porter le Niqab tout en expliquant la pleine autonomie de leur choix, en aucun cas imposé par un homme, père ou mari. « J’ai commencé à filmer ces femmes pour appuyer mes recherches » explique la doctorante en sociologie qui a travaillé sur un échantillon de cent cinquante femmes de 15 à 50 ans.

Agnès De Feo distingue plusieurs générations de femmes : les plus jeunes qui n’ont pas reçu d’éducation religieuse et découvrent l’islam sur le tard. Les femmes entre 25 et 40 ans qui expriment par le port du niqab une attitude de rédemption et de rachat (avortement, enfants hors mariage, passé tumultueux, etc.). Celles de 50 ans, voire plus, qui se réapproprient leur religion. Ces femmes appartiennent pour la plupart à deux grands mouvements : le tabligh et le salafisme. Alors que les représentants du tabligh en France ont joué le consensus avec les institutions en demandant aux femmes de ne plus porter le niqab, les salafistes maintiennent leur stricte position de séparation des sexes allant jusqu’à prôner la réclusion pour les femmes.

Les femmes interviewées sont ambivalentes. Si elles se référent à un modèle traditionnel, elles ne supportent pas l’autoritarisme de leur mari, tiennent à leur liberté de choix et à leur épanouissement personnel, se déclarent souvent féministes. C’est pourquoi certaines d’entre elles ont déjà divorcé plusieurs fois. Par ailleurs, elles n’hésitent pas à prendre la place des hommes, comme cette jeune femme chef d’entreprise, fière de son pouvoir décisionnel et de son autonomie, ou encore si cette autre militante qui a décidé de rentrer en politique. N’ayant pas une grande pratique religieuse, plutôt ultra individualistes que communautaristes, ces femmes témoignent toutes à leur façon d’une volonté de se redonner de la valeur, une part narcissique gouverne leur choix de porter la burqa qu’elles comparent souvent à un écrin autour d’une pierre précieuse. D’ailleurs, «ce sont elles qui font du port du niqab une obligation religieuse, puisque de plus en plus de cheikhs, au sein de Ennahda ou des Frères musulmans, par exemple, leur demandent d’éviter de porter le voile intégral » précise Agnès De Feo.

 

Mettre en dialogue des discours différents

Il n’est pas aisé de « mettre en dialogue des discours différents… des niveaux de susceptibilités et de savoirs très divers » soulignait en conclusion de la journée Florence Rochefort, Présidente de l’Institut Émilie du Châtelet pour le développement et la diffusion des recherches sur les femmes, le sexe et le genre (1), tout en se félicitant de la réussite de cette journée qui mélangeait recherche sociologique, dimension artistique et société civile. Une approche décidément fructueuse pour aborder des phénomènes plurivoques faits d’emprunts et d’échanges mutuelles et qu’il convient désormais d’appréhender en dédramatisant la sphère du religieux, et en interrogeant les signes de l’engagement religieux comme autant de manières de se positionner dans l’espace public.

Car si les pratiques identitaires et religieuses des femmes ont entraîné en France des débats très vifs, une polarisation stérile, une manipulation politique par l’extrême droite, il est aujourd’hui grand temps de répondre à la curiosité et à l’appétit de savoir croissant des citoyens sur de tels sujets. Mission pleinement remplie par ce colloque.

 

 


 

Nathalie Galesne

13/03/2013

(1) Florence Rochefort est Présidente de l’Institut Émilie du Châtelet pour le développement et la diffusion des recherches sur les femmes, le sexe et le genre et co-directrice de la revue CLIO, Histoire, femmes et sociétés.

 

Le site du performeur Medhi-Georges Lahlou

http://mehdi-georges-lahlou.e-monsite.com


Agnès De Feo

http://cadis.ehess.fr/document.php?id=582

 

Sous la burqa

Un documentaire d’Agnès De Feo. Producteur : Marc Rozenblum. Sasana Productions 2010. Avec la participation de Jean Baubérot (historien de la laïcité), Bérengère Lefranc ( artiste plasticienne), Raphaël Liogier (sociologue des religions), Michel Wieviorka (sociologue EHESS)

http://www.agnesdefeo.book.fr/sous-la-burqa