Terres Communes, un web-documentaire d’Emmanuel Vigier | Nathalie Galesne, Emmanuel Vigier, Terres Communes, festivals de Lussas, Réel à Paris, cimetière de Saint-Pierre, Alexa Brunet
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Nathalie Galesne   

Terres Communes, un web-documentaire d’Emmanuel Vigier | Nathalie Galesne, Emmanuel Vigier, Terres Communes, festivals de Lussas, Réel à Paris, cimetière de Saint-Pierre, Alexa Brunet

Exister en situations de guerre, de pauvreté, de marge, mourir seul ou accompagné, c’est autour de ces situations extrêmes qu’Emmanuel Vigier, réalisateur, construit ses films. Et c’est avec les démons de la perte, de l’abandon, et de la solitude qu’il croise le fer chemin faisant. « J’ai un frère » (1), son dernier documentaire racontait l’histoire de deux frères séparés par la guerre des Balkans. Le film avait reçu un bel accueil dans les festivals de Lussas et du Réel à Paris.

Jeune homme subtil au regard clair, marseillais d’adoption, Emmanuel Vigier a cette attention aux autres que les égratignures de la vie vous lèguent. Pour son nouveau projet, non plus un documentaire mais un web doc, il a pris le temps qu’il a fallu. Il en va ainsi pour toutes les créations qui lèvent la chape posée sur l’indicible et l’invisible.

Celle que le réalisateur soulève avec « Terres Communes » pèse de tout son poids sur l’ombre et le silence qui engloutit les gens de la rue, dont la mort pourrait passer totalement inaperçue si des bénévoles, regroupés en association, n’en avaient décidé autrement. En effet depuis les années 90, les collectifs de citoyens qui accompagnent les gens de la rue jusque dans la mort se sont multipliés partout en France.

Qui sont ces hommes et ses femmes, quel élan les anime?

 

Entretien avec le réalisateur de «Terres Communes »

 

Terres Communes, un web-documentaire d’Emmanuel Vigier | Nathalie Galesne, Emmanuel Vigier, Terres Communes, festivals de Lussas, Réel à Paris, cimetière de Saint-Pierre, Alexa BrunetComment est né ce projet, qu’est-ce qui vous en a donné l’idée ?

Aujourd'hui, je dirais une forme de sidération. Une infirmière, membre d'une équipe de rue à Marseille, avait prononcé devant moi les mots « carré des indigents. » Les mots m'ont marqué. Alors, je suis allé voir. Je n'aime pas les cimetières. Je n'y ressens aucune forme de fascination, je crois que c'est important à préciser. Mais en arrivant au cimetière de Saint-Pierre, j'ai découvert là un calque de la ville, les beaux quartiers, un grand immeuble comme une cité et les espaces réservés à ceux qui sont sans ressources, les « carrés des indigents ». J'ai voulu en savoir plus et j'ai découvert l'existence de ces collectifs, qui «pleurent et gueulent » la mort des gens de la rue, comme le dit Lucas Guffanti, un jeune chercheur, qui a commencé sa thèse au moment où ce projet est né. Ce sont ces citoyens, ce qui les anime, qui m'a intéressé.

 

Vous avez mis de longues années à le réaliser, pourquoi ?

J'ai pris le temps parce que je voulais faire ce film avec les gens. Sans ces liens, c'était impossible, j'aurais abandonné. Ils se sont tissés, malgré moi, naturellement. On porte souvent un regard très condescendant sur ces « militants », ces « bénévoles ». On qualifie bien trop facilement leur action de compassionnelle. C'est une forme de cynisme, une façon de refuser de voir aussi, je crois.

J'ai pris du temps aussi parce que je voulais raconter cette forme d'engagement dans toute sa complexité, son ampleur, sa géographie. J'ai commencé à Marseille où le collectif est fragile, son action très peu visible. A Paris, il y a un groupe très uni, une pensée, un mouvement qui sans cesse s'interroge.

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Que raconte «Terres Communes»?

C'est un film sur les liens que peuvent créer des hommes et des femmes

dans la brutalité de nos sociétés. Eux vont jusqu'au bout. Mais en rendant hommage régulièrement aux morts de la rue, ils parlent avant tout des vivants, des conditions de vie qui mènent à la mort. Certains ont des liens très forts avec la rue, y ont vécu, d'autres continuent à faire des maraudes. D'autres ont un engagement, je dirais, plus intime ; ils sont moins dans l'action publique mais en revanche « accompagnent » régulièrement des êtres, qu'ils n'ont pas connus, mais qui sont morts seuls, sans ressources.

Tous ces gestes se complètent, font sens. Font humanité. C'est ce que j'essaye de montrer. Mais que je ne veux pas pour autant expliquer. Il y a un scandale évident et des hommes et des femmes, qui, chacun à leur manière, le crient. Pourquoi le font-ils ? Je me garde bien d'y répondre. Je me méfie des explications psychologisantes, des raccourcis.

Le film se déroule sur quatre saisons de notre époque, sur les pas de cinq personnes engagées dans ce mouvement de solidarité.

 

Terres Communes, un web-documentaire d’Emmanuel Vigier | Nathalie Galesne, Emmanuel Vigier, Terres Communes, festivals de Lussas, Réel à Paris, cimetière de Saint-Pierre, Alexa BrunetPourquoi avoir choisi le webdoc à la place du documentaire?

C'est un documentaire. Mais j'avais envie de l'écrire autrement et le web, l'écran du web, offre des possibilités de narration, qui peuvent être pertinentes. Dans le cas de Terres Communes, il y a l'idée de faire mémoire et de faire lien. J'avais envie d'un film qui ne s'arrête pas, qui soit toujours là, comme ces hommes et ces femmes que j'ai filmées.

Par ailleurs, la fabrication de « Terres Communes » est une aventure collective. Très vite, j'ai voulu constituer une équipe d'auteurs, d'artistes autour de ce projet. Il s'agissait ensemble de rendre visible cet engagement du mieux qu'on le pouvait avec la sensibilité de chacun  Avec Renaud Vercey, le directeur artistique et le développeur, la forme du carré s'est imposée à nous. Comme le font ces associations dans l'espace public, on a fabriqué une forme de rituel dans la narration.

La vidéo est le fil du récit. La photographie, réalisée par Alexa Brunet, est un travail sur les traces de vies et d'absence des gens de la rue à Marseille et à Paris. Comment rendre visible cet engagement ? En arrière-plan, il y a aussi un questionnement sur l'image et la rue. J'ai filmé un débat sur cette question dans un des ateliers menés par le collectif des Morts de la Rue . Soudain, un des participants, un ancien de la rue, va jusqu'à dire que l'image tue.

 

Qu’offre cette nouvelle forme d’expression par rapport au cinéma du réel?

C'est un champ possible d'écriture du réel, qui est tout à fait passionnant à défricher. C'est un point de rencontre possible entre différentes pratiques, démarches d'auteurs. Tous les sujets ne s'y prêtent pas. Il y a des écueils : vouloir tout dire, tout montrer...Mais le principal danger, à mon avis aujourd'hui, c'est d'enfermer ces expressions dans des définitions, des modèles. De retrouver ailleurs le formatage de la télévision. Tous les projets web ne sont pas nécessairement « participatifs », par exemple !

Terres Communes n'est pas uniquement un film conçu pour le web. Ce qui est intéressant, c'est de le partager, en public, dans une salle, une projection. De voir les images d'Alexa Brunet sur des murs bien réels de la ville. Avec les différents partenaires du projet, une semaine thématique est organisée à la Friche de la Belle de Mai autour de Terres Communes, qui est plus un projet transmedia qu'un web-doc.

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Qui vous a accompagné tout au long de la réalisation de «Terres communes»?

Un producteur audiovisuel, Les tambours de soie et un opérateur culturel, Zinc, particulièrement tenaces, qui n'ont jamais lâché...

Car si les partenaires du projet sont nombreux (deux medias nationaux, Rue 89 et La Croix et deux medias à Marseille, Chez Albert et radio Grenouille), l'économie du projet est fragile. Mais nous sommes arrivés au bout, c'est là aujourd'hui l'essentiel.

 

 


 

Propos recueillis par Nathalie Galesne

14/10/2012

 

 

(1) cf. Le carnet de tournage de «J’ai un frère» d’Emmanuel Vigier dans babelmed. net http://www.babelmed.net/dossier/4082-j-ai-un-fr-re-carnet-de-tournage.html

 


 

 

http://www.terrescommunes.fr

 

http://www.facebook.com/TerresCommunes?ref=ts&fref=ts

 

La projection de TERRES COMMUNES

 

A Marseille le : 24 octobre à 20h

à l'Alhambra - 2 rue du Cinéma - 13016 Marseille

M° Bougainville + Bus 36 ou 36B arrêt : "Rabelais frère"

 

A Paris le : 31 octobre à 20h

aux Ateliers Varan - 6 Impasse de Mont-Louis - 75011 Paris

M° Philippe Auguste

 

Réservations sur : tamtamsoie@tamtamsoie.net

 

Rendez-vous en Terres Communes – Du 20 au 24 octobre 2012 à Marseille

 

Une semaine thématique autour du web-doc

Une proposition de Zinc, Les Films du Tambour de Soie, www.radiogrenouille.comwww.chez-albert.fr, en partenariat avec Le Ravi, et l’Alhambra, avec le soutien d'IPM, l’AP-HM et de SFT.

 

Infos: www.zinclafriche.org / www.tamtamsoie.net