Urgent, cherchons immigrés! | babelmed
Urgent, cherchons immigrés! Imprimer
babelmed   
 
Urgent, cherchons immigrés! | babelmed
Port de Zuwarah (Libye)
Ne cherchez pas, ceci n’est pas la reproduction d’une petite annonce parue dans votre quotidien habituel!

C’est autre chose, une chose bien plus sérieuse que vous ne pourriez le croire au premier abord: l’économie européenne, et vos retraites avec, est au bord du gouffre faute de travailleurs.

C’est le très récent ‘Livre vert’ de la Commission Européenne sur la «gestion des migrations économiques» qui nous le révèle en termes à peine voilés(1):

«Entre 2010 et 2030, aux taux d’immigration actuels, le déclin de la population active de l’Europe des 25 occasionnera une baisse du nombre de travailleurs de l’ordre de 20 millions. Ces développements auront un impact considérable sur la croissance économique globale, le fonctionnement du marché intérieur et la compétitivité des entreprises européennes.

Dans ce contexte, bien que l’immigration en soi ne constitue pas une solution au problème du vieillissement de la population, des flux d’immigration plus soutenus pourraient être de plus en plus nécessaires pour couvrir les besoins du marché européen du travail et pour assurer la prospérité de l’Europe».


On ne saurait être plus clair! Ironie de la politique, ce ‘Livre vert’ a été présenté par le Vice-Président de la Commission Européenne en charge des affaires de Justice, Libertés et Sécurité, Franco Frattini, qui était jusqu’à il y a quelques mois un membre éminent du Gouvernement Berlusconi aux côtés de Umberto Bossi, tonitruant patron de la très xénophobe Ligue du Nord.

Une réalité crue
Si la Commission Européenne a choisi la période 2010-2030 pour sa démonstration, ce n’est pas par hasard: c’est le moment où la génération du ‘baby boom’ de 1945-1950 aura atteint l’âge de la vieillesse, c'est-à-dire la période où cette ‘vague’ passera de l’âge de 65 ans à celui de 80 ans. Pour le dire autrement, ce sera la période où la pression sur les systèmes européens de retraites sera la plus forte puisque les retraités seront tout d’un coup beaucoup plus nombreux - la bombe à retardement du baby boom - et où les classes en âge de travailler seront beaucoup moins nombreuses, déclin de la fertilité oblige.

Selon Chris Wilson, démographe qui appartient au Réseau Euro-Méditerranéen des Sciences de l’Homme(2), la population de l’Europe des 25 (d’aujourd’hui) était de 350 millions en 1950, de 450 millions en 2004, mais elle ne sera plus que de 400 millions en 2050. En effet, la fertilité globale de la population européenne est tombée à une moyenne de 1,4 enfant par femme alors que le remplacement de la population exigerait une fertilité de 2,1 enfants par femme.

Pire encore, si l’on peut s’exprimer ainsi, ce sont les pays du Sud et de l’Est de l’Europe qui verront les plus forts déficits de population (Espagne, Grèce, Italie, Portugal, Hongrie, Pologne, République Tchèque, Slovaquie) puisque leur fertilité globale ne dépasse pas 1,2 enfant par femme alors qu’il est de 1,7 au Centre-Nord de l’Europe.

L’actualité médiatique nous donne les mêmes signaux: la France est à court d’infirmières (qu’elle recrute en Espagne notamment) et d’informaticiens (qu’elle importe du Maghreb, comme l’Allemagne le fait d’autres régions), l’Italie du Nord, Vénétie en tête, crie à la pénurie d’ouvriers pour ses PME et envoie des délégations de recruteurs en Tunisie.

Le même ‘Livre vert’ européen ajoute sans sourciller que l’UE doit prendre en considération le fait que les principales régions du monde se font déjà concurrence pour attirer des travailleurs migrants pour satisfaire les besoins de leur économie.

Rien de très nouveau sous le soleil, puisque Jacques Attali écrivait déjà dans Le Monde en mars 1997: «Tout à fait à l’inverse des idées reçues, beaucoup de nations développées devront rajeunir leur population, afin de pouvoir payer les retraites et d’éviter une hausse trop rapide de leurs coûts de main d’œuvre. Elles se livreront pour cela à une concurrence sauvage en vue d’attirer des travailleurs étrangers».(3)


Et ce n’est pas tout…

Le vieillissement de la population menace donc les entreprises européennes et les confortables retraites et régimes d’assurance-maladie des Européens. Il faut donc déjà penser à quelques millions, ou dizaines de millions, d’immigrés supplémentaires. Voilà déjà un gros pavé dans la marre des idées reçues.

Un esprit généreux mais hâtif pourrait conclure que les émigrés d’aujourd’hui suffiront à compenser ces manques de bras. Que non! Car, intégration et hausse du niveau de vie aidant, les immigrés installés sur le sol européen adopteront les mêmes comportements familiaux et
leur natalité tend à s’aligner sur celle des Européens. En effet, toujours selon Chris Wilson, pour l’essentiel les faits suggèrent que la fertilité des migrants tend à converger avec celle de leurs hôtes. Autrement dit, l’immigration ne constitue pas une solution ‘une fois pour toutes’, elle doit être continue.

Dès lors, il faut se réconcilier avec l’idée que non seulement les flux migratoires vers l’Europe devront être permanents mais qu’ils devront aussi être élevés.

Voilà bien de quoi donner le tournis au Front National français, au Vlaamse Blok belge et à la Lega Nord italienne.

La Méditerranée au premier plan
La population du pourtour méditerranéen, même si elle voit sa fertilité globale fondre à grande vitesse(4) en raison de l’élévation de son niveau de vie et d’une urbanisation croissante, aura atteint en 2050 le même niveau – 400 millions – que celle de l’Europe à 25 la même année. Ces mêmes pays méditerranéens avaient 70 millions d’habitants en 1950 et en ont 230 millions aujourd’hui (2004).

Pour des raisons géographiques (la proximité), historiques (les colonisations) et culturelles (la présence ancienne de vastes communautés musulmanes méditerranéennes en Europe)(5), le surcroît de migrations qui semble donc indispensable dès aujourd’hui devrait donc provenir en large partie du pourtour méditerranéen.

Est-ce seulement possible?

Pas certain, si l’on sait que, par exemple, le Liban, la Tunisie et la Turquie ont si bien maîtrisé leur démographie qu’elles ont atteint à peu près le ‘taux de remplacement’ de la population, avec environ 2,1 enfants par femme. Pour ces pays, on peut déjà prévoir dans quelques années des problèmes de financement des retraites et de l’assurance-maladie, des fermetures de classes de primaire et, au moins pour la Tunisie, la possibilité de devenir un jour une terre d’immigration. Que d’idées reçues seront ainsi bousculées!

S’y ajoute un autre facteur: des pays comme la Turquie et la Tunisie, le Maroc également, sont aujourd’hui, pour une grande partie de leur industrie manufacturière, des bases de production périphériques de l’économie européenne, bases totalement intégrées dans leurs chaînes logistiques. Sait-on assez que les chaînes de montage de Peugeot à Sochaux, de Sköda/Volkswagen en République tchèque ou d’Airbus à Toulouse sont alimentées en composants depuis Casablanca, Izmir ou Sousse ? On ne remet pas en cause les stratégies de délocalisation de tels groupes industriels et de leurs sous-traitants sans y réfléchir à deux fois.

Mais une émigration accélérée de la Méditerranée vers l’Europe est-elle également souhaitable? L’émigration du pourtour méditerranéen vers l’Europe des 25 ne constitue-t-elle pas une ponction dévastatrice sur la main d’œuvre que ces pays ont qualifiée au prix de grands sacrifices financiers, collectifs et individuels? Vastes questions.

Entre politique et économie, un large fossé…culturel
La plupart des pays européens ont aujourd’hui une politique migratoire restrictive. Qu’elle soit ou non fondée sur des quotas ou sur d’autres méthodes, que le pays appartienne ou pas à l’espace Schengen, le discours politique est le même partout: il ne saurait être question d’admettre publiquement que l’on souhaite avoir beaucoup d’immigrés sur son sol.

Même si, comme c’est le cas régulièrement en Italie, on régularise les ’sans papiers’ à grands coups d’amnistie(6) avec, au passage, un sérieux bénéfice financier pour l’Etat(7).

Si la politique ferme les portes (n’oublions pas que les politiciens sont élus dans le court terme), l’économie quant à elle réclame qu’on les ouvre. Le litige entre les autorités régionales de Vénétie et le Gouvernement Berlusconi à ce sujet n’est pas un secret.

Ce fossé béant entre perceptions et discours politique d’une part, réalités sociales et exigences économiques d’autre part, n’a pas échappé à la Commission Européenne dont le ‘Livre vert’ a précisément pour objet de préparer une audition publique sur la migration économique en 2005. Chaque ‘partie intéressée’ peut d’ailleurs y aller de sa contribution par courrier électronique.(8)

Au-delà des analyses démographiques et des projections de croissance économique, au-delà du débat sur la politique migratoire, l’essentiel, une fois encore, est politique et culturel.

Si, comme l’indiquent les spécialistes et comme le suggère le bon sens, ces migrants devaient venir d’abord du pourtour méditerranéen, ils arriveront tout naturellement avec leur culture et leur religion. Ce faisant, ils trouveront dans l’Europe d’aujourd’hui une vaste composante culturelle musulmane et arabe, mais aussi une hostilité certaine.

Jacques Attali, encore lui, avait affirmé avec conviction dans son article du Monde(9) «Si la France et l’Europe décidaient de s’affirmer comme un club chrétien, elles devraient se préparer à l’affrontement avec un milliard d’hommes, à une véritable ‘guerre de civilisations’. Avec, en prime, en France, une guerre civile».

Comme pour le débat sur l’adhésion de la Turquie (voir à ce sujet notre article Turquie-Europe, éclats d’un débat qui ne fait que commencer), une triple question culturelle fondamentale se pose donc aux Européens:

-l’Europe est-elle capable d’assumer sa dimension musulmane, de reconnaître sa part de racines musulmanes et de se réconcilier durablement avec elles?

-l’Europe aura-t-elle la vision nécessaire pour savoir utiliser cette richesse humaine sur son sol comme un pont avec une région en expansion?

C’est dit, le débat sera avant tout culturel. ______________________________________________________

1)‘Livre vert sur une approche communautaire de la gestion des migrations économiques’, COM (2004) 811 final, Commission Européenne, 11 janvier 2005. Le texte est consultable en ligne en français (il existe également en anglais) à l’adresse suivante:
http://europa.eu.int/comm/justice_home/doc_centre/immigration/work/doc/com_2004_811_fr.pdf
2)Chris Wilson, Demographic transitions in Europe and the Mediterranean, July 2004, document consultable sur le site Internet du Réseau Euro-Méditerranéen des Sciences de l’Homme:
www.periples.mmsh.univ-aix.fr/REMSH/entree_remsh.htm
3)Jacques Attali, ‘Géopolitique de l’immigration’, Le Monde daté du 4 mars 1997, www.lemonde.fr
4)Globalement, selon Wilson, la fertilité totale pour les 10 pays musulmans du pourtour méditerranéen, du Maroc à la Turquie, est passée de 7 enfants par femme dans les années 50 à environ 2,4 enfants par femme actuellement, soit un taux très proche du taux de remplacement de la population (2,1 enfants par femme).
5)Par exemple, Maghrébins en France, Marocains en Espagne, Tunisiens en Italie, Turcs en Allemagne.
6)Les régularisations sont le tampon nécessaire pour faire face à la reproduction de l’irrégularité que les pays n’arrêtent pas de cultiver du fait même qu’une bonne partie de leur économie vise des profits fondés sur la super-exploitation d’une main d’œuvre au noir et encore mieux clandestine, Salvatore Palidda, Working Paper (2003) pour le Réseau euro-méditerranéen des Sciences de l’Homme. Document consultable sur le site Internet :
www.periples.mmsh.univ-aix.fr/REMSH/entree_remsh.htm
7)Salvatore Palidda estime (cf. document cité ci-dessus) que les régularisations ont rapporté 1,4 milliard € à l’Etat italien sous forme de ‘mandats obligatoires’ payés par les candidats.
8)Les observations sur le ‘Livre vert’ peuvent être adressée à jls-economic-migration@cec.eu.int
9) Jacques Attali, idem Joseph Armao
mots-clés: