Cécile Oumhani, à la croisée des mots et des imaginaires | babelmed
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Cécile Oumhani
Cécile Oumhani est poète et romancière. Elle trace poème après poème, récit après récit, une œuvre féconde et lumineuse. Maître de conférence à l'université de Paris XII, agrégée d’anglais, elle a consacré son doctorat d’études britanniques à Lawrence Durell. Sans doute faut-il voir dans ce choix le début d’un ancrage dans le monde méditerranéen qui, au fil de sa création, ne cesse de se préciser.

C’est pourquoi son écriture attire et éblouit écrivains et intellectuels des deux rives d’une mer pensée comme le lieu possible des diversités. Un lieu où se réfugier quand les cloches de «l’occidentalisme» sonnent à l’unisson la même ritournelle d’exclusion simplificatrice.

Cécile Oumhani restitue des univers dont on pourrait penser qu’ils nous sont totalement étrangers, mais qui s’ouvrent pourtant à nous grâce à la sensibilité qui les porte: "Parmi les nombreux romans qui évoquent les femmes du Maghreb, Une odeur de henné est un joyau d'authenticité et d'empathie», écrit à propos de ce roman, paru il y a cinq ans, Hugo Marsan dans Le Monde.

Invitée à de nombreuses rencontres, notamment à l’Institut du Monde Arabe ou lors des Belles Etrangères en 2003, Cécile Oumhani traverse aussi volontiers la Méditerranée. Elle s’est récemment, rendue dans les universités de Tunis, Sfax et Kerouan.


"Le regard que porte Cécile Oumhani sur cette rive-ci de la Méditerranée n'est déformé par aucun prisme. Elle est méditerranéenne. Femme des deux rives. Femme de toutes les rives si l'on pense à sa culture anglaise…", écrit à son sujet, dans La Presse de Tunisie, Jalel El Gharbi universitaire, journaliste et essayiste tunisien.

Il y a quelques jours, Cécile Oumhani a présenté à Paris, à l’occasion d’une rencontre littéraire, le roman de l’écrivaine turque Aslı Erdoğan La ville dont la cape est rouge. Une façon d’exprimer une fois encore son engagement méditerranéen et l'importance essentielle que revêt pour elle non seulement la Méditerranée, mais une Europe élargie.

Nous proposons ici trois inédits de Cécile Oumhani: la lettre qu’elle a écrite et dédiée à son amie Aslı Erdoğan après la présentation de son roman, les impressions qu’elle a livrées à Jalel El Gharbi sur son attachement à la Tunisie et à la Méditerranée, et enfin un extrait d’une nouvelle à paraître.

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Lettre à une amie turque
A la fenêtre, les toits de Prague resplendissent sous la neige. Le ciel essaime le cortège muet dont je déchiffre les lentes volutes. Au bout de mes doigts, le minuscule clavier où j'épelle fébrilement pour toi, Aslı, un petit rien de la ville où j'ai cherché dans les rues l'empreinte d'images laissées par Kafka, dont tu m'as dit combien il t'avait marquée quand tu le découvris à dix-sept ans. A peine le temps de m'égarer dans la fuite d'un regard, vers ce qui, silencieusement, traverse la rue de passé et d'histoires défaites de leur nom... et ce sont tes mots qui s'affichent devant moi. Tu me dis la splendeur des feuillages de l'automne à la vitre du train où tu es assise. Bribes lumineuses et légères sur la blancheur de l'écran. Ailleurs... Sommes-nous ailleurs, l'une et l'autre, regards tournés vers des paysages qui se croisent ?
Une nuit, il y a peu, venue du lit d'un sommeil dont le cours charrie mille et une gemmes que nous vouons trop souvent à l'oubli, une des mosquées d'Istanbul surgit devant moi. Ou plutôt, je suis debout devant elle, émerveillée par la couleur du ciel où se découpent ses élégants minarets de pierre sombre. Restes d'un lointain voyage que je n'ai jamais oublié... Oui, nous portons en nous tant d'architectures secrètes. Des bâtisses qui se sont tracées en nous dans le paroxysme du détail et de la couleur. Elles y ont pris leur place en ces espaces auxquels le jour nous arrache si volontiers.
Comme cette ville "dont la cape est rouge", ce Rio de Janeiro s'est gravé en moi, à travers le prisme flamboyant de ton écriture, Aslı. Une ville dont tu m'as dit que tu ne l'avais écrite qu'après l'avoir quittée, puisant dans ta mémoire et dans les mots qu'il fallait pour mettre en scène la terrible danse macabre où s'affrontent Rio et Özgür, oiseau fragile, assoiffé d'une parole qui lui serait offerte. Visiteurs ou lecteurs, nous traversons le monde qui nous entoure et celui qui nous habite. Nous nous rencontrons par-delà ce dont on voudrait faire un ailleurs qui serait une ultime et indéchiffrable frontière. Nous nous rencontrons et nous touchons dans la fragilité de l'humain.
Et ce soir à Paris, au Café de la Mairie, tu termines la présentation de ton roman en lisant en turc les pages que j'ai lues en français pour commencer la soirée. Musique des mots comme source claire coulant sur des galets arrondis par tant d'années où la lumière joua avec son cours... Et cette émotion pour mon oreille, familière de l'arabe, d'entendre ici et là un mot que je comprends. La langue... Merveille du souffle où nous partageons le secret des espaces que nous portons au fond de nous au jour le jour. Souffles légers comme nos rêves et prenants comme nos angoisses, souffles qui se rejoignent dans la délicatesse du reflet de ce qu'on traduit.
Car, Aslı, pour toi turque et moi française, les clefs que nous cherchons pour franchir le seuil de la page sont les mêmes... Il y a ce sourire échangé et le réconfort secret de découvrir qu'à travers les jeux de la lumière qui s'enveloppe autour des mots de nos langues respectives, les lieux dont nous sommes en quête sont les mêmes. Oui, Aslı tu écris à partir de la mémoire et tu dialogues avec tes rêves, comme je tente de le faire.
Oui, j'attends de te revoir à Paris au Sélect, en janvier ou février, parce que ce que nous avons à nous dire est si important pour moi. Et puis, je sais combien tu aimes le thé Lapsang Souchong. J'attends de te revoir dans une Méditerranée aux rives plurielles, une Europe tissée de fils multiples, scintillant de proximités aux couleurs à la fois nouvelles et anciennes. Je crois que ce sont la rencontre des êtres humains et l'élan irrépressible de la création qui balaieront les spectres que certains dressent comme preuves d'un gouffre où nous serions voués à nous perdre en nous rapprochant.
Je finis de t'écrire... Feuilles d'un automne magique et flocons de Prague continuent de tournoyer en moi, ensemble, toujours ensemble. Car les rives ne cessent jamais de se redessiner, happées par la vague et le miracle des mots que l'on écrit comme ceux que l'on se dit, à travers les voiles impalpables qui enveloppent nos langues.
Cécile Oumhani

Les œuvres de Aslı Erdoğan disponibles en français: La ville dont la cape est rouge, roman (Actes Sud), Les oiseaux des bois, nouvelle parue dans la revue Etoiles d’encre, n°19-20
________________________________________________________________ Europe-Maghreb, littératures fécondes
(extrait d’un ouvrage collectif à paraître)

“Voyageurs hésitants, cherchant notre route à travers l'opacité qui voile le monde et nous rend aveugles à nous-mêmes, nous tâtonnons vers cette part énigmatique et contradictoire logée là où nous ne savons. Les mots tracés sur la page sont espoir de clarté, désir de rejoindre et de toucher. Atteindre une rive? Je pourrais dire que j'erre entre les rives et pourtant il me semble plus juste de dire que ce sont elles qui sont en moi. Le temps a inscrit dans sa trame mille et une choses pétries de cette Tunisie qui est mon lieu intérieur mais sont aussi translucides à qui me voit ou me rencontre ici au Nord. Insignifiantes ? Non, tout le contraire, à la fois insaisissables et essentielles, comme si un pays, une culture et une langue s'étaient tissés en moi à jamais, étroitement entremêlés avec ce que j'étais avant. Un mot qui vient en arabe, seulement parce qu'à un instant précis il s'impose dans sa justesse, son exactitude. Un geste que j'esquisse sans même y penser, parce que je l'ai aimé lorsque je l'ai vu et que je l'ai ensuite gardé en moi. Lente giration de tout ce qui relève du désir, comme plénitude rêvée, manque ou frustration et inévitablement se résout sur les chemins de la page. Se résout? Plutôt une approche dont il faut accepter qu'elle deviendra juste un peu plus étroite avec le temps. Les mots que j'espère doivent être arrachés à la gangue de ce qui les a vidés d'eux-mêmes, vœu de couleur, de texture et de lumière et ils s'échappent, ou le ciseau qui doit les sculpter glisse en vain sur ce qui les emprisonne. Patience d'un travail qui n'est jamais fini, attente de ce qui se dérobe avec l'écoute encore trop imprécise chez moi de ces textes arabes qui bercent mon oreille intérieure. Avec des moments privilégiés et déterminants comme la découverte de Saison de la migration vers le nord de Tayeb Salih dans le texte après la lecture de sa traduction française: profusion de sons et de rythmes qui m'ont donné la certitude de franchir alors un seuil.”
Cécile Oumhani
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Espaces
(extrait d’une nouvelle à paraître)

Il contourne l'immeuble, laisse derrière lui les façades de brique jaune qui cernent le quotidien et épuisent ses rêves. Il rejoint la lisière où le talus surplombe la petite ceinture. Louis imprime sa semelle dans la terre noire, humide, gorgée des strates d'une histoire muette qu'il ne peut atteindre, tout juste éprouver au bout de son pied. Ici on ne le voit pas. L'écho de sa galopade finit à peine de battre entre ses tempes. L'image de l'escalier qu'il a dégringolé s'essouffle dans sa poitrine en longues saccades, puis se brouille avec le reste, bruit de voix lointaines et choc d'objets venus peupler le silence. Il porte son index à sa bouche, surpris par le sang qui perle où son ongle a soulevé la peau.

Louis s'écarte des buissons dont les branchages l'ont un moment dissimulé. Il regarde à droite, puis à gauche, guette les traces d'une autre présence, les secousses d'une bagarre possible. Il passe sa main sur sa joue, y retrouve la morsure de la fine branche dont une bande l'a un jour cinglé en plein visage. Car l'espace oublié par les uns est déjà investi par d'autres et découpé en territoires interdits. Il veut rejoindre un peu plus loin sur le flanc escarpé un bouquet d'arbres envahis par des lianes brunes qui les enveloppent et retombent sur le sol tassé par le passage des années.

Il se tapit dans le creux qui s'ouvre à la naissance de deux troncs. Un frisson parcourt ses épaules osseuses et fait trembler ses mains jointes sous son menton. Son trésor, la boîte à chaussures décorée de paillettes argentées... Ses angles de carton butent, raclent au fond de sa gorge, agités par l'onde de la colère, de l'amertume qui déferle. Elle y a touché. Elle l'a ouverte... Encore une fois, sous prétexte du ménage, l'excuse au nom de laquelle elle ne respecte rien, jamais rien.

Il revoit dans sa mémoire le contenu de la boîte : quelques photos jaunies, un mouchoir imprégné de cette odeur de tabac et de miel qui était un signe de reconnaissance, les lunettes dont la monture façon écaille de tortue avait été renforcée avec du scotch... Ce qu'il a pu rassembler à la hâte, avant qu'elle n'ait effacé tout ce qui ne venait pas d'elle dans la chambre du fond, celle qui donne sur la petite ceinture. Elle l'avait concédée au vieil homme, à grand peine et de mauvaise grâce, les dernières années, celles de sa maladie, mais aussi celles de ce temps béni où Louis s'était gavé de sa tendresse chaleureuse et infinie. Son grand-père... Le faisceau doré de la lampe allumée quand il rentrait de l'école l'hiver en fin d'après-midi. Le livre que, d'une main ridée, il repoussait encore ouvert sur la table ou la revue qu'il refermait pour se tourner vers l'enfant qui rentrait. Le bol de chicorée au lait qu'ils prenaient à la cuisine en buvant à petites gorgées pour ne pas se brûler.

Elle rentrait beaucoup plus tard. Elle savait dès son arrivée reprendre sa place dans l'appartement qu'ils ne devaient pas déranger, parmi ces choses qu'il ne fallait pas détrôner, dans un espace qui ne devait en aucun cas perdre sa propreté, son empreinte à elle. "Sinon elle va se fâcher," lui glissait le vieil homme à mi-voix tout en souriant d'un air doucement moqueur. Et il déchiffrait avec lui l'envers des phrases, celles qu'elle lâchait d'un ton courroucé et les autres qui restaient muettes entre ses lèvres pincées. Il entraînait Louis à travers le grand livre d'un passé désaffecté, les fragments de ces ruines qu'elle épargnait encore, juste parce qu'elle ne les avait pas remarquées. Il réinventait pour l'enfant des signes et de nouveaux chemins...

Des cris glissent le long des murs comme de la pluie qui ne cesserait pas de ruisseler, là-bas dans l'appartement qu'il vient de fuir. Une fine pellicule de silence y recouvre tous les objets. L'absence irréversible a éteint pour Louis les visages, refroidi de façon impalpable mais sûre chaque instant de sa vie. Tout en bas du talus, il suit des yeux les rails de la ligne abandonnée, assoiffé d'un détour qu'ils lui découvriraient vers une échappée où les jours auraient une autre saveur. La viorne s'enroule autour des arbres et drape un paysage aux arêtes métalliques et coupantes comme la voix de sa mère.
Cécile Oumhani


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Chant d’herbe vive (mars 2003)
(extraits)

Exilés des champs de lumière
Nous portons le message
Lieu inversé de la couleur

Parole filée de blé
En rumeur de mer
Et l’ampleur de la courbe
Naguère ouverte à notre marche

Gage de ces années
Vers lesquelles nous croisons
Furtifs passeurs de l’obscur

Aux prémices du sable
L’onde a épelé
Le signe du ciel
Vertige d’une errance sans fond
Et la phrase étrange
Versant obscur
Palimpseste de notre passage


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Bibliographie

Poèmes
· Chant d'herbes vives, Voix d'Encre, 2003
· Des sentiers pour l'absence, Le Bruit des autres, 1998
· Vers Lisbonne, promenade déclive, Encres vives, 1997
· Loin de l'envol de la palombe, La Bartavelle, 1996
· A l'abside des hêtres, lauréate des éditions-concours du Centre Froissard, 1995

Romans
· Un jardin à La Marsa, Paris-Méditerranée, 2003
· Les racines du mandarinier, Paris-Méditerranée, 2001
· Une odeur de henné, Paris-Méditerranée (Paris) et Alif (Tunis), 1999

Nouvelles
· Fibules sur fond de pourpre, Le Bruit des Autres, 1995
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