Après le double référendum à Chypre | Mehmet Basutçu
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Mehmet Basutçu   
 
Après le double référendum à Chypre | Mehmet Basutçu
Les hommes politiques ont, entre autres, cet étonnant talent de travestir toute sorte de réalité, pour faire dire aux faits incontestables, tout et son contraire. Leur pouvoir ne s’appuie-t-il pas d’ailleurs, en grande partie, sur cette insidieuse et redoutable manipulation des opinions publiques?
Ce constat bien connu, brille de tout son poids dans l’affaire chypriote.

Quel est le véritable gagnant de ce double référendum qui a signé l’échec de la solution proposée par l’ONU? Personne! La réponse ne doit pas surprendre, même si des deux côtés de la ligne verte chacun crie à la victoire!

Tous perdants malgré les cris de victoire
L’un des indicateurs fiables de la réalité d’une situation politique est la réaction des marchés boursiers. Les places financières n’ont pas en effet, d’état d’âme. La bourse d’Istanbul a clairement viré au rouge. Pour les milieux d’affaires il n’y a pas de doute, les résultats de ce double référendum sont négatifs. La chute de l’indice a été de 4,5 % le lundi 26 avril et de 2 % supplémentaire le lendemain, avant de se stabiliser le mercredi 28 avril. Le dollar et l’euro se renchérirent dans la foulée, de l’ordre de 3 % en deux jours.

Les pièges géopolitiques, aussi grossiers soient-ils, se sont donc bel et bien refermés sur les protagonistes chypriotes à jamais séparés par cette fameuse ligne verte, qui sera ipso facto reconnu par la communauté internationale après trente ans de négation et d’embargo! Le paradoxe est saisissant…

Chypre reste boiteux. Les portes de l’Union européenne s’ouvriront dimanche prochain sur une division officiellement entérinée. Le gouvernement de la République Turque de Chypre du Nord a alors beau jeu de demander aux Européens de suspendre l’adhésion de Chypre jusqu’à la réunification de l’île, puisque désormais c’est le sud qui serait responsable de l’existence de la fameuse ligne verte, pour avoir refusé à 75 % de la supprimer! L’argument semble tenir debout en droit international.

Les moins perdants
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T. Erdoğan et G. Schröder
Puisqu’il n’y a pas eu de véritables gagnants, quels sont ceux qui seraient les moins perdants de ce rendez-vous raté?

En première position, incontestablement, nous trouvons le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan. Les autorités d’Ankara ont en effet mené une véritable course à obstacles contre le temps, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur du pays. Il leur a d’abord fallu convaincre, voir forcer la main au Président de la RTCN, Rauf Denktaş, qui freinait des quatre fers; ensuite vaincre la résistance des militaires turcs qui ne souhaitaient pas retirer leur troupe du nord de l’île selon les termes du plan Annan dans sa version initiale.

Le premier ministre turc, très volontaire et combatif, a réussi à remettre les chypriotes turcs autour de la table des négociations, en les incitant constamment à faire preuve de réalisme et de pragmatisme afin d’aboutir à l’union de l’île. Il est aussi parvenu à mobiliser à ses côtés, aussi bien l’administration Bush que Bruxelles, pour faire pression sur la partie grecque fort peu enthousiaste devant la perspective d’un état de type fédéral où la minorité turque aurait son mot à dire et un pouvoir autonome à exercer. Il a également su obtenir l’appui du gouvernement grec, appui certes timide mais officiellement exprimé, pour aboutir à une solution négociée avant le 1er mai. Enfin, en participant aux dernières tractations autour du plan Annan, il a fait preuve de pragmatisme pour arriver au texte final soumis au référendum du 24 avril. Le oui à 65 % des Chypriotes turcs au plan Annan, fut le fruit de l’ensemble de ces efforts.

Recep Tayyip Erdoğan qui a ainsi marqué un point positif aux yeux de ses partenaires européens, est sans aucun doute celui qui profite le plus (en fait celui qui en pâtit le moins) de l’échec du référendum. Dans sa demande d’intégration européenne, le premier Ministre turc vient d’obtenir l’appui de Gerhard Schröder qui l'a félicité, le mardi 27 avril, pour la justesse de sa politique chypriote.

Dans la liste des moins perdants vient ensuite les Chypriotes turcs. Leur oui net au Plan Annan, leur a enfin ouvert les voies de la reconnaissance internationale. Leur «bonne volonté» est saluée de tout part et l’Union européenne vient déjà d’ouvrir les vannes financières afin d’aider la RTCN dans ses efforts de développement. L’un des perdants est incontestablement Rauf Denktaş, le Président et la figure historique de la RTCN. Il avait carrément demandé à voter non. Ainsi désavoué, il garde néanmoins son poste de président malgré les appels à la démission, puisque le statu quo institutionnel n’est pas remis en question par le référendum, pour le moment…

Le vrai perdant serait-il le peuple chypriote grec? Ils sont en effet fragilisés par leur propre refus. L’Union européenne doit maintenant faire face à une situation paradoxale, délicate et difficile à résoudre. Les regrets exprimés juste après le scrutin se transforment d’ores et déjà en reproches adressées à la communauté grecque de l’île. Eux, pourtant, considèrent qu’ils sont les vrais vainqueurs de cette consultation. N’ont–ils pas obtenus ce qu’ils voulaient à 75 %: pas de réunification de l’île.

Les peuples sont-ils responsables?
D’un côté 35 % de non, de l’autre 75 %... Le refus du plan Annan a finalement été acquis par une confortable majorité. Une chance historique a ainsi été gâchée. Impossible alors de ne pas songer aux vers de Nazım Hikmet:

La plus étrange des créatures
Comme le scorpion, mon frère.
Tu es comme le scorpion
Dans une nuit d’épouvante.
Comme le moineau mon frère,
Tu es comme le moineau,
dans ses menues inquiétudes.
Comme la moule, mon frère,
tu es comme la moule
enfermée et tranquille
(…)
Tu es la plus étrange des créatures en somme,
Plus drôle que le poisson
qui vit dans la mer sans savoir la mer.
Et s’il y a tant de misère sur terre
c’est grâce à toi mon frère,
Si nous sommes affamés, épuisés,
Si nous sommes écorchés jusqu’au sang,
Pressés comme la grappe pour donner notre vin,
Irai-je jusqu’à dire que c’est de ta faute ?
Non, mais tu y es pour beaucoup, mon frère. Mehmet Basutçu
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