Coup de jeune pour le féminisme algérien

Elles sont jeunes, brillantes et courageuses. Elles multiplient leurs espaces sur les réseaux sociaux et y poursuivent leur combat mené aussi dans la rue dans le mouvement du Hirak.

Narrimene à Alicante, Wiame à Paris, Hanane à Bruxelles, Lily à Alger, Farida à Oran et des dizaines d'autres à travers l’Algérie sont le nouveau visage du féminisme algérien et vont là où leurs ainées n’ont pas osé s'aventurer.

Sans renier le combat des « anciennes » contre l’oppressant Code la famille elles cassent les tabous de la religion, de la sexualité, du voile islamique en se revendiquant féministes et en s’attaquant frontalement à la domination patriarcale si pesante en Algérie. Elles imposent le débat sur la question de l’égalité bien sûr, mais aussi sur le harcèlement dans l’espace public et les violences faites aux femmes.

Wiame et Narrimene ont lancé en 2019 une page Facebook « Féminicides Algérie » (cf. l’article de Nejma Rondeleux) où elles font le décompte des assassinats de femmes. Le féminicide n’existe pas dans la loi algérienne et reste encore qualifié souvent de crime « passionnel » ou « crapuleux ».

Des « faits divers » où l’on explique, voire même on justifie le crime par le comportement de la victime. Pourtant le phénomène a pris une telle ampleur qu’il devient difficile pour la justice comme pour la presse d’ignorer la spécificité de ces meurtres. Bien qu'il n’y ait pas de statistiques officielles, les services de police révèlent pour 2019 plus de 7000 plaintes enregistrées.

Ces jeunes femmes s’appuyant sur une solide culture féministe savent bien que le Code de la famille est en grande partie responsable de la situation des Algériennes et que les violences que ces dernières subissent sont en quelque sorte légitimées par cette loi.

Entre autres injustices, la sinistre clause du pardon, laquelle permet au violeur de s’en tirer s’il accepte d’épouser sa victime. Bénéficiant d’une impunité similaire, le conjoint violent s'en sort sans sanction si sa femme lui pardonne.

Dans l’esprit du législateur et de la plupart des hommes algériens frapper ou torturer son épouse relève de la sphère privée et n’est donc passible d’aucune condamnation. C’est dans ce contexte que les initiatives des jeunes féministes sont importantes, elles brisent le silence et mettent chacun face à sa responsabilité citoyenne et humaine.

L’horrible assassinat de la jeune Chaima, 19 ans violée et brûlée par son agresseur, un récidiviste, a ému et choqué le pays. Pourtant il s’est trouvé plusieurs à affirmer qu’elle l’avait cherché parce qu’elle connaissait son bourreau et qu’elle avait eu avec lui des relations sexuelles par le passé. C’est en réalité le même scénario qui se répète à chaque féminicide à savoir la victime l’a forcément mérité parce qu’une « fille de bonne famille » ne se fait pas tuer ou violer.

Lorsqu’une jeune avocate a été agressée en 2019 plusieurs internautes s’étonnaient qu’elle ait subi des violences alors qu’elle était voilée. Le recensement rigoureux des féminicides est toujours détaillé pour démontrer que l’âge, la condition sociale, la tenue vestimentaire ne protègent pas des violences.

Les femmes sont violées, tuées parce qu’elles sont femmes. Le féminicide est « une circonstance aggravante parce que le rapport de force n'est pas le même » affirme Farida qui reproche à l'Etat de ne pas mettre en place » des mécanismes réels de protection des femmes et d'accueil des victimes ».

Farida produit avec son groupe un podcast « Kelmetna » (notre parole) pour donner de la voix justement aux femmes. Elle rêve de monter une WebTV pour mettre la lumière sur les talents et la créativité des femmes et les encourager à conquérir tous les espaces monopolisés par les hommes.

En libérant de plus en plus la parole des femmes, le combat des jeunes féministes a déjà réussi. Inédit, les actrices toutes générations confondues ont initié une campagne contre les violences par la publication d'une photo d’elles toutes ensemble vêtues de noir « pour porter le deuil des dizaines de victimes ».

Elles soutenaient par la même la comédienne et présentatrice de télé Mounia Benfeghoul qui avait dénoncé en termes crus le harcèlement de rue et l’assassinat de la jeune Chaïma. Sa vidéo devenue virale lui a valu un déferlement d’insultes et de propos haineux et une suspension par la chaîne de télévision qui l'employait.

La médiatisation des discriminations et violences subies par les femmes est inédite parce que les Algériennes étaient muettes avant les réseaux sociaux, sans porte-parole ni espace d'expression.

L'affaire des footballeuses d'un club de l'intérieur du pays confirme cette nouvelle ère. Le club avait remisé au placard les sportives parce qu'elles étaient « trop vieilles » - « 30 ans ou un peu moins ! - en les privant de compétitions et de droits. La campagne menée par les féministes sur le web a fait fléchir la fédération de football prise en flagrant délit sexiste.

La force de ces jeunes féministes réside aussi dans leur indépendance à l’égard des partis politiques et des structures du Pouvoir qui avaient balisé et délimité le champ d’action des premières militantes des droits des femmes dans les années 1980 et 1990.

L’abrogation du code de la famille représente « la mère de toutes les batailles » pour les Algériennes mais elle ne peut être gagnée que par la mobilisation de la société. On en est loin, le fameux « ce n’est pas le moment » est encore bien ancré dans les têtes y compris dans celle de la plupart des militants du Hirak.

Les jeunes féministes se battent avec les moyens de leur temps et n’ont pas besoin d’autorisation d’états-majors politiques ou institutionnels ni de structures hiérarchisées pour produire le moindre manifeste.

Cette liberté d’action leur ouvre aussi les portes du féminisme dans leur région pour y construire les réseaux de solidarité et d’échange avec des femmes du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. Les nouvelles féministes algériennes ont des projets plein la tête et elles sont décidées à aller jusqu’au bout de leur rêve de citoyenneté pleine et entière

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