Le combat de Saadia Mosbah contre l’invisibilité des Tunisiens noirs

Après une vie passée à lutter sans relâche contre les stéréotypes et le racisme quotidien dont souffrent les Tunisien.ne.s noir.e.s, Saadia Mosbah, la troisième et dernière hôtesse de l’air noire de la compagnie nationale Tunisair, aujourd’hui retraitée, s’active au sein de l’association Mnemty qu’elle a fondée.

Saadia Mosbah. Crédit : Rim Ben Fraj

Rencontrer Saadia Mosbah, c’est casser tous les miroirs : à la fois intellectuelle et sportive, cette ancienne basketteuse et militante antiraciste s’est aussi inscrite, pour l’année 2020, en sociologie à la Sorbonne à 60 ans passés, inscription et études toujours en attente pour cause de CoVid-19. Il faut certainement voir dans ce nouveau tournant une manière de rendre hommage à son père.

D’un calme imposant et d’une ténacité de combattante, Saadia Mosbah mène une lutte incessante contre le racisme en Tunisie depuis de longues années. En l’écoutant parler de son vécu, de ses joies et de ses douleurs, de sa cause, vient à l’esprit le fameux poème de la mythique Maya Angelou, “ Pourtant je m’élève”.

L’histoire ignorée

Si le racisme continue à faire des ravages en Tunisie, “c’est avant tout parce qu’on ignore notre histoire, à commencer par la traite Transsaharienne (NDLR : route de commerce utilisée du VIIIe au XIe s. pour le commerce de l’or et la traite des esclaves) dont personne ne parle”, raconte-t-elle.

Même sous Bourguiba, selon Saadia, quand l'éducation était pour ainsi dire gratuite, les Tunisiens noirs, eux, n’en ont pas vraiment profité. Ils n’avaient pas les mêmes chances que les autres, les personnes noires qui ont réussi leur vie, l’ont fait essentiellement par l’immigration, en France notamment, un pays construit aussi par des bras de tunisiens noirs.

On vit dans l’invisibilité totale, non par manque de compétences ni de diplômes, mais par manque d’égalité de conditions, je pense profondément que pour que les gens puissent avancer équitablement, il faut assurer l’égalité des conditions, avant même l’égalité des chances”,  explique-t-elle avec conviction.

Et d’ajouter : “Pour connaître notre histoire nous avons besoin d’une étude sociologique et anthropologique - un projet de notre association - pour comprendre l’évolution de cette frange de la population, qui est importante puisqu’elle représente 10% à 15%  de la population tunisienne. D’ailleurs, on nous qualifie de minorité pas seulement en Tunisie mais dans le monde entier, c’est un acte de marginalisation conscient.” 

De Tombouctou à la Sorbonne

Pour accomplir son rêve, réaliser une recherche universitaire sur “ le vécu noir” resté à ce jour enseveli dans le domaine immatériel, Saadia s’est inscrite à la Sorbonne, juste après sa retraite en 2019. Grâce à sa mère, elle nourrit un goût pour l’écriture depuis son jeune âge,  elle saura sas nul doute mettre ce talent au service d'une narration qui n'existe pas encore.

Hantée par une grande curiosité sur ses origines qui lui ont été retransmises par sa tante paternelle, à qui elle doit sa fierté et sa force, Saadia est même allée à Tombouctou, “la ville des 333 saints”, en 1995. Elle voulait retracer le chemin de ses ancêtres sur la Transsaharienne. C'est là qu'elle a découvert que son grand-père Mosbah avait été forgeron (d’où son nom). Elle s’est également promis  de documenter et d’archiver la mémoire vivante de sa grand-mère à travers les histoires rapportées par sa tante.

Subir le racisme depuis l’enfance

D’une sensibilité à fleur de peau et d’une timidité extrême, la petite Saadia a grandi entre Bab Souika et Le Bardo dans une famille élargie originaire de Gabès, ville du sud tunisien. 

La pratique sportive au cours des années de lycée l'a aidée a forgé son caractère et l’a rendue plus forte. En tant que basketteuse noire, à la différence des autres joueurs, quand elle ratait une balle, les insultes du public qui pleuvaient sur elle visaient toujours la couleur de sa peau.

Saadia est fille de la diversité. Outre sa grande famille, elle a un père très ouvert d’esprit. Enfant, elle va chez les soeurs catholiques puis à la petite école française du Bardo. Ce sera ensuite Le Lycée Carnot. “Je pense que j’ai évolué dans des milieux où la diversité était quelque chose de normal”, souligne-t-elle.

Une vie professionnelle dans les airs

Après son bac au Lycée Carnot, son père aurait voulu qu’elle aille à la Sorbonne, mais elle choisit la Faculté de droit de Tunis. 

Malheureusement la réforme de l’éducation de l’époque empêche les francisants de passer leurs examens en français. Aussi se présente-t-elle  au concours de Tunisair, compagnie aérienne d’État qu'elle intègre tout de suite après. Un tournant décisif dans sa vie puisqu’elle s'éprend des avions et de leurs passagers : “Servir et écouter réellement l’autre c’est quelque chose d’extraordinaire”, s’exclame-t-elle. 

Après plus de 38 ans de carrière, arrive l’heure de la retraite. Saadia est en train de concocter ses “Mémoires de vol”, un ouvrage pour rendre hommage à cette grande compagnie en détresse et mettre la lumière sur les malentendus en dénonçant les destructeurs de la gazelle (le logo de la compagnie représente une gazelle ailée) qui résiste malgré tout. Le livre réunira également des témoignages de voyageurs et de collègues. “Tunisair m’a beaucoup pris du temps que j’aurais pu passer avec ma famille et mon fils, mais elle m’a tant donné : je lui dois ce que je suis aujourd’hui”.

La goutte d’eau... 

Mais pourquoi Saadia  a-t-elle décidé une fois pour toutes d’élever la voix contre le racisme et de combattre, coûte que coûte, les discriminations que les Noir.e.s subissent depuis toujours en Tunisie ? Une injustice qui se révèle à tous les niveaux: architectural, sanitaire, éducatif, sans parler des millions millions d’esclaves déportés par la Transsaharienne..."La liste est longue, constate-t-elle, mais on n’en parle jamais, comme on ne parle pas non plus de l'abandon scolaire chez les Noirs ni de l’injustice en matière d’habitat, ni de leur problème de santé public, et encore moins des quatorze siècles d’esclavage et des 200 millions d’esclaves déportés durant la transsaharienne.” 

La plus douloureuse des injustices que Saadia ait dû endurer :  les préjugés que son fils subit dès son plus jeune âge, et l’incapacité des éducateurs et des établissements scolaires à faire face aux manifestations de racisme de certains parents. “Mon fils c’est ma plus grande douleur”, lâche-t-elle, amère. C’est en effet un grave incident dont il fut victime qui a poussé Saadia à ne jamais lâcher son combat.  Il y a plusieurs années de cela, son fils fut agressé par deux employés d’une station-essence auxquels il avait osé demander un service. "On ne gonfle pas les pneus des “ouesfen (esclaves)" retorquèrent ces deux rustres avant de le rouer de coups.

L’Association Mnemty : La famille

Saadia Mosbah. Crédit : Rim Ben Fraj.

Mnemty, cela veut dire la famille” et c’est le nom que Saadia Mosbah a donné à l’association qu’elle a fondée en 2013 pour lutter contre le racisme en Tunisie. “Ce nom, c’est aussi mon rêve: le rêve d’une Tunisie égalitaire, le rêve d'une Tunisie qui reconnaisse son africanité, sa diversité, sa multi-culturalité, sa multiethnicité et son histoire.”

Il aura fallu attendre 6 mois pour que les autorités tunisiennes reconnaissent légalement l’existence de l’association, en juin 2013. Sa première action publique a été une rencontre intitulée “Nous sommes tous les enfants d’un même arbre” à l’espace El Teatro gracieusement mis à disposition par Zeineb Farhat le 23 janvier 2013”.

Mais les membres de l’association n’ont pas attendu ce détail administratif pour se faire entendre : le 1er mai 2013, 9 d’entre eux, armés de pancartes, sont parvenus à imposer leur présence au défilé traditionnel de la gauche tunisienne, après avoir surmonté le barrage du service d’ordre syndical, et ont, par leur présence, suscité beaucoup de manifestations de sympathie.

D’autres moments forts ont eu lieu en 2016, 2017 et 2018, le 23 janvier, jour d' anniversaire de l’abolition de l’esclavage en 1846, date proclamée en 2019 par la Tunisie “Fête nationale de l'abolition de l'esclavage et de la traite”. L’Instance nationale de lutte contre la traite des personnes avait déjà été créée en 2018. 

À cette occasion Mnemty a organisé, entre autres, une opération de micro-trottoir baptisée “Taârafchi” (“le saviez-vous?”) pour demander aux gens ce que représentait le 23 janvier. La plupart d’entre eux, évidemment, l'ignorait. Une des priorités de l’association est donc de combattre cette ignorance, au niveau éducationnel, en sensibilisant les jeunes publics au thème du racisme. 

Les actions de Mnemty consistent aussi à valoriser les parcours exemplaires des Noir·es, à dénoncer tout acte raciste et à développer la conscience citoyenne des Noirs et leur sentiment d’appartenance au continent africain auquel appartient précisément la Tunisie.

Saadia et Mnemty ont du pain sur la planche. Récemment, la Tunisie a adopté une loi pénalisant le racisme, suite à une initiative sous l’égide d’Euromed. “Ils n’ont même pas consulté les Tunisiens noirs. Je leur ai dit : “Vous faites une loi parlant de moi sans même parler avec moi? Donc, cette loi est nulle et non avenue.”” 

Cependant, d’autres faits inspirent l’optimisme : le 14 octobre 2020, un tribunal tunisien a accédé à la demande d’un citoyen de 84 ans qui voulait supprimer le patronyme “Atig” qui précédait son nom de famille. “Atig” signifie “affranchi”. 174 ans après l’abolition de l’esclavage, il était temps.

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