MUZZIKA ! HONGRIE : TZIGANES, Souvenirs de Hongrie 1954-1959

Voilà un triple album magnifique, et qui nous rappelle à quel point est précieuse – indispensable ! - la maison de disques Frémeaux & Associés, qui archive pour nous la mémoire musicale du monde entier – du moins depuis que les techniques d’enregistrement existent !

TZIGANES, Souvenirs de Hongrie 1954-1959 - (Frémeaux & Associés)

Les musiques des tsiganes d’Europe de l’Est furent découvertes par l’Europe dans les années 50, et suscitèrent alors un engouement extraordinaire. Yehudi Menuhin en personne, comme il le raconte dans ses mémoires (Voyage inachevé, Seuil, 1977, livre passionnant que tout mélomane ou musicien doit lire !) fit le voyage en Hongrie et Roumanie, à la fois enthousiaste et plein d’admiration devant ces musiciens aux pieds nus qu’il entendait et rencontrait.

Le célèbre violoniste avait notamment un faible pour la Roumanie, qu’il alla même jusqu’à qualifier de « pays le plus musical du monde » ou quelque chose d’approchant ! Roumanie où il se réjouissait de ces musiques tsiganes, produites par le peuple nomade homonyme qui ignore les frontières.

Ecouter « Pacsirta » (L’Alouette) par Matyas Jonas :

Pourquoi cet engouement ? La réponse est à l’oreille – et dans ce triple album, qui nous présente les plus grands artistes de ces années 50 : Bela Babai, Gyula Toki Horvath, Matyas Jonas, Sandor Lakatos, Barnabas Bakos, etc. Ces musiques sont d’une virtuosité inouïe – rêve de tout élève de conservatoire comme de violonistes professionnels accomplis ! - tout en étant le plus souvent exécutées par des « musiciens aux pieds nus » (enfin pas tout à fait, dans ces pays aux hivers froids !), mais des musiciens parfois illettrés, et qui pour la plupart ne savent pas lire une partition – comme certains des meilleurs jazzmen noirs américains autrefois.

Mais surtout : ces musiques dégagent une énergie folle, une joie de vivre, bref un sentiment de VIE extraordinaire ! Tout simplement parce qu’elles sont créées – ou inspirées par – un peuple nomade, non attaché aux choses matérielles, qui passe – ou passait car beaucoup sont sédentarisés désormais – son temps sur les routes, et son temps libre… à faire de la musique et à danser ! En Hongrie comme en Roumanie, pour un mariage, ne l’oublions pas, ce sont ces orchestres tsiganes que l’on invite, et ces musiques, d’un peuple longtemps marginalisé, sont donc bel et bien les « musiques populaires » de ces pays….

« La vie sauvage » comme nous aimons l’appeler : oui c’est bien toute l’énergie, la créativité, et le bonheur pur de faire de la musique et de danser, que l’Europe des années 50 découvrait, en écoutant, par la radio et par le disque microsillon qui se répandaient alors, ces musiques venues d’un Est pourtant alors communiste, donc « ennemi » en cette période de guerre froide…

Mais la musique se moque de la politique : dans les années 20, où les Noirs vivaient ségrégés aux USA et colonisés ailleurs, l’Europe pareillement découvrait les musiques et danses noires, pleines d’énergie et d’humour, avec Joséphine Baker et les orchestres antillais qui se produisaient à Paris. Et dans ces mêmes années 40 et 50, où la ségrégation avait toujours cours aux USA, l’Europe découvrait le jazz, dans le sillage des soldats américains alliés dans la deuxième guerre mondiale. Dans les années 80, alors que l’Afrique croule sous la dette et le poids de la pauvreté, l’Occident pareillement s’enthousiasme pour les musiques venues d’Afrique, avec des Manu Dibango, Salif Keita ou Youssou N’Dour.

Bref un triple album exceptionnel que voici, pour ceux, comme nous, qui adorent ces musiques tsiganes d’Europe de l’Est, où l’on entend, musicalement, le galop d’un cheval fou qui s’emballe, le fouet qui claque pour le faire avancer, le trot tranquille d’une roulotte en chemin, le chant d’une rivière qui coule et devient torrent impétueux, l’oiseau qui ne cesse de chanter et nous offre mille modulations…

Et l’influence ENORME de ces musiques sur les musiques produites au XX° siècle, qu’elles soient classiques, musiques de films, opérettes mais aussi chansons sentimentales de variété, en français, anglais ou autres, s’entend aussi à l’oreille. Musiques où joie et mélancolie se succèdent, car si ces musiques sont follement gaies et dansantes, elles sont parfois aussi terriblement sentimentales et langoureuses… Toute l’âme du violon, en somme, instrument qui à lui seul résume ces musiques… et le peuple tsigane !

PS : Comme toujours pour les coffrets-anthologie chez Frémeaux, un livret qui est un véritable document d’ethnomusicologie, accompagne les trois disques, rédigé ici par le musicologue Jean-Baptiste Mersiol.

www.fremeaux.com

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