Alger - Trois générations de femmes sous un même toit

Ce texte féminin de vie et d’Algérie rappelle un séjour effectué il y a quinze ans, avec Mamani et Papassi, des grands-parents algériens presque centenaires qu’elle aimait sincèrement.

« Elizabeth, tu sais, il faut que je dégage ta fenêtre » me dit Papassi en ouvrant les volets d’un geste lent. Le jasmin a grimpé si haut qu’entre les barreaux de fer forgé on n’aperçoit qu’un brin de ciel, distinguant à peine la mosquée d’en face. Un parfum entêtant pénètre dans la chambre.

Nous ne sommes pas revenus à La Vigerie depuis un an déjà.

Mamani est dans la cuisine, elle reprend ses marques, prépare la liste des provisions à faire acheter par Saïd, son petit-fils.

Je n’appartiens pas à la famille de ces grands-parents presque centenaires, mais nous avons tant en commun qu’ils m’ont adoptée. En France, nous sommes voisins. Quand j’ai eu ce grave accident, ils ont beaucoup prié pour moi durant mes semaines de coma. Et à mon retour dans l’immeuble, ils m’ont accueillie les bras ouverts. Très affaiblie, je vis pour l’instant au même rythme qu’eux.

Et quand ils reviennent à Alger passer quelques semaines, je suis du voyage.

Rabia le prénom de Mamani veut dire printemps. Et comme la saison, elle est si douce. Fille d’un cadi (juge musulman), on lui a enseigné ce qui convient à une jeune fille de bonne famille. On dit que la sienne descend du Prophète.

Le jour de leur mariage, Papassi lui a retiré son voile. « Dorénavant, tu n’auras plus à le porter » décide cet exégète, professeur de français et d’arabe au lycée Descartes.

Rabia a accepté de bon cœur la fille de son mari, qu’elle a élevée comme leurs quatre enfants. Se consacrant au bien-être des siens.

Les enfants sont devenus enseignantes ou médecins.

~

Confortablement assis dans le salon, nous buvons du thé tous les trois en mangeant des pâtisseries préparées par Mamani.

« Elizabeth, ton niveau d’arabe laisse vraiment à désirer. »

« Vous ne m’avez jamais donné une seule leçon. Pourquoi ? »

« Il fallait me le demander » répond Papassi.

Mamani prend la parole, indignée.

Il est comme ça. Quand je lui ai demandé pourquoi il ne m’avait pas appris l’arabe, il m’a répondu la même chose, à moi, son épouse.

Il faut le supplier !

Ma cousine qui était illettrée, a épousé un instituteur. Avec patience, il lui a appris l’arabe. Il la faisait travailler dur.

Le soir avant de dormir, il l’interrogeait et lui enseignait encore un ou deux mots.

Eh bien tu vois, elle est devenue elle-même institutrice et a enseigné dans la même école que son mari.

Moi j’aimerais bien commencer tout de suite à étudier.

« Vous êtes prêt à m’enseigner l’arabe, Papassi ? »

« Oui. C’est bien ma fille. Avec toutes les astuces que je te donnerai, la langue arabe s’imprimera dans ton esprit pour ne plus jamais le quitter ! »

~

Ce soir, je me retrouve enfermée de l’intérieur.

Les grands-parents dorment déjà.

Avec mon mobile je téléphone à Leila, leur plus jeune fille, qui vit chez eux en France.

Au petit matin, elle appellera son père qui viendra m’ouvrir.

Elle n’a pas eu de chance Leila. Elle avait pourtant brillamment réussi ses études de médecine à Alger et s’était mariée avec un spécialiste renommé. Le couple a eu un garçon puis une fille. Le « choix du roi » …

Dans les années 90, Leila travaillait à l’hôpital. Elle en a vu passer des brancards où gisaient des corps exsangues. C’était la guerre civile, la décennie noire.

Un nouveau siècle est arrivé, mais n’a pas apporté de répit à Leila.

Son mari fréquente une autre femme, ne veut plus d’elle.

Leila se retrouve en Italie où elle élève seule ses enfants. Il n’est pas facile de faire reconnaître ses diplômes. Et une maladie neurologique commence à l’invalider. Malgré tout, elle travaille.

Une fois par semaine, ses enfants vont à un cours d’arabe. Elle tient bon. Jusqu’au jour où leur prof vient la voir. « Vous êtes une femme bien. C’est pour ça que j’ai décidé de vous prévenir. Ils veulent envoyer votre fils chez des fondamentalistes… »

Leila organise leur départ vers la France. Mamani et Papassi les accueillent chez eux.

Voilà ce que peu à peu, elle a bien voulu me confier.

Le muezzin appelle à la prière. Il fera bientôt jour.

« Je te libère ma fille. Ne t’inquiète pas. » dit Papassi hilare en ouvrant la porte.

Hanté par la sécurité, il a pour habitude de retirer les poignées de porte qu’il garde dans un sac en toile.

~

Le matin, j’aime commencer la journée par un petit tour au marché. Mais les grands-parents n’aiment pas me voir sortir toute seule. Pour les rassurer, pour être plus tranquille aussi, je dissimule mes cheveux sous un double foulard et porte des lunettes de soleil.

Avec les commerçants, je communique dans un mélange de français et d’arabe algérien de l’Est, restes de phrases entendues à la maison.

Ils disent que je suis une « émigrée », une Algérienne qui vit en France.

« Qu’est-ce que tu veux ma fille ? »

« Des tomatich et des felfel » « Sahite monsieur »

À mon retour, c’est Maïa qui m’ouvre la porte. Elle est contente de me voir. Mais ma tenue lui fait mal au cœur.

« Pourquoi tu es sortie comme ça ? »

Je lui explique que ça tranquillise les grands-parents et que seule dans la rue, je préfère être invisible.

« Je comprends… Mais toi qui viens de France si tu te voiles dans la rue, tu nous laisses tomber. Peu à peu les femmes deviennent VRAIMENT invisibles. Depuis que je suis née, j’ai une mère, une grand-mère,qui ne portent pas le voile. Les filles de notre génération voient cette liberté fondamentale remise en question. Tu pourrais être solidaire quand même… »

Au déjeuner, Mamani m’a laissée cuisiner. Avec les tomates et les poivrons du marché, j’ai préparé une bonne coca.

« Tu sais bien faire le manger ma fille. » me dit Mamani.Ta coca, tu as même pris la peine de la décorer avec les petites boules de pâte, comme dans le temps. Où tu as appris ça ? »

Ma sœur et moi, on a puisé dans nos souvenirs. Et je crois qu’on réussit assez bien la coca de mémé.

~

Djamila, la fille ainée des grands-parents, m’a amenée faire un tour en ville.

Blonde platine aux cheveux courts, fardée avec du rouge à lèvres rose vif, cette belle femme d’une soixantaine d’année porte un marcel blanc et un jean qui mettent en valeur ses formes généreuses.

Avec elle, je me promène tranquillement même si le regard insistant des hommes me met un peu mal à l’aise.

« Comment ça va les parisiennes ? » nous demandent de joyeux larrons.

« Qu’est-ce que vous croyez ? Je suis Algérienne moi ! » répond fièrement Djamila.

À la librairie Croix du Sud, nous feuilletons des livres de cuisine.

Louisa Bouksani. Gastronomie Algérienne. Bourek. Chorba. Dolma… et p. 61…

« Regarde Djamila, la recette de la coca ! »

Toute contente, j’achète le livre.

Le long du front de mer, on discute avec insouciance. La brise gorgée d’iode boucle nos cheveux. En passant près d’un parapet, un vendeur à la sauvette nous verse du thé dans un quart en plastique. Alger est magnifique. J’aime être ici.

Nous allons manger un morceau. Tous les regards se posent sur nous. Seuls les hommes s’assoient en terrasse.

« Ne les calcule pas ! » me dit Jamila.

~

Maïa est venue me chercher avec son 4x4 pour m’amener dans la campagne environnante.

Elle est vétérinaire et dirige une sorte de ferme que tous appellent le ranch.

Elle a sous sa responsabilité plusieurs employés. Des hommes, qu’à tout instant elle sait recadrer avec brio.

Sur plusieurs hectares s’étend un petit paradis pour des animaux qui ne sont pas destinés à l’abattoir. Maïa est végétarienne.

La petite entreprise vend entre autres le lait de ses vaches.

« Voilà l’enclos où nous gardons les veaux. »

Je me tiens toute empotée devant un petit veau, sans oser l’approcher de trop près.

« Vas-y, mets ta main » dit Maïa en ouvrant le petit museau.

« Il va me mordre »

« Mais non voyons ! »

En bonne citadine, je n’ai jamais fait ça.

Hésitante, je glisse ma main et sens la chaleur de cette langue. Quelle incroyable douceur !

~

Aujourd’hui c’est Pâques. Saïd a emprunté la Peugeot de son père pour m’amener à Notre Dame d’Afrique. Les grands-parents m’ont demandé d’y mettre une bougie pour leur famille, comme eux-mêmes l’ont parfois fait dans le temps. Saïd s’est indigné. Il les a même réprimandés.

Sur les hauteurs d’Alger, nous traversons Bab El Oued.

« Regarde les cafés comme ils sont pleins » me montre Saïd.

Certains me semblent drôlement configurés. Étroits, ils sont aussi très profonds.

« Tu as raison, ils sont remplis. Mais seulement d’hommes. »

« Bien sûr. Les cafés sont interdits aux femmes. De toute façon, qu’est-ce qu’une femme irait y faire ? »

Avant d’arriver à Bologhine, on aperçoit déjà la coupole de la basilique.

Saïd se gare. Je descends et l’invite à me suivre, au moins pour voir comment c’est à l’intérieur. Il refuse, un peu comme s’il avait peur d’y rencontrer le diable.

De l’immense parvis de la basilique, la vue sur la Méditerranée est à couper le souffle.

Cependant, le spectacle d’hommes en armes alignés pour protéger ceux qui vont assister à la messe, n’invite pas vraiment à admirer le paysage.

Près de moi, des gens de toutes origines. Des religieuses, sans doute venue d’Inde, au voile blanc ourlé de bleu comme Mère Teresa. Et à mes côtés, un algérien.

Les prêtres disent le Notre Père en arabe. Chacun fait résonner sa propre langue, in petto.

Après la communion, mon regard s’arrête sur une prière en français, en amazigh et en arabe inscrite en haut, sur le mur derrière l’autel : Notre Dame d'Afrique, priez pour nous et pour les musulmans.

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