Le séparatisme en question

VENDREDI 2 octobre 2020, le président français, Emmanuel Macron, prononce un discours aux Mureaux sur le séparatisme islamiste. Le projet de loi qu’il annonce se donne pour objet de lutter contre les différents séparatismes, ce séparatisme en particulier.

M. Macron nous explique qu’il ne s’agit pas là d’interférer dans les croyances des uns et des autres, mais de veiller à ce que la manière de croire de certains ne contredise pas les lois de la République. Il ne s’agit pas non plus de stigmatiser les musulmans, mais de leur expliquer que leur croyance s’arrête là où commencent les valeurs de la France. Valeurs auxquels tous doivent adhérer, car c’est cela être citoyen français. Pourquoi est-il question de l’enseignement de l’arabe à l’école publique et de la formation des imams pour mieux prévenir la radicalisation des plus jeunes ? C’est sur ces deux points que je souhaiterais revenir.

D’abord s’agissant de la langue arabe, le récent ouvrage de Nabil Wakim, L’Arabe pour tous. Pourquoi ma langue est taboue en France, paru au Seuil, résume assez bien le malaise qui l’entoure. L’auteur s’étonne avec justesse du statut paradoxal de cette langue, tantôt valorisée dans les écoles d’élites : « Sciences Po, Centrale, Polytechnique, les ENS, les classes préparatoires aux grandes écoles et certaines écoles de commerce[1] », tantôt complètement marginalisée dans l’enseignement secondaire : « l’arabe est enseigné dans 359 établissements, soit moins de 3% des collèges et des lycées de France, à moins de 0,3% des élèves[2] ». Il évoque sa propre expérience de jeune Libanais venu à l’âge de 4 ans en France où il a finalement appris à oublier sa langue maternelle parce que c’est ce qu’on attendait de lui.

Or à tort ou à raison, nombreuses et nombreux sont celles et ceux qui en France partagent cette expérience de l’oubli dans la langue. Un oubli souvent ressenti comme une nécessité voire une condition sine qua non à une existence qui aspire simplement à être normale. Dans cette normalité pourtant, le bilinguisme n’a pas de place et c’est sans doute à juste titre que Nabil Wakim définit le « bon Arabe » comme étant « celui qui choisit d’être meilleur en français plutôt qu’en arabe[3] » parce qu’il faut faire un choix et ce choix implique ici l’exclusion par l’effacement d’une part de soi. La réussite est à ce prix.

Est-il toujours question de la fabrique du « bon Arabe » lorsque M. Macron déclare qu’« il faut enseigner davantage l’arabe à l’école ou dans un périscolaire que nous maîtrisons » ? Non. Il est question de celles et ceux qui veulent parler cette langue et qu’il faut absolument encadrer. Inutile de savoir lire entre les lignes pour comprendre que « l’apprentissage de l’arabe est le premier pas vers la radicalisation ».

Et comme il s’agit d’empêcher que les plus jeunes se radicalisent, « former une génération d’imams en France qui défendent un islam pleinement compatible est une nécessité ». Le débat (s’il en est) n’a pas avancé depuis la fameuse commission Stasi[4] de 2003, timidement relancée en 2016 avant de retomber dans l’oubli.

Il n’est donc plus seulement question de la fabrique du « Bon Arabe », mais aussi de celle du « Bon musulman » qui serait celui qui devra pratiquer un « islam de France » plutôt qu’un « islam radical », venu d’ailleurs et financé par ce même ailleurs. Sauf, qu’en France comme ailleurs, il n’y a pas un islam, mais des islams avec des nuances et des tendances très diverses. Il est peut-être temps d’accepter de voir en face que ce pays vit sa propre expérience d’islam radical et que la menace est endogène.

Le lien entre cette menace, l’apprentissage de l’arabe et la formation d’une élite religieuse ne va de soi que dans une logique de mélange des genres. On en est toujours à amalgamer langue et religion en ignorant que tous les « Arabes » ne sont pas musulmans et que la majeure partie des musulmans n’est ni « Arabe », ni arabophone.

Curieusement, il n’est jamais question de celles et ceux qui appartiennent de fait à la communauté musulmane et qui n’en sont pas moins laïcs, agnostiques ou athées. Ils (et elles) existent pourtant, tout comme les bilingues et les enfants de couples mixtes qui, vivant leur identité dans un multiple linguistique et culturel, sont de par cette richesse des médiateurs naturels de ce qui pourrait et devrait être un dialogue constructif. Mais il n’en est rien. L’État réduit le champ de son identité culturelle et humaine en la rendant de plus en plus sélective.

Paris, lundi 12 octobre 2020

-

[1] Cf. Nabil Wakim, L’arabe pour tous. Pourquoi ma langue est taboue en France, Paris, Seuil, 2020, pp. 111-112.

[2] Cf. Nabil Wakim, L’arabe pour tous…, op. cit., p. 99.

[3] Cf. Nabil Wakim, L’arabe pour tous…, op. cit., p. 159-160.

[4] Présidée par Bernard Stasi, médiateur de la République (1998-2004), cette commission s’était donnée pour objet de réfléchir sur l’application du principe de laïcité. Cette réflexion a duré du 3 juillet 2003 au 11 décembre 2003.

Related Posts

Mina : Il n'y a pas de hiérarchie dans les injustices

25/09/2020

Porte parole de l'association Africa depuis 30 ans, cette femme se bat pour les droits des oubliés de la république française dans l'emblématique cité des 4000 de la Courneuve. Féministe et antiraciste de tous les combats, elle a fait aussi venir dans le modeste local de son association des personnalités comme Gisèle Halimi, Françoise Héritier, Angela Davis, Josiane Balasko, Leila Chahid, Sapho... 

Nice. Femmes, corps et Côte d’Azur: merci le bikini ?

14/01/2019

Fin de la pleine saison. Les derniers aoûtiens pataugent dans la Mer Méditerranée avant d’affoler Bison Futé sur la route du retour. Sur la promenade des Anglais nous...