Bridget Ohabuche, afro-féministe aux pays de Dante Alighieri

Ne parlez pas de détermination à Bridget Ohabuche, elle la respire comme l’air et la transforme aussitôt en énergie. A peine débarquée en Italie, à 19 ans, cette jeune nigérianne, fondatrice du collectif afro-féministe Nwanyi en Italie (1) doit d’abord affronter son paternel qui veut qu’elle se marie. Elle refuse, résiste, s’inscrit à l’université à Padoue où elle décroche une licence en Sciences politiques et relations internationales.

Bridget Ohabuche

Bridget a la bougeotte et surtout une grande envie de découvrir et de comprendre la réalité italienne : elle travaille comme médiatrice, interprète, opératrice sociale dans plusieurs villes de la péninsule : Venise, Padoue, Turin, Catane, Syracuse, puis elle part vivre quelques temps à l’étranger. Enfin, elle rentre en Italie et choisit la ville éternelle pour reprendre des études de droits.

Ce qui l’a menée à s’engager pour l’afro-féminisme est un processus lent, parfois douloureux, inextricablement lié à ses premières années en Italie. Si elle évite tout piétisme, Bridget ne mâche pas ses mots quand elle se remémore ses premières humiliations, à l’université tout d’abord : « J’avais choisi un cours sur la violence faites aux femmes, et la prof m’a posé des questions devant tout l’amphi qui indiquaient clairement qu’elle me percevait comme une victime de la prostitution. Le fait d’être noire et ma nationalité m’enfermaient obligatoirement dans cette représentation stéréotypée. Je suis rentrée chez moi et j’ai pleuré.»

La jeune femme décide alors de faire des recherches dans le Piémont sur la vie des femmes africaines. Son travail de médiatrice est idéal pour enquêter sur elles, écouter leurs histoires, comprendre leurs expériences. « Il y a un vrai problème de considération et de perception de la femme noire en Italie où le racisme est inconscient et systémique. Il faut décoloniser les mentalités, décodifier et déconstruire les représentations et les comportements si on veut se battre contre l’exclusion des femmes noires » explique-t-elle.

Mais les stéréotypes ont la peau dur et même dans le milieu de l’antiviolence où elle travaille comme opératrice sociale, Bridget rencontre de nombreuses barrières : « Dans les centres où j’ai travaillé il n’y avait aucune dimension multiculturelle, je me rappelle encore d’une femme qui avait été super choquée que ce soit une noire à s’occuper d’elle. En fait j’étais sensée travailler exclusivement avec des victimes de la traite et non pas avec des Italiennes victimes de violence.»

Bridget se tourne alors vers le mouvement féministe : « Je me défoulais sur mon blog, mais ça ne me suffisait pas, alors j’ai cherché un groupe féministe.» Mais à Non una di meno (le principal mouvement féministe de la péninsule), une fois de plus ses attentes sont contrariées et c’est l’amertume qui l’emporte : «Je ne m’y suis pas sentie à l’aise, j’ai ressenti une distance, un sentiment d’exclusion et d’infériorité, un manque de complicité, la peur de me tromper.» On est loin de la sororité revendiquée par les féministes. « J’ai eu l’impression, ajoute Bridget, que je n’avais pas vraiment ma place dans ce mouvement. C’est dur aussi d’entendre des Italiennes parler de ta réalité de femme noire à ta place, ou encore te faire sentir que tu n’es pas une priorité dans leur agenda.» (2)

Pourtant, au cours de ses pérégrinations, Bridget fait des rencontres importantes, des amitiés se nouent avec d’autres filles afro-italiennes. Elles commencent à s’organiser : créent un groupe en ligne de femmes noires. Leur volonté est de rassembler et «d’unir sans catégorisation » -afro-descendantes, Italiennes noires, Africaines résidant en Italie- pour combattre la racisme, le classisme et le sexisme profondément ancrés dans la société italienne. En 2019, le collectif afro-féministes Nwanyi voit le jour et se réunit un an plus tard à Rome : «Nous voulons sortir de ce système inégalitaire et de cette situation d’invisibilité, précise Bridget. Dans les faits, nous subissons une triple discrimination : discrimination de genre en tant que femmes dans les cultures africaine et italienne, discrimination raciste en tant que noires en Italie, souligne Bridget. C’est pourquoi nous revendiquons le concept d’intersectionnalité, comme un instrument anti-raciste et anti-sexiste efficace. »

Ainsi, cette militante hyper investie se bat sur tous les fronts : elle anime des débats en ligne retransmis sur la page Facebook de Nwanyi où des jeunes femmes noires expriment leur sensibilité, leur identité multiple et leur implication pour changer les mentalités italiennes. Bridget écrit aussi régulièrement pour différentes revues : son dernier article paru dans Voci globali sur la répression contre la communauté LGBTQ en Afrique est particulièrement documenté (3). En janvier 2021, elle s’embarquera pour le tour afro-féministe qui sillonnera la botte. Une dizaine d’étapes sont prévues à Milan, Turin, Padoue, Bergame, Vérone, Bologne, Florence, Rome, Naples, Consenza. Il y sera bien sûr question d’afro-féminisme, mais la gastronomie et la musique seront aussi au rendez-vous.

Piazza dei Santi Apostoli à Rome

Dans un pays où la juridiction est incapable de reconnaître les jeunes d’origine étrangère, qui sont né.e.s ou ont grandi sur son sol, comme ses propres enfants, et surtout comme des citoyen.ne.s à part entière, il y a du pain sur la planche(4). Bridget était tout naturellement à la tribune de piazza dei Santi Apostoli à Rome, le 3 octobre dernier (journée dédiée aux victimes de l’immigration) pour dénoncer les politiques anti-migratoires : de l’aberrante fermeture des ports italiens par le populiste Matteo Salvini aux accords signés par le premier ministre Giuseppe Conte avec la Libye.

Il y avait ce jour là une belle tranche de cette Italie bigarrée qui invoque l’article 3 de la constitution pour obtenir enfin la nationalité italienne : « Tous les citoyens ont le droit à la même dignité sociale et sont égaux devant la loi, sans distinction de sexe, de race, de langue, de religion, d’opinion politique… » En attendant, la société civile s’organise : dans le pays de Dante Alighieri les imaginaires et les diversités se côtoient, confluent parfois, l’Italie de demain est en marche !

 

Notes :

(1) Nwanyi signifie « femme » en langue toubou

https://www.facebook.com/Afrofeministeitalia/

(2) A signaler plusieurs initiatives significatives comme le colloque sur l’afro-féminisme organisé en février 2018 à la la Casa internazionale delle donne de Rome (Maison internationale des femmes) par Nibi (Neri Italiani, Black Italians), ou encore ces rencontres sur l’afro-féminisme qui se sont tenues au Musée Maxi de Rome.

(3)Genere e omossessualità in Africa : leggi e culture contro i diritti (Genre et homosexualité en Afrique : lois et cultures contre les droits)

https://vociglobali.it/2020/10/14/genere-e-omosessualita-in-africa-leggi-e-culture-contro-i-diritti/

Article de Bridget Ohabuche paru dans Voci globali, magazine en ligne fondé il y a dix ans pour raconter des histoires et des faits peu couverts par les médias généralistes italiens.

(4) A lire le dossier de Federica Araco sur le racisme en Italie ( http://www.babelmed.net/article/9285-la-dangereuse-escalade-du-neo-racisme-italien/ )