Esclaves invisibles

Calabre, janvier 2010. Des centaines de journaliers africains manifestent dans les rues de Rosarno, petit centre agricole de la plaine de Gioia Tauro. Ils dénoncent les abus et la violence subis depuis des années par les «caporaux» des 'ndrine (1), qui contrôlent l'économie de la région, et jouent sur les continuelles agressions racistes des habitants de la zone. La colère explose et la peur grandit : les Rosarnais déclenchent une «chasse aux noirs» munis de barres de fer, de fusils et de couteaux. « Trop de tolérance avec les immigrés clandestins », commente le ministre de l'Intérieur Roberto Maroni, secondé par Mara Carfagna, ministre pour l'égalité des chances, qui ajoute: « Nous sommes du côté des Italiens, sans ‘si’ et sans ‘mais’ ». Les affrontements se poursuivent jusqu'à l'intervention de l'armée : en quelques heures plus d'un millier de migrants sont évacués.

« Pour comprendre ces épisodes infâmes, nous devons revenir sur les événements qui se sont produits l'année précédente, en décembre 2008, commente Giuseppe Lavorato, maire de Rosarno jusqu'en 2003. Les migrants n’acceptaient plus de se voir prélever 7 euros par jour sur leur paye déjà misérable (20-25 euros pour 14 heures de travail, ndlr) par la Ndrangheta. Les « caporaux» ont répliqué par des attaques intimidantes. De fil en aiguille la tension a monté, les travailleurs agricoles ont manifesté pacifiquement de la mairie jusqu'au poste de police pour dénoncer ce qu’ils subissaient. Des enquêtes, des arrestations et des condamnations ont suivi. Un fait révolutionnaire dans ces régions étouffées par la Ndrangheta. En effet, personne n’avait jamais osé se rebeller auparavant. Du coup les boss ont pris peur craignant que l'exemple des travailleurs immigrés puisse aussi inciter les habitants de Rosarno à s'opposer à leur pouvoir. En janvier 2010, pendant une manifestation de saisonniers, quelqu'un a annoncé à tort que quatre travailleurs agricoles avaient été tués. La foule s'est enflammée, la colère a explosé, de violentes représailles ont été menées par la mafia locale, puis cette honteuse déportation a eu lieu ».

Cette crise surmontée, tout redevient normal, du moins en apparence. On essaie d'oublier. Dans l'ancienne fabrique Opéra Sila et dans l'ex-papeterie, deux immenses entrepôts industriels sans eau, sans électricité et sans chauffage qui ont servi de dortoirs de fortune, il ne reste que des piles de vêtements, matelas, couvertures, documents, photographies, lettres, et d’autres effets personnels abandonnés à la va-vite par leurs occupants dans leur fuite… Et sur le mur, une inscription : «Avoid shooting blacks. We will remember » (Interdit de tirer sur les noirs. Nous nous souviendrons).

Mais l’histoire continue. Comme à chaque début de l'automne, des milliers d'Africains débarquent pour la récolte des oranges. Ces nouveaux esclaves du Sud n'ont aucun droit en tant que travailleurs, pas plus comme êtres humains : marginalisés, invisibles et exploités par la classe politique et les médias comme boucs émissaires de tous les maux du pays, ils ne sont pas un danger, mais en danger.

La mort tragique en 2018 de trois jeunes ouvriers agricoles en est la preuve : la Nigériane Eris Petty Stone, brûlée vive par l'explosion d'une bouteille de gaz dans un bidonville près de Matera ; sa compatriote Becky Moses, réduite en cendres dans le campement de San Ferdinando près de Reggio Calabre ; et, au même endroit, la Malienne Soumaila Sacko, 29 ans, déléguée syndicale pour la défense des droits des travailleurs immigrés, abattue par un agriculteur.

Mais l'exploitation des ouvriers ne se fait pas uniquement dans les campagnes du sud. «Dans le profond Nord, à Canelli près d'Asti (Piémont), des centaines de travailleurs agricoles, ‘enrôlés’ dans cette région classée au patrimoine de l'Unesco pour son bon vin, connaissent la misère et d’énormes problèmes de logement. Nous nous battrons sans relâche pour redonner de la dignité à tous ces travailleurs de la terre », dénonçait le syndicaliste et activiste Aboubakar Soumahoro sur Facebook le 20 septembre dernier.

 

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(1) Chefs des gangs (ndrine) mafieux à la base de l’organisation de la Ndranghetta (nom qui désigne la mafia calabraise)