Responsabilités politiques et institutionnelles

La rhétorique raciste exacerbée de la droite, et en particulier celle de la Ligue du Nord et de Fratelli d'Italia, ne se heurte à aucun discours organique formulé par l'opposition. Loin s’en faut, la gauche a mis en place des stratégies insuffisantes, voire subalternes à ces idéologies.

« Seule la mémoire peut nous aider à reconstruire l'équation indissoluble entre l’immigration, les politiques migratoires et le racisme qui ont caractérisé l'histoire récente de notre pays depuis les années 1980 », peut-on lire dans l'introduction de Cronache di Ordinario Razzismo (Chronique du Racisme Ordinaire), le «Cinquième livre blanc» publié par Lunaria en 2020.

« Le racisme s'est teinté, au cours de ces dernières années, d’islamophobie, d'antisémitisme et d'antitsiganisme, mais ce sont avant tout les relations avec les migrants, les demandeurs d'asile et les réfugiés qui ont dominé le débat public et déclenché les formes de violences physiques les plus graves.»

L'association a documenté, entre 2008 et 2020, 7426 cas, dont 5.340 de violences verbales, 901 de violences physiques contre la personne, 177 de dommages matériels, ainsi que 1.008 cas de discrimination. Les attaques ont diminué en 2019 par rapport à 2018, mais cette période de deux ans a été la pire des dix dernières années. Cela vaudrait la peine de se demander pourquoi.

Ayant grandi sous le Berlusconisme -une sombre période caractérisée par une barbarie politique et culturelle sans pareille dans l’histoire du pays-, les principaux groupes extrémistes se sont sentis légitimés par une incitation continuelle à la haine, et par les politiques anti-immigration et anti-asile promues par différents ministres de l'intérieur tels que Maroni (2008-2011), Alfano (2013-2016), Minniti (2016-2018) et, surtout, Salvini (2018-2019).

«Ces dernières années, une offensive culturelle virulente de la droite a imposé un cadre sémantique pour parler d’accueil. Les thèmes de prédilection [...] ont été l'invasion des migrants, le danger social qu’ils représentent, les privilèges dont ils bénéficient («ils sont hébergés dans des hôtels cinq étoiles», «ils restent chez nous sans rien faire» etc., le tout dans un contexte « d'insécurité publique »), relèvent Sergio Bontempelli et Giuseppe Faso dans l’analyse qu’ils consacrent au système d'accueil italien (1). «Dans cette construction discursive, les demandeurs d'asile ne sont plus perçus comme des personnes en danger, fuyant leur pays pour chercher protection ailleurs, mais de plus en plus souvent comme des" immigrés clandestins" généreusement hébergés dans des hôtels ou – dans le meilleur des cas – comme de "faux réfugiés » : à savoir des migrants économiques qui demandent l'asile de manière instrumentale dans le seul but d'obtenir un permis de séjour. Ces images dévalorisantes ont gagné le consensus d'une partie substantielle - quoique difficile à quantifier - de la population italienne. »

 

Une photographie de la campagne : «Io accolgo » (Moi, j’accueille) - (Source: internet).

 

L'un des aspects les plus problématiques soulignés par les auteurs concerne la rhétorique raciste exacerbée de la droite, et en particulier celles de la Ligue du Nord et de Fratelli d'Italia qui ne se heurtent à aucun discours organique de la part de l'opposition. Loin s’en faut, la gauche a mis en place des stratégies insuffisantes, subalternes à ces idéologies.

Au cours de la dernière décennie, la société civile s'est mobilisée de différentes manières pour combattre ce climat de radicalisation croissante. Les deux campagnes de sensibilisation massives auxquelles se sont joints de nombreux protagonistes du front bigarré de l’antiracisme en sont l’exemple.

La première, en 2009, avait choisi un slogan significatif : «#NONAVEREPAURA» (N’AIE PAS PEUR), essayant ainsi de surmonter le sentiment qui caractérisait le plus l'atmosphère de ces années-là. L'initiative fut promue par 26 organisations (2) laïques et religieuses qui, pour la première fois, unirent leurs forces dans un riche programme voué à favoriser le dialogue et à lutter contre les stéréotypes alimentés par la peur de «l’Autre». Dix ans plus tard, «#IOACCOLGO» (MOI J’ACCUEILLE) a voulu s’opposer au langage de la haine et des ports fermés en impliquant une cinquantaine d'associations en faveur de la défense des droits humains, mais aussi des artistes, intellectuels, chercheurs, enseignants, militants et simples citoyens.

Aussi impressionnant et nécessaire soit-il, cet activisme peine à atteindre les objectifs législatifs importants qu’il s’est fixés : la gauche italienne est aujourd'hui chroniquement fragmentée et affaiblie, elle manque d’interlocuteurs politiques valables, capables de faire valoir leurs volontés de changement légitimes dans les sphères du pouvoir.

« Le silence des forces démocratiques est tellement assourdissant en Italie, que la seule voix de gauche à s’exprimer en faveur des ces nouveaux Italiens et Italiennes est celle de Bergoglio », a déclaré dans une récente interview Luciano Canfora, philologue, historien et intellectuel apprécié. Ce professeur de l’Université de Bari, célèbre pour son goût de la polémique, a défini le pape François en ces termes : «une personne qui dit et fait des choses de gauche sans s’en vanter (…) les définitions sont vaines, ce qui compte, c'est la vision qui inspire une action concrète.»

L’inefficacité de la gauche à lutter et à légiférer en faveur du droit à la citoyenneté des immigrés et de leurs enfants explique, en partie, l’irruption dans le panorama italien des « Sardines » et l’intérêt que ce jeune mouvement a provoqué dans le pays.

 

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(1) Cronache di ordinario razzismo, pp.19-29

(2) Acli, Alto Commissariato delle Nazioni Unite per i Rifugiati, Amnesty International, Antigone, Arci, Asgi, Cantieri Sociali, Caritas Italiana, Centro Astalli, Cgil, Cir, Cisl, Cnca, Comunità di Sant’Egidio, Csvnet, Emmaus Italia, Federazione Chiese Evangeliche in Italia, Federazione Rom e Sinti, FioPsd, Gruppo Abele, Libera, Rete G2 Seconde Generazioni, Save the Children, Sei – Ugl, Terra del Fuoco, Tavola per la Pace, Uil.