It-aliens

L’impasse dans laquelle la loi sur la citoyenneté des «nouveaux Italiens» s’est embourbée est particulièrement emblématique. Dans son monologue passionné, Said, le protagoniste de Ça va pleuvoir (film sorti en2013), est le porte-parole du drame qui touche désormais plus d'un million et demi de personnes: «Combien de choses devons-nous abandonner? Combien de possibilités? Combien de perspectives? Combien de rêves? Nous, les enfants de la deuxième génération, les Italiens de seconde classe, pas les Italiens. Nous sommes de couleurs, de religions, d'idées différentes; mais nous sommes tous unis dans une douleur profonde perpétrée par des actions rétrogrades, racistes et injustes. »

Le film, réalisé par Haider Rashid, né lui aussi en Italie de parents étrangers, raconte une histoire comme tant d'autres : lorsque le père de Saïd perd son emploi, toute la famille, qui vit en Italie depuis trente ans, se voit refuser son permis de séjour et reçoit un ordre d’expulsion. Mais « Où est mon chez moi ? se demande l’ado. En Italie où je vis depuis ma naissance, ou dans ce pays lointain dont je ne sais rien, et d'où viennent papa et maman ? »

Malheureusement, l'Italie est encore au point mort, incapable de faire face à une réalité où être italien ne signifie pas seulement être blanc ou chrétien. «Aujourd'hui, nous sommes blancs, chrétiens, mais aussi afro-descendants, musulmans, italo-asiatiques, hindous, etc. Nous sommes un pays composé de facettes multiples et complexes », explique Igiaba Scego, écrivaine et intellectuelle d'origine somalienne dans une interview à L'Espresso (1). «Il faut dire que nous, enfants d’immigrés appelés ‘les secondes générations’ (un terme qui m'ennuie), sommes ici depuis longtemps, même si nous sommes toujours invisibles. Le pays ne nous voit pas et nous considère toujours comme d’étranges étrangers. Pourtant nous avons toujours été là ».

Igiaba Scego parle de son histoire personnelle, du harcèlement que ses camarades de classe lui ont fait subir et de la difficile intégration à Rome, ville raciste et excluante encore marquée par un lourd passé fasciste, avec ses Italien.ne.s de série A qui ont tous les droits, et ceux et celles de série B nés de parents étrangers luttant pour leur droit à la citoyenneté. «Leur parcours devrait être facilité, moins bureaucratique, commente-t-elle. La réalité des personnes qui ont vécu toute leur vie en Italie, et sont souvent qualifiées d'étrangers dans le pays même où elles sont nées et où elles ont grandi, devrait être reconnue. »

Le jus sanguinis (en latin droit du sang), actuellement en vigueur en Italie, ne reconnaît la citoyenneté que par filiation, y accéder requiert des démarches longues et kafkaïennes, un vrai parcours du combattant. A la lourdeur du système administratif s’ajoute la difficulté d’obtenir les documents exigés, dans des pays parfois moins informatisés que l’Italie. En outre, les erreurs de retranscription sont très fréquentes, notamment avec les noms d'origine asiatique ou africaine. Hérité d’une législation antérieure à l'Unité d’Italie, le jus sanguinis a été reconfirmé dans une première loi sur la citoyenneté datant de 1912, et renforcé dans celle de 1992 (2) par des mesures encore plus strictes.

Au cours des trente dernières années, de nombreuses propositions ont été présentées pour remplacer le jus sanguinis par le ius soli (droit du sol) qui reconnaît la nationalité à toute personne née dans le pays. La dernière tentative de réforme envisageait une version «frileuse» du ius soli, donnant l’accès à la nationalité italienne avant l'âge de la majorité à quiconque aurait suivi au moins un cycle scolaire de cinq ans en Italie, ainsi qu’aux enfants de «résidents de longue durée», mais le projet de loi a échoué au Sénat en 2017. Actuellement, trois autres propositions ont été déposées à la Commission des affaires constitutionnelles de la Chambre des députés.

«Salut les gars, sérieusement juste pour avoir acheté durant toutes ces années le forfait annuel de l'Atac (société de transport public de la capitale, connue pour son dysfonctionnement endémique, ndlr), je devrais obtenir au moins la nationalité honorifique (les Romains comprendront) ! Sans parler des 21 ans d'attente auxquels s’ajoutent trois mille courriers électroniques certifiés au ministère de l'Intérieur sans jamais recevoir l'ombre d’une réponse susceptible d’indiquer un soupçon de lecture», raille sur Facebook Takoua Ben Mohamed, journaliste et illustratrice, fille de réfugiés politiques tunisiens élevée à Rome depuis l’âge de 8 ans.

Takoua, aujourd'hui âgée de 29 ans, a suivi les traces de ses parents en devenant une militante précoce qui se bat depuis son plus jeune êge pour la défense des droits humains et du dialogue interculturel. À l'âge de 14 ans, elle signe l’album Woman Story, publie les bd Sotto il velo en 2016 (Sous le voile) et La Rivoluzione dei Gelsomini en 2018 (La Révolution du jasmin) chez BeccoGiallo (2016 et 2018). En 2019, elle produit le docufilm Hejab Style pour Al-Jazeera Documentary Channel, diffusé en 2020. Enfin a récemment publié le roman graphique Un’altra via per la Cambogia (Une autre route pour le Cambodge - BeccoGiallo, 2020).

Elle parle parfaitement l'italien, qu'elle patine volontiers d’un accent romain amusant dans des situations plus incongrues les unes que les autres. La jeune femme est souvent l'invité d'émissions de télévision, de festivals, d'événements et de débats sur le thème de l'interculture et ses livres rencontrent un grand succès auprès des lecteurs de toutes générations confondues. A ce jour, sa demande de nationalité italienne ne lui a toujours pas été accordée.

« Le 3 octobre une importante manifestation aura lieu à Rome pour replacer au centre du débat public les demandes de ceux qui, comme vous, en attente de reconnaissance officielle. La réforme de la citoyenneté est un sujet sur lequel la politique ne trouve pas le courage de franchir une étape décisive", commentent les membres du comité qui organise la journée. «Le débat sur le ius soli n’a jamais abouti, et aujourd'hui celui sur le ius culturae est au point mort, bloqué au Sénat … Et pourtant, on ne peut plus attendre. Des enfants privés du droit fondamental à la citoyenneté nous demandent d'être reconnus comme Italiens et Italiennes».

Citant l'article 3 de la Constitution, qui reconnaît l'égalité devant la loi à tous et toutes, sans distinction de sexe, de race, de langue ou de religion, ces jeunes revendique leur appartenance à l’Italie «de par leur formation et leur culture" et déclare ce pays comme étant le seul endroit au monde qu'ils reconnaissent comme leur foyer.

La mobilisation coïncide avec le 3 octobre, journée des victimes de l'immigration instituée en mémoire du tragique naufrage qui a eu lieu au large de Lampedusa en 2013. De nombreuses associations participeront à la manifestation : NIBI (Neri Italiani, Black Italians), la Coordination nationale pour les nouvelles générations italiennes, Baobab Experience, le syndicaliste Aboubakar Soumaoro et l'ancien maire de Riace, Mimmo Lucano.

 

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(1) https://espresso.repubblica.it/attualita/2020/05/28/news/non-vogliamo-essere-altri-nel-nostro-paese-il-futuro-ricominci-anche-da-qui-1.348900

(2) Legge 91/1992 artt. 1 comma 1 lett. a) e b) e comma 2, art 2 comma 2, art. 4 c.2.