Le rôle des médias

Dans les médias généralistes, la question de l'immigration est souvent déformée par la désinformation, les fake news et un langage inapproprié. Elle est systématiquement traitée comme une «urgence», ce qui contribue au climat de peur qui s’est installé dans le pays. Sur ce même terrain anxiogène, sont véhiculés de dangereux stéréotypes brandis par des politiques en quête de votes

En 2018, durant la campagne électorale, Amnesty International a enregistré 787 cas de de discours de haine explicites, dont 91% concernaient les migrants. Les individus et les groupes engagés dans des projets humanitaires ou de solidarité, les musulmans, les juifs, les femmes et les Roms étaient également des cibles privilégiées.

«Il est surprenant de voir comment en dix ans, les mots sont devenus si malléables qu’is se sont vidés de leur sens, déclare Valerio Cataldi, journaliste et président de l'Association Carta di Roma (Chartre de Rome) dans l'introduction du rapport News without landing, publié en 2019 (1). Il faut s'arrêter et réfléchir sur leurs contenus saturés par la confusion de la bataille politique, le besoin de s’affirmer (…) en communiquant exclusivement au moyen de la propagande».

L'étude contient des données importantes : en 2019, le traitement des phénomènes migratoires a connu une nette recrudescence par rapport au dix dernières années. Un monotoring portant sur 6 quotidiens (2) révèle une augmentation de 30% de ce type d’informations par rapport à 2018. Au premier trimestre 2019, les JT du soir ont consacré au thème de l’immigration le plus grand nombre de reportages réalisés sur ce sujet réalisés par rapport aux 15 années précédentes. Les thématiques les plus prisées concernaient la gestion des flux (51%), avec sa kyrielle de mots-clés : «bras de fer», «épreuve de force», «tensions continues», «criminalité et sécurité» (12%), tandis que le mot «accueil» enregistrait une baisse de 9% par rapport à l'année précédente. C’est la politique qui occupe toute la place dans l’actualité sur l'immigration.

Les témoignages de migrants et de réfugiés n'apparaissent que dans 7% des cas, avec une forte prévalence masculine (86%). Ces voix s’insèrent presque toujours dans cinq cadres principaux : “fragilité et faiblesse” (notamment en ce qui concerne les débarquements et l'accueil); “altérité et menace” (les migrants sont perçus comme des personnes qui vivent souvent en marge de la légalité, dans des contextes de dégradation profonde); “revendication”; “communautés intégrées et racisme”.

«Cette structure narrative est tellement rigide qu’elle rend impossible toute contre-narration. Les principales voix de ce récit dominant participent toutes à la description de l'immigration comme un lieu de conflit entre une soi-disant élite et le peuple qui tente en vain de protéger son identité. Les contenus (interviews, entretiens, etc.) qui proposent une information alternative (récits de bonnes pratiques d'intégration, initiatives de terrain, analyse approfondie sur l'immigration) sont rejetés sur les bas côtés de l’information».

Le rapport de la Charte de Rome analyse également les stratégies de déshumanisation utilisées par la presse italienne dans la représentation des réfugié.e.s. Tels qu ‘il est défini dans la Convention de Genève (1951) le termes “réfugié” désigne des femmes et des hommes contraints de quitter leur pays d'origine en raison d'un cas de force majeure qui leur confère un statut juridique très précis. Toutefois, dans les médias la précision sémantique se disperd dans un unicum contenant pêle-mêle les mots “migrant”, immigré”, “réfugié”, “demandeur d’asile”. Cela a pour effet de fausser et de réduire la réalité de millions d’êtres humains.

Que l'utilisation instrumentale et non éthique du langage journalistique soit consciente ou non, ses répercussions sur l'imaginaire collectif sont évidentes et durables dans le temps. Des études récentes en psychologie sociale ont confirmé que lorsqu'un groupe se sent menacé, il commence par tout justifier, y compris la violence. Mina Cikara, psychologue à Harvard, soutient que la tendance à considérer les personnes de l'autre groupe comme "inhumaines" crée de la distance et diminue le niveau d'empathie envers elles. Cela conduit inévitablement à des agressions, même physiques. Une de ses collègues de Princeton, Susan Fiske, a montré que la méfiance à l'égard d'un groupe extérieur est liée à la colère et aux pulsions violentes, exacerbées en temps de crise économique parce que les autochtones considèrent les étrangers comme de potentiels concurrents pouvant les priver de travail.

«Bien sûr, il est difficile de prouver que les discours incendiaires sont la cause directe des actes de violence. Mais les humains sont des créatures sociales (et cela concerne tout autant, voire plus, les fous et les marginaux) qui sont facilement affectées par la colère qui nous entoure par les temps qui courent, écrit Richard A. Friedman, professeur de psychiatrie clinique dans un article publié, en 2018, dans le New York Times (3). Il n'est pas nécessaire d'être psychiatre pour comprendre que la haine et la peur généralisées qui circulent parmi les partisans de Trump peuvent pousser certains cinglés à l'action», poursuit Friedman. «La psychologie et les neurosciences peuvent nous donner des informations précieuses pour réfléchir au pouvoir des mots lorsqu’ils sont prononcés par des personnes influentes. Nous savons par ailleurs qu’être exposé à des discours de haine répétés peut accroître les préjugés [...] et désensibiliser les individus face à l'agression verbale, car celle-ci normalise ce qui est généralement considéré comme un comportement socialement condamnable ».

Les chiffres le confirment. Ciak MigrAction, une enquête sur la perception du phénomène migratoire en Italie réalisée par Ipsos en 2019, a révélé que 33% des personnes interrogées étaient d'accord avec la fermeture des frontières. Selon les sondages du Pew Research Center, qui surveille le niveau d'hostilité contre les minorités roms, musulmanes et juives dans plusieurs pays européens, en 2019 l'Italie se classait au premier rang pour l'antitsiganisme, antisiganisme partagé par 83% des personnes sondées. L'analyse du European Social Survey, publiée la même année place également les Italien.ne.s au premier rang pour leurs penchants anti-migrants (8,7%), ils sont suivis par la Hongrie (8,5%), la République tchèque (6%) et l'Autriche ( 5%). En 2018, Amnesty a constaté que sur Twitter 32% des messages négatifs concernaient les migrants, de fait un discours haineux sur trois exprime des idées xénophobes.

 

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(1) Code déontologique rédigé en 2008 par l’Ordre des journaliste et la fédération nationale de la presse italienne avec l’aide d’associations de la société civile pour réglementer l’information sur les demandeurs d’asile, les réfugiés et les victimes de la traite.

(2) Avvenire, il Giornale, la Repubblica, La Stampa, il Fatto Quotidiano e il Corriere della Sera.

(3) https://www.nytimes.com/2018/10/31/opinion/caravan-hate-speech-bowers-sayoc.html?smid=fb-nytimes&smtyp=cur&fbclid=IwAR0DflyfCDZ3idMIiOIRP60WGIVMB-6atpeZMoeKuuct-TBvAHw228tysqk