Omissions dangereuses

En réalité, le racisme italien est un phénomène extrêmement complexe et ancien, dont les racines se trouvent dans un passé colonial et postcolonial qui a été complètement effacé de la conscience collective.

Le débat public sur le racisme en Italie ne parvient pas à se fondre dans une réflexion structurée sur le long terme, c’est ce que l'anthropologue Annamaria Rivera qualifie de « Rhétorique de la première fois ».

« Face aux manifestations extrêmes de racisme, écrit-elle, on assiste dans la conscience collective ainsi qu’auprès de nombreux locuteurs, y compris parmi certains intellectuels de gauche, à une tendance visant à supprimer les signes avant-coureurs et les antécédents (permettant de les analyser).» (1)

En effet, ce phénomène est beaucoup plus complexe et ancien qu’il ne semble. Il plonge ses racines dans un passé colonial et post-colonial absent de la conscience collective. Ainsi les crimes sanglants dont l'Italie fut coupable durant une période allant de l'Unité à la Seconde Guerre mondiale apparaissent sous des formes très diluées et marginales dans les manuels d'histoire contemporaine. Ces crimes ne figurent presque jamais dans les agendas politiques. En fait, c’est essentiellement la recherche universitaire et sectorielle qui s’en sont emparé comme objet d’étude.

Et pourtant, les atroces déportations de milliers de Libyens vers l'Italie après les événements de Sciara Sciat, l'esclavage imposé en Somalie, et les armes chimiques utilisées en Ethiopie contre l'armée du Négus, ne sont que quelques-unes des horribles violences infligées à des populations considérées comme «barbares» et «inférieures». Comme le soutient Angelo Del Boca (2), historien du colonialisme, le mythe des "Italiens : braves gens" est encore largement répandu aujourd'hui, consolidé par un récit puéril qui nous décrit comme plus généreux, tolérants, humains et accueillants « par nature » que « les autres peuples». Par conséquent, incapables de commettre des actes cruels.

 

Un texte d’un manuel de l’école élémentaire dévalorisant pour les enfants d’origine africaine (Source: Internet).

 

« L'afrophobie est un héritage de cette histoire coloniale et postcoloniale jamais vraiment discutée, jamais vraiment vaincue. C’est pourquoi nous ressentons encore aujourd'hui ses impuretés sur nous", dénonce Igiaba Scego à L'Espresso, qui poursuit : «Je suis convaincue que la haine coloniale envers le sujet noir, noir réduit à une marchandise, est à l'origine de la non-reconnaissance actuelle des droits des migrants et de leurs enfant, toutes couleurs ou religions confondues. Dans l'esprit de ceux qui ont fait ces lois, il n'y avait aucune vision de l'autre comme citoyen, mais seulement de l'autre comme colonisé, c'est-à-dire un être humain avec moins de droits. J'ai toujours trouvé cela grave. C'est pourquoi l'Italie doit être décolonisée afin que ces structures profondément racistes et coloniales puissent être anéanties. Sans décolonisation des esprits et des structures, voire des institutions, je crains qu’il n’y ait aucun droit».

Cette entreprise de décolonisation des mentalités est devenue l’affaire de nombreux chercheurs qui, comme elle, sont engagés dans réflexion plus vaste, capable d'inclure l'altérité, et de reconnaître la richesse qu'elle apporte. C'est aussi le défi du musée italo-africain "Ilaria Alpi" qui sera inauguré en 2021 à Rome, en plein quartier de l'EUR construit par Mussolini pour l'exposition universelle annulée en raison de la guerre.

Les collections comprennent environ 12 000 objets du patrimoine ethnographique, historique, artistique, archéologique et anthropologique hérité de l'expérience militaire et coloniale en Afrique.

Dédié à la jeune journaliste tuée en Somalie en 1994, le projet a déjà impliqué une large communauté de chercheur.e.s, d'intellectuel.le.s, d'enseignant.es et d'artistes engagé.e.s dans une dynamique interculturelle et transversale permettant d’éclairer ce sombre passé. Une histoire longtemps enfouie qui, comme tout refoulé, continue d'alimenter des actions inconscientes et obscures.

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(1) Un decennio d’infamie razziste, fino all’estremo In Cronache di ordinario razzismo. Quinto Libro bianco sul razzismo in Italia.(“Une décennie d’infamies racistes, jusqu’à l’extrême”, dans Chronique du racisme ordinaire. Cinquième livre blanc sur le racisme en Italie.)

(2) Angelo Del Boca, “Italiani, brava gente?”, Neri Pozza, Vicenza, 2005.