Mina : Il n'y a pas de hiérarchie dans les injustices

Porte parole de l'association Africa depuis 30 ans, cette femme se bat pour les droits des oubliés de la république française dans l'emblématique cité des 4000 de la Courneuve.

Maimouna Hadjam fille d'un mineur algérien a traversé toutes les crises sans jamais faillir à ses convictions. Au siège de son association Africa elle reçoit avec la même énergie des femmes victimes de violences conjugales, des sans papiers, des salariés spoliés, des vieux migrants du foyer d'à côté et écoute leurs histoires avec cet air jovial qu'elle a en permanence.

Cette femme simple, historienne de formation et diplômée de la Sorbonne en égalité femmes hommes, et qui vous accueille avec thé et gâteaux, a pourtant côtoyé les grands noms du féminisme et de la lutte contre le racisme.

Gisèle Halimi, Françoise Héritier, Angela Davis, Josiane Balasko, Leila Chahid, Sapho, Régis Debray…des députés, des militants de différentes nationalités et tant d'autres ont pris la parole dans ce modeste local.

Fille d’un mineur militant pour l'indépendance de l'Algérie et syndicaliste, elle quitte le Nord pour découvrir le monde des grands ensembles de la banlieue parisienne et ses populations d'exclus. Mina a vingt ans et est enceinte de son fils quand elle débarque début des années 1980 à la Courneuve en Seine-Saint-Denis.

La jeune femme décide qu'elle ne sera pas une spectatrice passive de cette détresse. Elle adhère d'abord au parti communiste français mais ne s'y attarde pas, ni au MRAP non plus. Elle commence à se forger une solide culture féministe auprès de l'association (proche du parti communiste français) Femmes Solidaires. Après plusieurs expériences, elle crée avec d'autres militants «l'embryon» de ce qui sera Africa dont le fondement statutaire était la lutte contre le racisme…

C'était le 17 décembre 1987 et la plupart des fondateurs avaient vécu les crimes racistes dans leur cité : le petit Toufik en 1983, Abdel et Malik Oussekine en 1986, Ali en 1987 et bien d'autres. Mais l'origine des victimes du racisme importe peu. Africa a pour moteur la solidarité avec toutes les victimes.

Ainsi en 1985 l’association s’engage farouchement dans la campagne pour la libération de Mumia Abu Jamal, journaliste américain et ex-Black Panther détenu dans le couloir de la mort depuis 1982. Mina accompagne Angela Davis, l'une des icones du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis, au Parlement européen pour plaider la cause du prisonnier. Soutenue par des militants comme Abraham Serfaty l'ancien détenu des geôles marocaines, elle organise manifestations et rencontres inlassablement. Partisane de la solution de deux Etats Israël et Palestine, elle reçoit en 1997 Leila Chahid ambassadrice de la Palestine à Paris.

Elle paiera cher ce soutien puisque en 2004 on suspend les subventions publiques de l’association sous prétexte d’antisémitisme. Plus tard on lui reprochera d'être politique, communautariste, féministe, d'être trop de ceci trop de cela, en un mot d'être dérangeante. Son parcours est d'ailleurs une succession de bras de fer avec l'administration, les municipalités de gauche comme de droite.

Un formidable élan de solidarité dont celui de l'avocate Gisèle Halimi permettra à l'association de survivre. Mina et Gisèle Halimi, c'est l'histoire d'une amitié entre deux femmes qui un jour à la fête de l'Humanité se sont rencontrées et reconnues. L'avocate donnera d'ailleurs cette même année une première conférence au siège d’Africa sous les acclamations et les applaudissements des habitants de la Courneuve. Les femmes des quartiers avaient retrouvé en elle l'alliée, l'amie.

Les femmes et les jeunes de ces quartiers dits “sensibles” sont au coeur du travail de l’association parce que Mina refuse le fatalisme et le misérabilisme dans lesquels on veut les enfermer. Elle croit à la “valorisation des savoirs existants”. Lorsqu'elle reçoit en 1997 Florence Aubenas journaliste au Monde, venue solliciter l'association pour un article, les deux femmes concoctent un grand projet : l’université populaire. Elles mettent sur pied des ateliers de journalisme pour les jeunes des quartiers. Depuis la mairie a repris le concept et l'a pérennisé.

Une autre grande amitié marquera pour toujours Mina. Francoise Héritier “l’anthropologue qui a renouvelé la pensée féministe” répondra toujours présente aux rendez-vous d'Africa. En 2017 elles s'entendent pour publier ensemble une tribune pour dénoncer les féminicides. Mais Françoise Héritier n’en n’aura pas le temps. Dans un dernier message à Mina quelques jours avant sa disparition en novembre 2017 elle lui écrit «Je suis désolée. C’est la vie. C’est fini pour moi.»

Ces combats et Ces rencontres ont donné à Mina une place particulière dans le monde féministe sans toutefois que sa notoriété ne lui épargne les mesquineries administratives. En pleine pandémie de Covid19, la mairie supprime une partie de sa subvention alors que l’association était mobilisée pendant le confinement pour la protection des femmes victimes de violences conjugales. Qu'importe ! Elle, elle s'active déjà dans un autre projet. Mina entourée d'autres bénévoles comme elle, prépare une campagne anti racisme sous le slogan « black is beautiful » qu’elle fera coïncider avec la commémoration du massacre de la manifestation à Paris des Algériens le 17 octobre 1961 contre le colonialisme français.

On vous disait que Mina ne connaît pas la hiérarchie des injustices.