Islam : substantif masculin (arabe islâm)

Comment mesurer l’ampleur d’un événement historique comme la naissance de l’islam au début du VIIe siècle, quand les sources arabes dont on dispose sur l’emprise réelle de cet événement aussi bien sur les structures sociales que sur la vie des hommes de l’Arabie sont non seulement minces et fragmentaires, mais aussi et surtout, postérieures d’au moins un siècle et demi aux faits qu’elles relatent ?

La question mérite d’être posée car l’héritage, souvent fantasmé, de cette naissance et la vision que l’on s’en est construit après coup sont pour l’historien-anthropologue problématiques.

Ce qui advint au moment où l’islam commence à émerger pour s’imposer peu à peu durant le VIIe siècle comme une religion nouvelle, s’avère nécessaire à la compréhension des bouleversements postérieurs dont les répercussions, quinze siècles après, se font encore et plus que jamais sentir tant dans le discours politique que dans les faits douloureux qui nourrissent notre actualité.

Il importe à cet égard de définir ce dont on parle, la naissance d’une alliance nouvelle avec un seul dieu protecteur au lieu de plusieurs qui se meut peu à peu en religion, puis la conquête d’un peuple sur d’autres peuples, que l’on devra, pour en saisir le sens historique, impérativement ramener à leur chronologie et à leur contexte singulier. Pour commencer, il faudrait souligner que c’est à la suite de ces grandes conquêtes extra-arabiques qui relèvent avant tout d’une expansion tribale et non d’une entreprise de conversion du monde que l’islam se réinvente, en grande partie, aux VIIIe et IXe siècles, sur les terres du Middle East et de l’Iran, dans une moindre mesure sur celles du Maghreb. Il ne faudrait pas oublier en effet qu’avant l’accès au pouvoir des Abbasides en 750, l’entrée dans « l’alliance d’Allâh » pour ne pas parler de conversion qui est un terme impropre, passait par l’intégration obligatoire dans une tribu arabe. En d’autres termes, l’islam-religion sous la forme que nous connaissons va naître véritablement a posteriori et en dehors de son milieu d’origine.

Si par le passé, j’ai pu vouloir intégrer l’enseignement supérieur, c’est parce que j’avais bien conscience des enjeux que peut représenter un enseignement de type historique et anthropologique à un public peu familier des méthodes de ces deux disciplines. En d’autres termes, initier le profane au fait que l’anthropologie historique c’est étudier un objet donné à une époque donnée en lien avec un groupe social donné et ce à partir de la collecte d’un maximum de sources sur les hommes et la période que l’on souhaite aborder, les caractériser et les contextualiser.

Il importe dans le même temps d’expliquer en quoi consiste l’approche anthropologico-historique dont l’un des objets est de chercher à retracer les contours du vraisemblable, à questionner le pensable en lisant et en commentant les sources disponibles et ce, directement dans la langue dans laquelle elles ont été écrites, à savoir en arabe, avant d’entreprendre de les traduire et j’entends par traduction, une traduction transhistorique et transculturelle.

Ainsi, l’historien-anthropologue quel que soit son appartenance fera la distinction entre l’histoire sacrée – celle-là même que les musulmans tiennent pour leur histoire – et l’histoire-discipline. Autrement dit, il fera la part des choses entre la Tradition et l’Histoire, car la Tradition religieuse qui répond forcément à des enjeux de croyance ne saurait être tenue pour de l’Histoire.

L’enjeu clé est là et il l’est d’autant plus que l’historien-anthropologue pratique sa discipline en se servant de ces mêmes sources, à la différence qu’il s’efforce de les ramener à leur chronologie et à leur contexte pour pouvoir repérer des expressions analysables de l’histoire réelle des sociétés qui l’occupent.

Pour l’islam premier, la principale source arabe reste le Coran. Or le Coran est d’abord une parole (qawl). Cette parole a été mise par écrit a posteriori et on sait ô combien cette consignation n’a pas fait l’unanimité. Il faut en être conscients, car le décalage entre la parole et l’écrit est un écueil. Il faut également être conscients de l’historicité de ce texte avant qu’il ne nous parvienne sous la forme que nous lui connaissons, car la parole coranique a fossilisé des idées et des croyances propres à son temps, à son espace et à sa société première. À la fin du processus de la mise par écrit du « texte oral », nous avons des mots-fossiles que l’on n’a pas fini de déchiffrer et qui sont autant de traces d’idées, d’imaginaire, de modes de pensée, d’éléments de socialité et de mentalité.

On touche là à toutes les difficultés que pose l’historicité du Coran et ces questionnements nous donnent nécessairement une autre vision des choses parce qu’ils mettent en lumière des aspects de l’islam (la religion) et de l’Islam (la civilisation) forcément plus neutres puisqu’ils ne s’inscrivent pas dans des enjeux de croyance ni ne relèvent d’eux.

L’approche anthropologico-historique d’un texte sacré requiert bien évidemment beaucoup de bienveillance et surtout beaucoup d’humilité si l’on veut que les croyants musulmans acceptent que l’Histoire de leur religion soit un champ d’investigation autre. L’historien-anthropologue de l’islam cherche à connaître les hommes et l’époque qu’il étudie. Il n’est pas là pour porter un jugement de valeur sur la croyance de ces hommes, encore moins de remettre en question les fondements de leur dogme. Ce sont là des dynamiques internes aux sociétés arabo-musulmanes qui à mon sens dépendent davantage du politique que du religieux.

En revanche, il serait peut-être temps de former des élites religieuses qui soient au fait de ce que les chercheurs disent et écrivent sur leur religion, ses origines, son histoire et son texte fondateur, dans les universités françaises et européennes, surtout quand la tendance actuelle est à l’externalisation et à l’éviction du texte arabe au profit de sources bibliques extra-arabiques. Ceci est important ne serait-ce que pour être au courant des évolutions des sociétés où l’on se trouve et si l’on veut appréhender et saisir tous les écarts entre un islam fini, dont le sens est arrêté, et un islam infini, dont le sens est sous-tendu par un perpétuel effort de construction, autrement dit un ijtihâd.

Cela représente un enjeu sociétal fondamental, car c’est un enjeu d’intégration d’une partie des citoyens qui se sentent assurément en marge du contrat social si cher à ce pays. C’est peut-être à partir de là que devra être pensé un islam de France et non à partir d’une quelconque caractérisation dogmatique.

Paris, jeudi 30 avril 2020

Related Posts

Dossier. Confinement : les femmes sont mises à mal, mais tiennent bon

30/04/2020

Alors que la moitié de la population mondiale est en confinement pour lutter contre la propagation du coronavirus, les femmes sont doublement mises à mal : en France, en Espagne, en Italie, en Tunisie... Pour autant elles se battent, s'entraident et s'en sortent tant bien que mal malgré un soutien de l’Etat souvent insuffisant.

Deux femmes puissantes

03/12/2019

Deux femmes mère et fille. Deux magistrates congolaises, la première présidente de tribunal et la seconde procureure, Jessica et Christine, ont réussi socialement et ont acquis une liberté si rarement concédée aux femmes de leur continent.

Nous sommes toutes des filles de violence

27/11/2019

Nous sommes nées dans la violence, nous avons survécu à la violence, et nous quitterons peut-être ce monde par la violence.