Le pape et le néant

Rome 27 mars. Image inversée du film de Nanni Moretti, Habemus Papam, le pape François se tient seul, sous une guérite battue par la pluie, dressée sur le silence luisant du parvis. A l’arrière : la basilique Saint-Pierre, impassible...

Aucun fidèle ne s’est déplacé pour entendre le pape. C’est l’ordre séculier, rationnel, scientifique, étatique qui l’a remporté. L’Italie est le premier pays d’Europe à s’être confiné. Le 11 mars 2020, un premier décret « #IoRestoaCasa (Moi je reste chez moi) est voté, les principales activités du pays sont fermées, les Italiens sont invités à rester chez eux, le 21 mars un second décret vient renforcer le premier.

Sidérée, l’Italie est dévastée par le coronavirus, principalement en Lombardie, suivent le Piémont, l’Emilie-Romagne et la Vénétie. Le bulletin funèbre du 27 mars, celui qui enregistre les décès des dernières vingt-quatre heures, est tombé comme un couperet : on dénombre ce jour-là plus de mille morts. Comment arrêter le massacre ? Quelques jours plus tôt, ont été retransmises les images choquantes des files de camions militaires transformés en corbillards qui traversaient le centre de Bergame vers les crématoriums des villes alentours.

A l’inverse du pape cinématographique -incarné par l’immense Michel Piccoli- lacéré par le doute et l’impuissance, Francesco, sorte de représentant syndicale d’une humanité tétanisée par le covid-19, présente son corps esseulé et vouté sur la place abandonnée.

Planté entre dieu et le néant, il n’a pas peur d’apostropher celui-ci en direct : « Avide de gain, nous nous sommes laissés absorbés par les choses et abrutir par la vitesse…Nous ne nous sommes pas réveillés face aux guerres et aux injustices planétaires, nous n’avons pas écouté le cri des pauvres et celui de notre planète gravement malade. Nous avons poursuivi intrépides, pensant rester pour toujours sains et saufs dans un monde malade. Maintenant, alors que nous sommes au beau milieu d’une mer agitée, nous t’implorons : réveille-toi seigneur ! » Mais s’il secoue son dieu, c’est aussi vers l’humanité qu’il se tourne « Pourquoi avez-vous peur ? Vous n’avez pas encore la foi?».

Beaucoup d’entre nous sont restés cois sans foi, avec leur peur du coronavirus, dans un monde vacillant, évidé de certitudes, évinçant sur ses bas-côtés les plus pauvres, les plus démunis, les plus vieux, les plus seuls…

En ce jour finissant du 27 mars, dans une lumière de fin du monde, face au néant, le pape a devancé le rite. Plusieurs semaines avant Pâques, il prononce une prière extraordinaire, le Urbi et Orbi qu’il adresse traditionnellement devant une foule de fidèles. Mais tandis qu’il prend dieu et les hommes à partie, dans le ciel fracassé au dessus de cette place obstinément vide, les nuages dessinent une madone que le soleil poudroie.

Sur les réseaux sociaux, les croyants confinés crient au miracle, on se moque d’eux, mais de nombreux « agnostiques », comme eux-mêmes se revendiquent, saluent impressionnés la prestation du saint-père.

L’image de François et de cette vierge suspendue restera-t-elle dans les esprits quand nos vies arrêtées commenceront à s’ébrouer vers la normalité.

*Deux mois plus tard, le 27 mai 2020, le covid-19 a fait 33 142 morts en Italie.