Confinement : La détresse des migrants subsahariens en Tunisie

Ils sont 4200 demandeurs d’asile en Tunisie et 7000 étudiants originaires d’Afrique subsaharienne, selon les chiffres officiels de l’Observatoire national de la migration. Depuis le début du confinement, beaucoup de ces migrants déclarés ou clandestins sont dans une situation d’extrême précarité. Plusieurs témoignages ont été relayés sur les réseaux sociaux pour alerter sur la vulnérabilité de ces personnes incapables de payer leur loyer et de subvenir à leurs besoins les plus élémentaires.

Hassen, 27 ans, est originaire du Burkina-Faso. Etudiant, il partage une maison louée à 500 dinars par mois, avec son compatriote à Bab Jazira. Pour subvenir à ses besoins, le jeune homme travaillait le soir. « Avant le début de la crise, j’arrivais à payer ma part du loyer en travaillant la nuit comme agent de sécurité rattaché à une entreprise privée. Mais depuis un moment, il n’y a plus de travail et je n’arrivais plus avec mon colocataire, ni à payer le loyer, ni même d’avoir de quoi manger », se livre-t-il à Nawaat.

 

Collection “Printemps pandémique” de Malek Khemiri, avril 2020

 

Encore plus précaires

La situation de Hassen ressemble à celles de beaucoup de migrants se retrouvant du jour au lendemain sans travail. « Certains n’ont pas été payés le dernier mois donc n’ont même pas une réserve d’argent. Idem pour les femmes de ménages ou les employés dans la restauration. Elles ne travaillent plus. Et certaines ont des enfants à leur charge », nous raconte Mamadou, vice-président de l’Association des Ivoiriens en Tunisie, résident à Dar Fadhal (Soukra). Et de poursuivre : « Ces personnes craignent d’abord d’être expulsées pour non-paiement du loyer et se retrouver dans la rue. Il y a aussi un énorme besoin alimentaire et sanitaire ».

Dans certains groupes Facebook, plusieurs personnes relayent des appels à l’aide lancés au quotidien, notamment pour avoir de la nourriture. Face à cette situation humanitaire, beaucoup de citoyens et d’associations tunisiennes ou représentatives de ces communautés subsahariennes, se sont mobilisées pour venir au secours des plus précaires.

 

Collection “Printemps pandémique” de Malek Khemiri, avril 2020

 

A Dar Fadhal, Mamadou contribue avec des membres de sa communauté à distribuer les aides : « Nous avons cotisé pour payer les loyers de certains. Mais nous avons reçu aussi des dons en nature de la part d’associations de migrants ou tunisiennes. Dans la zone de Dar Fadhal, nous lançons un appel aux résidents du quartier qui sont dans le besoin pour venir chercher les aides. Pour ceux qui sont un peu plus loin, nous les acheminons nous-mêmes », raconte Mamadou. Il préfère ne distribuer que des aides en nature. « On ne peut pas donner de l’argent à tout le monde. Cela ne sera ni adéquat, ni équitable pour tous », précise-t-il.

 

Solidarité tunisienne

Mamadou est également l’un des relais à Dar Fadhal de l’initiative facebookienne La Tunisie africaine aide les subsahariens en Tunisie qui a été lancée par trois Tunisiens. Fatma Laabidi est l’une des initiatrices de cette mobilisation tendant à venir en aide aux migrants. « On a observé dès le début de la crise que beaucoup de migrants, qui avaient l’habitude de faire des achats dans certaines zones, ont disparu. On a constaté également la détresse de personnes dans nos entourages, d’où l’idée de lancer cet appel à mobilisation. On a commencé par notre zone à l’Ariana avant de lancer des relais un peu partout », explique-t-elle.

Beaucoup de Tunisiens ont répondu présents à cet appel aux dons. « Pour les dons financiers, nous orientons les donneurs pour effectuer des virements au Croissant rouge afin que l’opération se fasse dans la légalité. Pour les dons en nature, nous collaborons avec l’ONG Tunisie Terre d’asile qui ont des données précises sur les personnes dans le besoin. Et ce sont des personnes références dans chaque zone qui chapeautent la distribution des aides », ajoute-t-elle.

 

Collection “Printemps pandémique” de Malek Khemiri, avril 2020

 

Fatma Laabidi met l’accent sur la situation extrêmement précaire des personnes qui travaillaient comme femmes de ménages, dans la restauration ou encore dans le bâtiment. « Beaucoup travaillaient pour des miettes et n’avaient pas de couverture sociale. Ils sont dans une situation irrégulière et doivent payer les pénalités pour le dépassement de leurs cartes de séjour. Cette crise n’a fait qu’aggraver des situations déjà fragiles car ils n’avaient pas la possibilité d’épargner pour tenir pendant le confinement », se désole-t-elle.

A cette précarité, s’ajoute les comportements de certains Tunisiens : « Outre les menaces d’expulsions de leurs maisons, des témoignages nous ont rapportés que certains vendeurs refusaient de leur vendre de la semoule, de l’huile et du sucre subventionnés en prétextant une politique de rationnement. Certes, ces cas restent minoritaires mais non moins scandaleux », dénonce Fatma Laabidi.

D’autres Tunisiens ont fait preuve de solidarité et de compréhension. Fatma Laabidi souligne l’affluence de dons émanant des particuliers mais aussi d’entreprises et de localités. Pour Hassen et son colocataire, ce sont des Tunisiens qui ont cotisé pour payer le loyer. Et c’est la mère du propriétaire de leur maison qui se charge de leur nourriture, raconte-t-il.

 

Collection “Printemps pandémique” de Malek Khemiri, avril 2020

 

Organisations et députés se mobilisent

Pour appuyer cette mobilisation, un groupe d’associations (FTDES, Centre de Tunis pour la migration et l’asile, ASF…) et de députés ont lancé un appel pour renforcer la protection des migrants. « A ce jour, malgré des initiatives de différents acteurs de la société civile, il n’existe en Tunisie aucun plan national pour informer spécifiquement ces communautés et les orienter vers les permanences d’accès aux soins de santé et autres services de prévention, indispensables pour endiguer la pandémie sur l’ensemble du territoire tunisien », lit-on dans leur communiqué.

Les signataires exhortent les autorités tunisiennes à « étudier les alternatives à la détention des réfugiés et des migrants vulnérables à la maladie bloqués dans les centres d’El Ouardia et de Ben Guerden, et ce, eu égard à un risque élevé d’être gravement malade ou de mourir en cas de contamination ». En effet, des migrants en situation irrégulière détenus dans le centre d’accueil et d’orientation d’El Ouardia ont entamé, lundi 6 avril, une grève ouverte pour dénoncer leurs conditions d’enfermement propices à la propagation du Coronavirus.

 

Collection “Printemps pandémique” de Malek Khemiri, avril 2020

 

Dans ce cadre, les signataires appellent à une opération exceptionnelle de régularisation des migrants. « Cette responsabilité répond aux différents appels des organisations tunisiennes de droits humains et aux préoccupations exprimées depuis plusieurs années et à plusieurs reprises par les partenaires sociaux face à la précarité et à l’exploitation des travailleurs irréguliers en Tunisie », soulignent-ils.

Rappelons que les ministres de l’Intérieur, des Affaires Sociales et des droits de l’Homme réunis, le 7 avril, ont annoncé une batterie de mesures concernant les migrants. Tout en invitant les propriétaires de reporter le paiement des loyers des mois d’avril et de mai, ils ont décidé l’arrêt de la comptabilisation des délais légaux de séjour, notamment pour les pays exonérés du visa, à compter du 1er mars et jusqu’à la fin de la crise sanitaire en Tunisie et dans les pays d’origine des résidents. Ils ont également décidé de prolonger la durée des visas jusqu’à la fin de la crise.

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Cet article a été réalisé par Nawaat dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe, une coopération régionale qui rassemble Orient XXI et des sites indépendants du monde arabe.

 

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