Tour d’horizon des deux rives : l’aide alimentaire sous le confinement

 

L’aide alimentaire qu’elle soit sous la forme de la collecte de denrées ou bien par les dispositifs de distributions (banque alimentaire, de distribution de colis, de livraison à domicile etc.), a pris un essor considérable depuis le début de la crise sanitaire et principalement avec les mesures de confinements. Quel que soit le territoire, quelle que soit la typologie des acteurs.rices, cette pratique est de loin la plus répandue.

Cet article vise à se questionner sur le développement et l’appropriation d’une telle pratique par des acteurs.rices multiples ainsi que de donner des pistes de réflexion sur ces initiatives annonciatrices ou non de changements des pratiques de l’intervention sociale à l’échelle locale.

 

Le COVID 19 : Un révélateur des inégalités socio-économiques.

La crise sanitaire du Covid 19, que nous vivons depuis des mois a poussé les Etats à prendre des mesures de confinement afin d’éradiquer la pandémie.

Les conséquences socio-économiques ne se sont pas faites attendre : fermeture de certaines entreprises, mise en chômage technique/partiel (dans les pays où ce système existe), pertes d’emploi sans prise de relais des aides sociales. De nombreuses personnes n’ont plus accès aux ressources nécessaires pour subvenir à leurs besoins vitaux dont principalement l’accès à l’alimentation. Les inégalités se sont creusées de façon exponentielle. De nombreuses catégories de personnes se sont retrouvées sans pouvoir subvenir à leurs besoins.

Pour la première fois depuis des années, il ne s’agit plus d’inégalités « connues » concernant des personnes « habituelles » à savoir les personnes sans-abris, les personnes en situation de migration, les personnes aux revenus limités. Avec le COVID 19, la détresse alimentaire a touché un plus grand d’individus et a accru les vulnérabilités qui étaient jusqu’alors les moins visibles.

De nombreuses personnes qui n’étaient pas concernées par ces questions de vulnérabilités avant la crise sanitaire se sont retrouvées dans une situation de précarité extrême.

Le nombre de personnes souffrant de la faim pourrait doubler d’ici fin 2020 et atteindre 150 millions de personnes selon l’ONU.

Dans de nombreux pays, on commence à observer un phénomène de revendication basée sur cette problématique « Les émeutes de la faim »[1]. Aucun pays n’est épargné par la question de la précarité alimentaire.

 

Les dispositifs d’aide alimentaire de part et d’autre de la Méditerranée (France, Maroc, Algérie, Tunisie).

Les dispositifs d’aide alimentaire se sont multipliés depuis le début du confinement, et ce, dans tous les pays.[2] Les organisations, les citoyen.ne.s qui n’avaient pas l’habitude de ce genre d’exercice ont dû s’y atteler. Des éléments sont communs à tous les pays à savoir la diversité des act.eur.rice.s, le développement de cette pratique au niveau micro-territorial ainsi que l’acquisition de pratiques « professionnelles » de l’intervention sociale par la mise en place de ce dispositif.

En France, la plupart des centres socio-culturels[3] ont dû fermer au début du confinement mais on dû très vite trouver des astuces pour mettre en place des opérations d’aide alimentaire, que ce soit par le mode de livraison à domicile ou bien directement de colis à retirer au sein des locaux des centres sociaux. Les associations venant en aide aux personnes en situation vulnérable, comme la prise en charge des personnes sans-abris, ont continué leurs actions en multipliant les opérations de distribution ainsi qu’en adaptant leurs services avec les règles d’hygiène et gestes barrières en vigueur. De nombreuses personnes à titre individuel ont lancé des collectes de denrées alimentaires et/ou des opérations de distribution. On peut souligner l’engagement des jeunes des quartiers populaires dans la mise en place de ces actions soit en aidant les centres sociaux pour les distributions vers les personnes isolées ou à mobilité réduite ou, encore, en tant qu’initiateurs de dispositif d’aide alimentaire à destination des habitants de leurs quartiers.

Au Maroc, les distributions de colis alimentaires ont pris une ampleur principalement dans les communes rurales et les quartiers, avec des initiatives souvent parties des jeunes, à travers des associations locales et principalement des associations jeunesses. Les jeunes apparaissent comme des acteurs de premier plan des solidarités locales. Ces associations, ces groupements de jeunes prennent souvent le relai de l’Etat mais toujours en coordination avec les autorités locales.[4]

En Algérie, de nombreux collectifs informels de citoyen.ne.s ont aussi mis en en place des initiatives de collecte et de distribution de denrées alimentaires pour les habitants de leurs quartiers ou encore pour les populations en situation de migration[5]. Nous observons une généralisation de cette pratique aux associations qui jusque-là avaient pour habitude de mettre en place ce type de dispositif pendant la période du Ramadan, notamment avec les couffins du Ramadan[6].Certaines associations ont organisé de véritables « banques alimentaires » qui ont pris une ampleur sans précédent. Ceci n’est pas aussi sans poser de questions sur le développement pratique de ces associations, ainsi que sur les mécanismes de concertation avec les autorités locales et leurs conséquences dans l’après-COVID 19.

En Tunisie, aussi, même constat, les citoyen.ne.s ont été de réel.le.s. acteurs.rice.s sociaux.les durant la crise mettant en place des collectes de denrée alimentaire, des collectes financières ou encore des collectes de tickets restaurants. On observe dans ce pays en particulier le développement des dons privés.

Les associations, ne sont pas en reste, elles ont mis en place des dispositifs de distribution de colis alimentaires, le plus souvent en concertation avec les communes. Celles-ci ayant mis à disposition les lieux tels que les écoles pour assurer la récolte et la distribution ainsi que la mise en place avec les grandes enseignes de « bons alimentaires ».

Sur ces trois pays, il convient de souligner que les diasporas, principalement en France, se sont aussi mobilisées pour soutenir ces initiatives dans leurs pays d’origine par la mise en place de collecte de fonds via le financement participatif.

 

L’Aide alimentaire et l’intervention sociale : « culte de l’urgence » et une affirmation des pratiques du « Community organizing » (tous les acteurs de solidarités).

Les initiatives d’une part et d’autre de la Méditerranée ont révélé des pistes de réflexion sur les bouleversements des pratiques de l’action sociale, et ce, à deux niveaux :

 

Le développement du « culte de l’urgence » chez les citoyen.ne.s et les praticien.ne.s de l’action sociale (principalement les organisations de la société civile).

Une des réflexions que l’on peut tirer du développement de la pratique des aides alimentaires est l’accroissement du « culte de l’urgence[7] » dont beaucoup de sociologues font état comme l’action de réagir « dans l’instant » avec l’avènement de nouveaux modes de communication. Ce culte ou culture de l’urgence existait, bien évidemment, avant l’apparition du COVID 19. C’est ce que l’on appelait communément l’action humanitaire d’urgence ou encore l’action sociale d’urgence. Cette action d’urgence est une réponse spontanée des organisations à une situation de crise. Elles ne concernaient que quelque unes d’entre elles.

Dans notre situation, nous pouvons parler d’une généralisation de ce culte de l’urgence de l’action sociale aussi bien au niveau des citoyen.ne.s que des act.eur.rice.s « traditionnelles » de l’Aide. Vraisemblablement, l’augmentation des personnes en situation de précarité alimentaire a exigé de l’ensemble des acteurs, qu’ils soient associatifs ou bien citoyens, une altération de leur rapport au temps, une immédiateté de la réponse, « une proximité, une inconditionnalité »[8]. Dès lors l’action sociale n’est plus conçue dans la durée et les accompagnés ne font pas l’objet d’un travail individualisé mais sont traités collectivement sous le prisme d’une vulnérabilité commune : la précarité alimentaire.

Ce culte de l’urgence est de fait en prise directe avec la situation de manière spontanée, elle amène sur son passage une remise en question des modes de faire à titre individuelle mais aussi collective.

De même, le rapport au « projet »[9] est lui aussi modifié par cette altération du rapport au temps. Généralement, un projet est pensé via un diagnostic de départ et un cycle d’étapes bien séquencées. Avec le COVID 19, les projets d’aide alimentaire ont été plaqués sur des modèles similaires dans les différents pays répondant à une logique d’urgence, d’instantanéité. La philosophie de transformation sociale[10] qui accompagne la notion de projet, disparaît.

Il est encore trop tôt pour essayer d’analyser les conséquences positives et/ou négatives de cette généralisation du « culte de l’urgence » sur les modes de solidarités post COVID 19, ni même si ces pratiques seront institutionnalisées dans l’intervention sociale, dans des politiques publiques locales ainsi que sur les acteur.rice.s de solidarités (OSC, Citoyen.ne.s). ,

 

Une affirmation des modes de solidarité pouvant s’apparenter au modèle « community organizing ».

Avec la crise sanitaire et le développement des actions d’aide alimentaire, beaucoup d’acteur.rice.s sont devenu.e.s des sortes « d’intervenants sociaux communautaires ».

Les initiatives qu’elles soient citoyennes et/ou associatives sont devenues de plus en plus micro-territoriales à l’échelle d’une commune, d’un quartier, d’une cité. Elles se sont développées autour de la notion de communauté à savoir des « communautés d’entraides » ou bien une intervention sociale ciblée vers une communauté. Nous entendons ici, la communauté comme étant « à la fois un endroit (notion de territoire), des vivants dans cet endroit, l’interaction entre ces gens, les sentiments qui naissent de cette interaction, la vie commune qu’ils partagent et les instituions qui règlent cette vie ».[11]

Ceci peut s’apparenter au modèle américain « community organizing », organisation communautaire en français. Ce modèle que l’on a vu se développer en Europe depuis quelques années commence à émerger au Maghreb depuis le début de la crise sanitaire.

Avec la crise sanitaire du COVID 19, nous pouvons avancer l’hypothèse que cette pratique s’est affirmée au sein des modes de solidarités.

L’organisation communautaire peut comporter trois piliers[12] à savoir une pratique sociale, une méthode d’intervention en service sociale ainsi qu’un modèle normatif d’intervention.

Dans notre cas, il s’agit plutôt d’un développement d’une « méthode d’intervention en service sociale » sur le mode de l’organisation communautaire. Si nous nous basons sur les définitions suivantes « l’organisation des services privées de bien-être »[13] ou encore comme « L’ensemble des activités de son organisme dont la préoccupation centrale est de voir à ce que la population ait à sa disposition des services de bien-être adéquats »[14]. Nous retrouvons ici-même le développement de cette pratique d’intervention sociale dans l’aide alimentaire durant le COVID 19.

En effet, les initiatives d’aides alimentaires se sont mises en place autour de la réponse du bien-être des communautés à savoir les habitant.e.s d’un quartier, d’une communauté, comme par exemple les personnes en situation de migration. De fait, elles ont été mises en place par les personnes issues de ces communautés.

Dès lors, il ne s’agit plus d’une intervention sociale généralisée qui se base sur la réponse à des besoins généraux mais bien à une aide spécifique envers sa communauté.

Ceci s’observe principalement par un glissement des thématiques de travail de ces « intervenants sociaux communautaires ». Nous pouvons citer deux exemples, l’association Sensibilisation, Intégration et Développement (SID)[15] qui œuvre pour les droits des personnes en situation de handicap qui a mis en place une banque alimentaire dans la commune de Akbou à en Algérie, ou encore l’incubateur KUFANYA[16], en Tunisie, pour personnes migrantes de Sfax qui a organisé avec d’autres associations issues de l’immigration des collectes et de la distribution de colis alimentaire dans le pays. Ces deux exemples démontrent que ces organisations qui travaillaient autour de question précises et d’un public cible précis se sont transformées en organisation mettant en place « des services privés de bien-être » au service de leur communauté.

En somme, l’exemple de l’aide alimentaire peut pressentir des bouleversements, voire des changements de paradigme des modes de solidarités de l’action sociale post- covid 19 ainsi qu’un questionnement autour du renouvellement de l’action des Etats.

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Sarah CHELAL, militante associative et chercheuse sur les renouvellements des solidarités en Méditerranée (France et pays du Maghreb).

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[1]https://www.facebook.com/ajplusfrancais/videos/2579806032293485/

[2] Ici nous nous intéressons au pays concernés par le Réseau d’Urgence d’Aide et de Solidarité à savoir : Maroc, Algérie, Tunisie et France.

[3] Les centres sociaux sont des espaces de solidarités au sein des quartiers, ce sont des animateurs de la vie de quartier ainsi de véritables acteurs sociaux.

[4] Les actions sont soumises à des autorisations de la part des communes ou des wilaya.

[5] Principalement à Alger, Oran et à Tamanrasset.

[6]« Les couffins du Ramadan »

[7]Nicole Aubert,Le Culte de l’urgence La société malade du temps

[8]https://www.cairn.info/revue-empan-2002-2-page-129.htm

[9]Selon Jean Pierre Boutinet, un projet est « une représentation opératoire du futur », Anthropologie du projet, Paris, Puf, 1990, page 25

[10] « La transformation sociale par l’initiative collective est une dimension de changement social», l’ingénierie sociale, Expertise collective et transformation sociale, Alain Penven, éres 2013,p 141 ;

[11]Robert E. PARK, Ernest W. BURGESS, Roderick D. MCKENZIE, The City. Chicago,University of Chicago Press, 1967.

[12] Doré, G. (1985). L’organisation communautaire : définition et paradigme. Service social, 34 (2-3), 210–230. https://doi.org/10.7202/706269ar

[13] Claude Morin, professeurs à l’Ecole de Service Social de l’Université Laval, 1962

[14] Laplante 1962

[15] Banque Alimentaire « La Brèche » : https://www.facebook.com/HANDISID/?__tn__=%2Cd%2CP-R&eid=ARD8SlEcFeF4vv1-dKBOiDUcZFMV_H4FY4_5Ntp4XH90ZYdLe1pMRfv3MElG_upne-UngWOhIxQHraKJ

[16]Initiative Food Bank :https://www.facebook.com/kufanyaincub/

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