K - Korono-ios : substantif masculin (grec moderne)

« Ici », on l’appelle Korono-ios et jusqu’à il y un jour ou deux, il n’empêchait pas les amis de s’embrasser ou de se serrer la main. « Ici », c’est Héraklion. Ceux qui sont enrhumés ne sont pas regardés comme des pestiférés. Je me surprends à ne pas avoir peur quand quelqu’un éternue ou se mouche le nez près de moi. Comme si les microbes crétois étaient inoffensifs.

Pourtant, imperceptiblement, la psychose commence à gagner l’île. Elle s’amplifie tous les jours un peu plus. Les rues sont de plus en plus désertes. L’hôtel où je séjourne, si plein d’habitude, est anormalement vide pour la saison.

Depuis le quatrième étage de ma chambre j’aperçois les terrasses alentours. Au loin le soleil se lève ou s’est levé depuis peu. Un gros nuage gris tente de le recouvrir. J’ai un peu mal à la gorge, mais j’ai plutôt bien dormi. Et si j’étais malade ? Non. Je me ressaisis. Oui, mais si j’étais infectée ? Alors je mourrai sur mes terres car c’est en Crète que j’aimerais finir mes jours, parmi mes amis, dans les bras de la mer Égée. Les miens viendront en pèlerinage me visiter… ou pas.

Réveil-lenteur. Je pensais à la valeur de la vie en écoutant les informations qui sont justes affolantes. Hier soir, Emmanuel Macron a annoncé la fermeture des écoles dès lundi prochain et au moins jusqu’aux vacances de Pâques. La situation est stressante. Mon ami, Yiannis, vient de m’écrire pour m’annoncer que les cafés et les bars seront fermés à partir de demain. Il est inquiet et il m’inquiète. Il veut que je parte, mais je n’ai aucune envie de céder à la panique. J’ai parlé à mes parents, à mes amis et à ma sœur qui m’a rappelé que la France rapatriait ses concitoyens en cas de mesures de confinement. C’est dans de tels moments que je me sens Française. Une fois de plus, cela survient depuis la Crète.

Ce matin, au petit-déjeuner, il n’y avait que 4 œufs au lieu de l’habituelle vingtaine. J’ai l’impression d’être la seule occupante de l’hôtel. J’ai fini par changer mon billet de retour après avoir reçu un message d’Aegean Airlines m’invitant à partir au plus vite. Je m’envolerai donc dimanche 15 mars.

Ce soir, en regagnant ma chambre, je réalise que je n’avais aucune idée de la manière dont la journée allait se dérouler. Finalement, j’ai pu aller au café ouvert en douce par Grigori pour notre petit comité. Yiannis qui n’est pas venu a refait une scène quant à ma présence ici et à mon imprudence. Mais comment ne pas honorer le souvenir de Zakhariyya mort il y a six ans, moi qui suis venue expressément pour l’occasion ? Comment ne pas partager un repas et boire un verre à sa mémoire ? Comment ne pas prendre Vénétia dans mes bras et embrasser Grigori en partant ? Au diable le korono-ios !

 

Héraklion/ Paris, 9-14 mars/ 27 avril 2020

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