Confinement en Europe : les femmes en première ligne

« N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question ». Simone de Beauvoir n’avait pas imaginé qu’une crise sanitaire pourrait avoir lieu. Mais les fondements de sa pensée restent intacts. C’est un drôle de paradoxe de constater qu’un virus invisible attaque les droits des femmes qui n’ont pourtant jamais autant progressé qu’au siècle dernier. Et qu’il attaque au XXIe siècle, sur tous les fronts sensibles, en particulier celui des droits des femmes. Qu’un virus indétectable puisse bouleverser l’ordre du monde ne fait plus partie de l’impensable.

Les ravages provoqués par le Covid-19 s’insinuent dans toutes les sociétés, dans tous les pays et pour tout le monde, femmes et hommes, pauvres et riches. Et même s’il est rarement mortel (moins de 1 pour mille des cas enregistré en mars 2020, dans le Grand Est, l’une des régions les plus touchées de France), le virus va se propager encore longtemps, bien après les « déconfinements » programmés par les gouvernements. Avec quels effets ? Et quelles conséquences pour les femmes ?

L’autoritarisme est la réponse à la pandémie dans le monde entier. Tout près de chez nous, dans les Balkans comme en Europe ou au Maghreb, tous les gouvernants ont mis en place des mesures qui rognent les libertés individuelles. Plutôt bien acceptées, pour l’instant, la raison sanitaire prime. Mais jusqu’à quand ? Et ces mesures qui nous conduisent à sortir à certaines heures, sous certaines conditions, avec masques et gants, seront-elles demain la norme ?

Si le virus frappe indistinctement –un peu plus les hommes (60%) que les femmes, il aggrave cependant les conditions de vie des personnes les plus démunies : les SDF, les familles nombreuses, les précaires, et les familles monoparentales. De l’Espagne à la Grèce, c’est le même refrain.

 

En Espagne, les femmes ont peur

En Espagne, 200.000 travailleuses se retrouvent sans contrat. Beaucoup d’entre elles sont en situation irrégulière. « Nous avons toutes peur » racontent-elles à la journaliste Patricia Simon, sur le site coopératif La marea.com. Patricia Simon a enquêté longuement et son constat est implacable : les femmes les plus pauvres sont les grandes oubliées. Dans un pays qui compte 1,8 million de familles monoparentales, les dégâts seront énormes, notamment pour les femmes qui représentent la grande majorité de ce décompte : elles sont 1,5 million à être cheffes de famille, contre seulement 300.000 hommes assurant seuls la garde d’un ou plusieurs enfants !

Les Espagnoles ont d’ailleurs forgé un terme qui donne une idée plus juste de la situation : les familles « monomarentales ». Une association basée à Madrid a officialisé cette terminologie, en remplaçant le P de « monoparental » (qui renvoie indistinctement aux parents, sans tenir compte du genre) par un M comme mère (évoquant ainsi la condition de ces femmes qui sont soit mères célibataires, soit veuves, soit divorcées ou séparées). L’invention de ce mot dit beaucoup de choses sur la société d’aujourd’hui.

 

Les familles « monomarentales »

Comme la situation n’est pas meilleure dans les pays alentour, le terme de famille « monomarentales » peut être transcrit facilement dans les langues latines, en mettant en lumière cette cruelle vérité : parmi les très nombreux couples séparés, l’immense majorité des familles est tenue par les femmes seules, partout dans le monde ! En France, elles sont plus de 85%. Parler de « familles monomarentales » est nettement plus évocateur des conditions de vie de ces femmes qui doivent aujourd’hui à la fois garder leur(s) enfant(s) confiné(s) tout en assurant seule leur subsistance.

« Comment faire, m’a confié une de ces femmes, Lila, pour garder mon fils de 10 ans tout en continuant de travailler comme auxiliaire de vie ? ». Lila est salariée à temps partiel par une association. « Une voisine m’a confectionné un masque lavable, puis deux. Au départ, je n’avais aucune consigne particulière, ni pour travailler, ni pour faire garder mon fils. Les premiers jours, il est resté seul à la maison. Ensuite, une voisine a accepté de passer le voir, lui apporter son goûter, le motiver pour travailler à distance avec son institutrice…» Dans les hôpitaux comme dans les maisons de retraite, dans les écoles comme dans la plupart des espaces de travail, les « petites mains » sont celles de ces femmes, dont l’utilité sociale n’est plus à démontrer.

C’est l’un des paradoxes du Coronavirus : la fameuse « invisibilité des femmes » est train de se dissoudre d’elle-même. Pourtant sur les plateaux télé, rien n’a changé : les invités mâles sont toujours bien là. Bien sûr, ce n’est la faute de personne si les réanimateurs ne sont pas des réanimatrices, ce n’est la faute de personnes si les médecins et les chefs de clinique sont essentiellement masculins, c’est juste la triste réalité ! Mais c’est de la responsabilité de la société toute entière de n’avoir pas voulu voir jusqu’à présent que ce sont les femmes qui sont en grande majorité : infirmières, auxiliaires de vie, femmes de ménage, couturières, aidantes pour les parents et les grands-parents, professeures des écoles, bénévoles dans les associations…. Cette réalité-là était beaucoup moins médiatisée, sauf par photo interposée des équipes soignantes. Elle est reconnue aujourd’hui par l’opinion publique qui applaudit tous les soirs à 20 h, depuis les jardins, les balcons et les fenêtres…

 

Lutter contre les violences faites aux femmes en France

Qui dit confinement dit enfermement. Les violences explosent, en particulier là où les familles sont confinées dans de petits espaces, que ce soit en ville ou en province, et les banlieues déjà fortement conditionnées par le rejet, voire la discrimination sociale et/ou culturelle, ne sont pas les seules touchées.

Face à l’aggravation des violences conjugales, sont proposées en France des lignes téléphoniques comme le 3919 (Fédération nationale Solidarité femmes), mais aussi le 115 (urgence sociale) ou le 119 (numéro dédié à la protection des enfants), ainsi que des plateformes numériques telles que celle mise en place par le gouvernement (arretonslesviolences.gouv.org). Sans oublier le 17 (Police Secours), en cas de danger imminent. Le 114 est habilité à recevoir des appels provenant de personnes sourdes ou malentendantes. Enfin, des dispositifs de signalement ont paraît-il été créés au sein des pharmacies : j’ai en ai exploré plusieurs sans voir la moindre affichette susceptible de renseigner une victime. Effet d’annonce ou manque d’information de la part de ces officines ? Un mystère qui demande à être éclarici…

Cela dit, ni les plateformes ni les numéros d’urgence ne suffisent en eux-mêmes. Alerter et se renseigner est une chose, franchir le pas pour se mettre à l'abri afin d'éviter une énième pluie de coups - parfois mortelle - en est une autre. "Mais où puis-je aller ?" : c’est l'une des questions-clés qui revient inlassablement aux oreilles des bénévoles qui ne comptent ni leur temps ni leur énergie pour apporter leur précieux soutien aux victimes. A Lyon, l’association FilActions s’est engagé sur le « tchat »’, appuyée par une autre association, nationale cette fois, En Avant Toutes. Leur action en temps de coronavirus : inciter à communiquer par écrit et apporter des réponses via les réseaux sociaux aux demandes des victimes. Ces associations s’appuient essentiellement sur le travail des professionnelles, médiatrices et travailleuses sociales qui ont bénéficié d’une courte formation spécifique de l’association.

Les régions s’organisent. En région Rhône-Alpes Auvergne comme ailleurs, la première des réponses est la décohabitation, car la seule solution de protection est l’éviction des agresseurs. De plus, la secrétaire d’Etat Marlène Schiappa a annoncé des dizaines de milliers de nuit d’hôtel supplémentaires en région parisienne pour faire face en urgence à l’augmentation spectaculaire des violences physiques : près de 40% mi avril, sachant que beaucoup de cas demeurent inconnus et que ces violences sont parfois liées à la maltraitance des enfants, également en hausse. Rappelons que l’an passé, ce sont 220.000 femmes qui ont été victimes de violences, et que en cas de violences sexuelles, on sait aujourd’hui avec certitude qu’une femme sur dix seulement porte plainte.

 

Demain, l’Europe ?

Pour agir contre les comportements sexistes et les violences dans le couple, tout le monde a un rôle à jouer. Cela va de la simple alerte à la police en cas de suspicion de violences jusqu’à l’aide matérielle et financière : même les clubs de foot s’y mettent ! Enfin, l’un d’entre eux, et non des moindres : l’Olympique Marseillais a mis à disposition des associations féministes son centre de formation qui ne reçoit plus de jeunes sportifs pour le moment. Aux quelque 200 places d'hébergement d'urgence qui sont dédiées en temps normal dans les Bouches-du-Rhône, se sont temporairement ajoutées une cinquantaine du côté de la Commanderie, ce centre de formation.

La solidarité qui est à l’œuvre à l’échelle des villes et des régions le sera-t-elle au niveau de l’Europe ? Ce n’est pas sûr, mais le pire n’est pas toujours à venir quand les femmes s’organisent, que ce soit pour réaliser des avortements qui ne peuvent attendre, Covid 19 ou pas, ou pour renforcer le modèle social européen. Modèle fort mis à mal comme on sait ces dernières années….

Dans la gestion de la pandémie, « on ne doit pas invisibiliser la question du genre » écrit Gwendoline Lefebre, présidente du Lobby européen des femmes. Dans les dépenses prioritaires, les Etats doivent prendront-ils vraiment en compte les questions d’égalité femmes-hommes ? « Il est désormais urgent de reconnaître le secteur du soin comme l’épine dorsale de la société, il est urgent de renforcer la solidarité (…)et de renforcer le modèle social européen. », peut-on lire dans le courrier qu’elle adresse aux membres du Conseil de l’Europe.

Avec l’appui des mouvements de femmes et organisations qui s’activent partout dans cette vieille Europe fragilisée par le virus, en Pologne, en Espagne, en Croatie, en Allemagne, en Lituanie, en Hongrie, il est urgent, poursuit avec vigueur Gwendoline Lefebre d’ «investir massivement dans les services publics, les services du « care », du soin (…).. A court terme, les pays doivent également réfléchir à des solutions pour maintenir l’indépendance économique des femmes ».

Autant de pistes qui s’ouvrent pour l’Après Covid 19, c’est à dire demain.